Lors d'une année électorale cruciale pour le secteur, les syndicats plaident leur cause auprès de candidats qui hériteront d'un modèle économique reposant sur les taxes et des restrictions aux exportations alimentaires. Même en cas de victoire de l'opposition, une éventuelle baisse du niveau des taxes et une plus grande ouverture du commerce extérieur, qui stimuleraient la production et dégageraient donc des excédents exportables bien supérieurs aux actuels, seraient graduelles pour des raisons d'équilibre budgétaire et de risque de coût social. Seul le soja fait exception, ayant peu d'impact sur le pouvoir d'achat des Argentins.
L'échéance des élections présidentielles et législatives du 25 octobre prochain, précédées d'élections primaires en août, installe en Argentine un climat de campagne auquel participent activement les représentants des quatre syndicats d'agriculteurs. Ceux-ci, la Fédération agraire argentine (FAA), la Confédération rurale argentine (CRA), la Société rurale argentine et la Confédération intercoopérative agricole, unis au sein d'une Table d'Union depuis leur protestation de 2008 contre la taxe à l'export de soja, défendent leur cause auprès des candidats. Deux des trois favoris dans les sondages, le maire de la ville de Buenos Aires, Mauricio Macri, et Sergio Massa, péroniste lui aussi opposé au gouvernement, se sont engagés à diminuer le niveau des taxes à l'export non pas de soja mais de céréales, viandes et produits laitiers, ainsi qu'à supprimer le système de certificats d'exportation qui pénalise surtout le blé.
Le troisième candidat favori, Daniel Scioli, gouverneur de la province de Buenos Aires, a lui aussi fait la promesse de favoriser le secteur agricole et, en tout cas, de ne pas l'accuser des maux économiques de l'Argentine comme le fait l'actuel gouvernement depuis 2006.
Dès 2003, le feu président de la République Néstor Kirchner avait élevé le niveau des taxes à l'export de soja de 10% à 20%, jusqu'à 35% en 2007 avant de céder place à sa femme, Cristina Fernández, qui l'a maintenu inchangé.
Malgré son poids énorme dans l'économie argentine : 36% des emplois, 44% des rentrées fiscales et 56% des devises étrangères qui entrent dans le pays, selon la Bourse aux céréales de Buenos Aires (BCBA), le secteur agricole n'est pas la priorité du gouvernement car les actifs de ce secteur représentent un faible poids électoral.
Au cours de ses deux mandats successifs, jamais Cristina Fernández ni aucun de ses ministres de l'Agriculture n'ont accordé d'audience aux syndicats agricoles. Jusqu'au mois dernier, ceux-ci exigeaient d'être reçus ensemble pour conserver leur force politique. Mais le 19 janvier dernier, le nouveau président de la FAA, Omar Príncipe, en poste depuis deux mois, jugeant « cette absence de dialogue infructueuse », sans se désunir des trois autres syndicats, a décidé de négocier directement avec le gouvernement le droit à l'accès au crédit de la Banque de la Nation pour les producteurs ayant récolté moins de 600 t de soja l'an dernier, volume minime comparé à la production moyenne des exploitations argentines. Le député national et dirigeant de la FAA, Omar Barchetta, relativise la portée de cet accord : « Il ne s'agit pas d'une loi, mais d'une décision politique ponctuelle ». Cependant, la différenciation entre « petits » et « grands » producteurs, réclamée de longue date par ce syndicat, a été actée.
Omar Barchetta annonce d'ailleurs qu'il présentera « sous peu » un projet de loi au Parlement instaurant une exonération de la taxe à l'export des grains sur les premières 500 tonnes de soja et 1 000 t de maïs, qui bénéficierait donc à l'ensemble des agriculteurs. Les autres syndicats de la Table d'Union sont, eux, par principe, opposés à une telle segmentation des acteurs.
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Une « stagnation de dix ans »
Selon Juan Rey Kelly, économiste de CRA, le bilan de douze ans de taxes et restrictions à l'export de céréales s'est traduit par « de moindres investissements en intrants et une moindre capitalisation des exploitations. Nous stagnons depuis dix ans à environ 100 Mt de graines récoltées par an alors que nous devrions en produire 120 Mt au vu de la situation du secteur dans les pays frontaliers », dit-il. Selon lui, une baisse du niveau des taxes sur le blé et le maïs et la libéralisation de leur vente à l'étranger permettrait d'engranger ces 20 Mt supplémentaires « en l'espace de deux saisons. Ces cultures étant les plus touchées par la réglementation actuelle, leur solde exportable respectif pourrait facilement doubler, de 6 Mt (moyenne des cinq dernières saisons) à 12 Mt pour le blé et de 12 Mt à 24 Mt pour le maïs. » Le problème de fond provient d'une vision électorale à court terme du secteur agricole, considéré non pas comme un levier de l'économie, mais comme un fournisseur d'aliments à bas prix pour les citadins. Le Brésil et l'Uruguay n'ont pas fait cette erreur, note-t-il, admettant que le lobby agricole argentin a sa part de responsabilité dans la situation.
Le système de délivrance de permis d'exportation de blé, entré en vigueur en 2006 et critiqué car servant de prétexte aux exportateurs pour payer le blé au producteur bien en-dessous de sa valeur FOB, en l'absence de compétition entre acheteurs, serait la cause principale du recul de la culture dans la sole argentine. Les surfaces en blé ont diminué de 5 millions d'hectares en 2007 à 3,6 Mha en 2014, selon la BCBA. L'apport de la filière du blé au PIB argentin aurait ainsi retrocédé de 2,46% avec 5,5 milliards de dollars en 2007 à 1,87% avec 2,95 milliards de dollars en 2014.
Toujours selon la BCBA, les surfaces de maïs grain stagnent autour de 4 Mha depuis 2009 même si les exportations de la céréale sont moins restreintes que celles de blé car les premières ont engrangé en 2013 environ 8% du total des devises étrangères entrées en Argentine, alors que les secondes, 1,3% de ce total. Le fisc argentin ne se prive pas de cette manne.
Le soja occupe une place unique dans le paysage argentin du fait de sa rentabilité supérieure et de son faible impact dans la consommation intérieure et donc sur l'inflation du coût alimentaire. Malgré une lourde taxe à l'export, les producteurs argentins ont fait une moisson record l'an dernier, à 55 Mt qu'ils devraient battre à nouveau cette année, alors qu'elle commence tout juste et que la BCBA la prévoit à 57 Mt.