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Compétitivité Le rapport Rouault suggère de faire grossir les PME agroalimentaires

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Philippe Rouault, qui vient de publier son rapport sur la compétitivité des industries agroalimentaires françaises comparée à celle de ses concurrentes européennes, a reçu une nouvelle mission des deux ministres (Economie et Alimentation) qui vient dans le prolongement de celle qu'il a menée depuis un an. Il lui sera demandé d'identifier quels sont les blocages qui freinent nos exportations et qui relèvent surtout des réglementations nationales et des pratiques administratives. Pour aplanir ces difficultés rencontrées par les entreprises, le Délégué aux IAA pourra proposer, au travers de ses recommandations aux administrations concernées, des amorces de solutions qui auront des retombées directes sur la réussite de nos industriels à l'exportation. Déjà, dans son rapport sur la compétitivité, qu'il a achevé le mois dernier et sur lequel nous l'avons interrogé, le Délégué interministériel aux IAA et à l'agro-industrie diagnostique les raisons de nos pertes de parts de marché et émet un grand nombre de propositions pour rétablir une certaine égalité des chances au profit des entreprises françaises et leur donner des moyens de reconquête, notamment dans les secteurs de la viande et des produits laitiers qui ont plus particulièrement retenu son attention. Le 29 novembre, un important panel d'industriels français et étrangers aura d'ailleurs l'occasion de réagir à ces idées lors du colloque AgroFinance dont la 9e édition est consacrée à la compétitivité de l'agroalimentaire français.

En direct avec Philippe Rouault
Délégué interministériel aux IAA et à l'agro-industrie

Qu'avez-vous privilégié dans votre enquête sur les concurrences intra-européennes et quelles sont vos recommandations ?
Dans la mission que j'ai menée depuis un an sur la compétitivité des IAA, j'ai ciblé, comme me l'ont demandé les ministres de l'Alimentation et de l'Economie, deux secteurs qui posent davantage problème aujourd'hui, les industries des viandes et l'industrie laitière. Le diagnostic qui a été établi dans mon rapport s'est appuyé notamment sur une analyse très fine des pertes de parts de marché que la France a essuyé depuis quelques années sur les marchés étrangers, en Europe et hors de l'UE. Les concurrences nouvelles qui nous ont fait le plus de tort s'avèrent être non pas tellement celle des nouveaux pays émergents d'Amérique latine ou d'Asie, mais surtout celle de compétiteurs très proches de nous : Allemagne d'abord, Danemark, Espagne, Italie, Pays-Bas,… Et cela pose question puisque les industries alimentaires de ces pays opèrent dans un contexte tout à fait semblable au nôtre.
Aussi avec les six membres de la mission nous avons consulté une cinquantaine d'opérateurs et effectué des visites de terrain dans certains de ces pays, y compris auprès des grandes enseignes de la distribution. Notre constat, c'est qu'à l'heure où le critère de choix dans les produits de grande consommation et dans la majorité des produits alimentaires c'est avant tout le prix, les distributeurs, où qu'ils soient en Europe, cherchent à réduire les gammes pour donner une meilleure lisibilité aux linéaires (ce qui exclut forcément certains fournisseurs), ils ont besoin pour couvrir la totalité de leur réseau que ces fournisseurs aient une taille suffisante ; or, c'est ce que leur offrent bien plus souvent les entreprises agroalimentaires allemandes, parce que le tissu industriel de ce pays est fait de plus grandes PME que chez nous : ce sont plutôt des entreprises de taille intermédiaire, dont nous manquons cruellement. Ceci n'enlève rien à nos atouts qui sont remarquables sur les produits de niche, mais ils ne sont pas le cœur du marché. Ces grandes PME ou ces fédérations de PME existent un peu chez nous, me direz-vous : ce n'est pas d'hier en effet que dans certains secteurs se sont constituées des entreprises comme LDC ou Norac pour ne prendre que ces deux exemples. Mais bien d'autres comme l'industrie laitière ou surtout la viande de bœuf et de porc n'en ont quasiment pas … même si ces deux secteurs ont aussi de grands leaders de taille internationale.

Deux fois plus de grandes PME en Allemagne
Si l'Allemagne compte deux fois plus de PME agroalimentaires que la France et même que l'Italie, elle a en revanche deux fois plus d'entreprises de 50 à 250 salariés que la France et trois fois plus que l'Italie : respectivement 2155 en 2005 (dernière année à statistiques comparables), 1140 et 762. Et au-dessus de 250 salariés, on compte 497 IAA en Allemagne contre 338 en France et 123 en Italie.
C'est en réalité avec ces entreprises de taille intermédiaire que nos partenaires allemands nous font le plus concurrence parce qu'elles sont en mesure de réunir des moyens de R & D, des volumes d'achat suffisants et des capacités de prospection à l'étranger, etc. Nos PME qui ont su s'allier ou se rapprocher obtiennent cette taille critique qui permet de tenir des positions solides sur le marché intérieur et d'en conquérir à l'exportation. Ceci en gardant comme chez nos concurrents des stratégies de long terme et la souplesse et la réactivité qui sont le propre des entreprises sous contrôle individuel ou familial.
Pour en faire émerger un plus grand nombre et arriver ainsi à la consolidation qui est encore nécessaire dans beaucoup de métiers, et en particulier dans les filières animales et laitières, je suggère dans mon rapport que l'Etat joue un vrai rôle d'accompagnement et de soutien : pour les PME, fragilisées par la concurrence, il faut les aider dans le choix de leurs partenaires et l'adoption de stratégies gagnantes. Il est possible de susciter des alliances en s'inspirant de certains modèles qui font leurs preuves ailleurs : par exemple dans le secteur de la mécanique (1), la profession et l'Etat procèdent à des audits stratégiques qui sont mis à la disposition des entreprises au niveau régional. Aux fédérations de se mobiliser et de permettre aux patrons d'entreprises de bénéficier du recul qui parfois leur manque.

Le dumping social dont se plaint l'industrie de la viande n'est-il pas l'arbre qui cache la forêt ?
Certains secteurs sont en butte à d'autres problèmes plus spécifiques : ainsi il y a un réel dumping social (dont on a beaucoup parlé cette année) et que pratique essentiellement l'industrie de la viande au stade abattage et découpe en Allemagne ; en réalité, on peut espérer un mieux à compter de 2011 avec l'application de la directive sur la libre circulation des salariés. Aujourd'hui, les abattoirs allemands font appel à des prestataires de service auxquels ils sous-traitent les opérations de découpe par exemple en Pologne. Mais avec la nouvelle directive, l'écart de coûts salariaux va progressivement se réduire. Le problème, c'est que les industriels allemands du secteur viande anticipent cette évolution en investissant très fortement dans la robotisation de ces tâches, ce qui va à nouveau les placer en meilleure position dans la compétition si l'industrie française n'arrive pas à en faire autant aussi vite. Et là il y a un vrai problème de moyens, nos entreprises n'étant pas en assez bonne santé financière pour procéder à de tels investissements. Mais, plutôt que de devoir fermer encore de nouveaux outils voire de délocaliser hors de l'Hexagone, le secteur a intérêt à déployer ce type d'efforts, quitte à ce que les pouvoirs publics y contribuent. C'est cette stratégie que l'on aurait mieux fait de mettre en œuvre dans le secteur des coches dont nos industriels ont fini par sous-traiter la découpe en Allemagne parce qu'il s'agit d'une activité à fort taux de main d'œuvre et donc trop onéreuse chez nous. L'exemple du secteur du bâtiment devrait être médité : quand ce secteur a opté pour la mécanisation des tâches les plus difficiles, cela n'a pas été au détriment de l'emploi en fin de compte, en tout cas beaucoup moins que si l'on avait laissé des entreprises disparaître faute d'être viables.
Plus généralement, dans l'agroalimentaire, on n'a pas lieu de manier la peur des pertes d'emploi car quand le reste de l'industrie détruisait des emplois ces trente dernières années, les IAA les ont à peu près maintenus en se modernisant. Et il ne faut pas oublier que le secteur a du mal à trouver les effectifs qu'il recherche (de l'ordre de 10@nbsp;000 personnes par ans) et que c'est souvent parce qu'il s'agit de tâches peu attractives. La modernisation des process suppose au contraire des qualifications plus élevées et devrait donc redonner de l'attrait aux emplois qu'offre l'industrie alimentaire.

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N'a-t-on pas surtout affaire à des problèmes d'accès à une matière première qui semble plus chère en France que chez certains de nos concurrents même les plus proches ?
Récemment, en effet, le lait était payé plus cher aux producteurs par les industriels français que par nos concurrents les plus proches. A noter que la situation n'est pas du tout la même dans la filière porc : actuellement l'industriel allemand achète le porc à un prix plutôt plus élevé que l'industriel français. Et pourtant nous ne sommes pas en position de gagner la compétition intra-européenne et encore moins internationale dans cette filière. Qu'observe notre rapport ? Que la taille des groupes français leaders dans les différents métiers de la viande n'est pas du tout encore à la hauteur de celle des ténors au niveau mondial : JBS écoule 14 millions de tonnes, Vion 2,4 MT et Bigard ou Doux seulement 1 MT ! Le rapport est donc de 1 à 2 en Europe et de 1 à 10 au moins au niveau mondial. Et nos leaders, contrairement à ces concurrents, hormis le groupe Doux, n'opèrent pas sur plusieurs continents. En Europe même, ils ne sont que rarement présents sur plus de deux pays. Ce faisant, leurs positions sont plutôt complémentaires et cela devrait rendre possibles des alliances européennes qui sont nécessaires pour tenir tête aux géants brésiliens ou américains. Sinon ce sont eux qui auront la maîtrise complète de la production de protéines animales.
La situation de l'industrie laitière est différente avec nos grands groupes qui sont bien positionnés à l'international comme Bel ou Bongrain mais cela n'a pas empêché que la France perde des parts de marché … pour des raisons, on l'a dit, de prix élevé du lait par rapport à d'autres pays. L'essentiel va donc être d'améliorer la gestion des quotas au moins par grands bassins laitiers, et non plus par départements, afin que nous réalisions la totalité des volumes autorisés plutôt que de laisser nos voisins produire de plus en plus. Ce qui doit permettre de garder des prix compétitifs pour la part de volume supplémentaire…

Y a-t-il des solutions pour réduire les disparités de financement des entreprises en Europe ?
Le rapport a bien sûr aussi pointé les problèmes de compétitivité plus globaux qui caractérisent les IAA françaises : la façon souvent trop draconienne dont nous appliquons les normes sanitaires et environnementales, la fiscalité qui avantage les agriculteurs en Allemagne (il y aurait du fait d'une application différente de la TVA un avantage estimé à 340 M EUR pour notre voisin). Ceci a une incidence sur la compétitivité de toute la filière, mais ce problème n'est pas nouveau et n'explique pas nos pertes relativement récentes de parts de marché. Autre sujet bien connu, notre faiblesse relative en recherche-développement : si le crédit d'impôt recherche est un dispositif très employé et d'une réelle efficacité même pour des PME, il s'avère que les IAA françaises recourent beaucoup moins que nos concurrents aux fonds de recherche européens.
Sur le plan du financement, encore, les fonds d'investissements jouent certes un rôle croissant mais ils mériteraient d'être mieux coordonnés et de jouer plus sur le moyen ou le long terme pour construire les champions qui nous manquent dans certaines activités. Un contre-exemple autrement satisfaisant existe depuis peu : c'est l'intervention du Fonds stratégique d'investissement (FSI) et de la Caisse des dépôts, ainsi dans Limagrain (sélection végétale), dans Grimaud (souches d'accouvage) et tout récemment dans la holding Siclaé (Champagne Céréales, …).
Sur l'appui à l'exportation lui-même, les solutions déjà maintes fois préconisées chez nous restent parfois lettre morte : une plus grande cohérence entre les dispositifs existants, le « guichet unique » qui quand il existe, n'est ni assez lisible ni connu. Au fil du temps, les régions par exemple, ont ajouté des formules intéressantes sans doute mais il reste à articuler tout cela. Et que l'Union européenne se décide plus franchement à financer des opérations de promotion sur le marché intérieur et sur pays tiers.

picto pdf  Télécharger le rapport ici

(1) L'exemple de la méthodologie ACAMAS, mise au point par la Fédération des industries mécaniques a fait ses preuves, indique le rapport