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Matières premières agricoles Le spectre d’une nouvelle crise alimentaire

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Les conditions sont réunies pour assister à une crise alimentaire comparable à celle de 2008, s’alarme le rapporteur spécial pour le droit à l’alimentation de l’Onu, Olivier De Schutter, dans un entretien au quotidien français Les Echos. Selon lui, environ 80 pays se trouvent en situation de déficit alimentaire. Dénonçant la spéculation sur les marchés dérivés, cet expert prône davantage de transparence et une meilleure gestion des stocks.

«Aujourd’hui, comme en 2008, il n’y a pas de problème de pénurie », indique M. De Schutter pour qui « la réalité des stocks et l’évolution des prix sur les marchés est parfois considérable » à cause d’informations négatives qui s’accumulent sur les récoltes, comme les incendies en Russie, la canicule en Ukraine ou encore les fortes pluies au Canada. « Certains opérateurs de marché préfèrent ne pas vendre tout de suite, tandis que les acheteurs cherchent à acheter autant que possible. Si tout le monde fait cela, les prix montent », précise ce responsable de l’Onu. De plus, selon lui, l’augmentation de la production de biocarburant ne fait qu’amplifier ce phénomène. Aux Etats-Unis, indique M. De Schutter, la part de la production de maïs destinée à l’éthanol sera en 2011 de 38,3 %, contre 30,7 % en 2008. « Dans le contexte actuel, affirme-t-il, c’est complètement irresponsable de continuer ainsi ! » Il estime que, toutes céréales confondues, les stocks mondiaux seront de 427 millions en 2011, soit une baisse de 63 Mt par rapport à 2009 imputable pour plus des deux tiers aux Etats-Unis et à l’Union européenne. « C’est là que les stocks sont les plus restreints. Et c’est notamment dû à la diversification des produits de céréales vers les agrocarburants », souligne-t-il.

Une logique purement spéculative
Pour M. De Schutter, le problème tient à la libéralisation des marchés dérivés qui n’ont plus désormais pour rôle de mettre le vendeur à l’abri de prix trop bas et de permettre à l’acheteur de se protéger contre des prix trop élevés. Aujourd’hui, précise ce responsable, les investisseurs qui interviennent via les fonds sur l’ensemble des marchés des matières premières ne sont pas des spécialistes agricoles. Les fonds indiciels qui investissent dans l’agriculture ne le font qu’à hauteur de 5 à 10 % de leur portefeuille, sans s’intéresser à la qualité des récoltes des principaux pays fournisseurs. « Cette bulle spéculative que les marchés dérivés ont tendance à former produit des effets nocifs pour les opérateurs sur les marchés physiques », affirme M. De Schutter.

Trois pistes à explorer
Pour combattre la spéculation M. De Schutter suggère les trois pistes suivantes : 1 - reconstituer des stocks alimentaires pour lisser des prix. Les réserves doivent être gérées au plan régional entre plusieurs pays qui s’assurent mutuellement contre le risque d’une soudaine mauvaise récolte. L’idée fait son chemin en Amérique centrale et en Asie du Sud, où existe une banque centrale du riz ; 2 - limiter le nombre de positions à terme. Une deuxième piste que les Etats-Unis commencent à mettre en œuvre et qui consiste à limiter le nombre de positions à terme qu’un investisseur institutionnel peut détenir sur une seule matière première. Cela signifie que des institutions financières ne pourraient détenir, seuls, qu’un certain nombre de positions sur le maïs ou sur le blé, de manière à ce que leurs ordres d’achat n’influencent pas, à eux seuls, le prix des matières premières à la hausse comme à la baisse ; 3 - plus de transparence. Cette troisième piste se réfère au projet de Michel Barnier, commissaire européen chargé du marché intérieur, qui consiste à imposer davantage de transparence sur les opérations de gré à gré sur les marchés dérivés. Aujourd’hui, 92 % des opérations sur les marchés dérivés se déroulent dans l’opacité la plus complète.

Aléas climatiques
Par ailleurs, pour l’économiste de la FAO chargé du suivi du secteur des céréales, Abdolreza Abbassian, « la situation des céréales n’est pas aussi critique qu’en 2007/2008 », mais, selon lui, « des conséquences plus graves » ne sont pas à exclure dans les prochains mois, en fonction du climat. La météo capricieuse, qui affecte les récoltes dans nombre de pays producteurs, alimente cette envolée des prix. Les inondations en Australie ont « sérieusement dégradé la qualité des céréales », explique l’analyste Agritel, qui s’attend à une explosion des cours du blé aux alentours de 300 euros la tonne cette année. « Nous nous orientons donc en ce début d’année 2011 vers une poursuite de la hausse des cours des matières premières agricoles, hausse alimentée également par la demande chinoise qui ne faiblit pas et par les craintes de sécheresse qui se profilent maintenant sur l’Argentine », prévient Agritel.
En Algérie, après plusieurs jours d’émeutes meurtrières dues à la flambée des prix des produits alimentaires de base, le gouvernement a annoncé une exonération temporaire de 23 % des charges imposées aux importateurs d’huile et de sucre. De son côté, la Libye a décidé de supprimer toutes les taxes sur les produits alimentaires.

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