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Crise économique Les agriculteurs investissent, les marchés s’inquiètent

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La crise économique et financière n’a pas tardé à perturber les marchés agricoles. Sous le double risque de la réduction de consommation et du manque de liquidités, les cours des matières premières plongent. Les hausses intervenues fin 2007 et début 2008 pourraient bien s’effacer en quelques semaines. Pour l’instant, cette dépression n’entame que faiblement le moral des agriculteurs. Jusqu’à ces toutes dernières semaines ils ont continué d’investir à un rythme impressionnant, conduisant à une hausse de 16% des immatriculations de tracteurs neufs par exemple. Mise à part certains secteurs comme celui de la production de viande ou la viticulture dans certaines régions, la soif de s’équiper semble inextinguible. La distribution de crédits de la part de la banque verte suit un même rythme de croissance, impressionnante. Il n’est pas question de « credit crunch » (effondrement de l’offre de crédits). Pourtant, sous le double impact de la crise économique général et de la baisse des cours des produits agricoles, les investissements pourraient se tasser dans les mois qui viennent.

Tous les signaux, ou presque, sont au rouge. Les prix des matières premières dévissent, semaine après semaine, jusqu’à faire oublier la formidable envolée de fin 2007 début 2008 Voir également le tableau de bord des grandes cultures, page 53 ; la consommation alimentaire est elle aussi en berne tandis que les consommateurs privilégient les produits à bas prix, marques de distributeurs (MDD) ou ceux qu’ils achètent dans les « hard discount ».

Pourtant, les agriculteurs semblent garder leur moral si l’on en juge par leurs achats de machines agricoles. Dopés par la récente flambée des cours des matières premières, ces achats vont bon train.

Tracteurs : les carnets de commandes sont pleins

Sur les huit premiers mois de l’année 2008 les immatriculations de tracteurs agricoles neufs (toutes catégories) ont bondi de plus de 16% (avec 26 346 unités) en comparaison avec la même période en 2007. L’an dernier, les immatriculations avaient déjà enregistré une augmentation de 7,6%. Les carnets de commande des constructeurs sont remplis et pour certains modèles, les acheteurs devront même patienter jusqu’au printemps pour recevoir leur véhicule car les usines tournent à plein régime et certains composants viennent à manquer (les pneumatiques notamment) ! Portés par le cours élevé des matières premières agricoles, les agriculteurs ont investi massivement dans le matériel. Les tracteurs standards progressent de près de 16%, ceux pour vignes et vergers de plus de 20%. Seul le matériel d’élevage extensif est à la peine, handicapé par la crise que traverse la filière. Les résultats de la campagne 2007/2008 que présenteront l’Axema (union des industriels de l’agro-équipements) et le Sedima (syndicat national des entreprises de service et distribution du machinisme agricole) mercredi 15 octobre devraient donc être excellents.

Les constructeurs restent confiants

Avec les perspectives pour la nouvelle récolte et la détente des prix sur le marché des matières premières, un léger tassement des commandes se fait ressentir ces dernières semaines. « Mais il s’agit plutôt d’une forme d’attentisme de la part des céréaliers qui espèrent voir les cours remonter un peu pour vendre leurs stocks avant d’investir », analyse Jean-Paul Papillon, responsable du département économie au Sygma (Syndicat général des constructeurs de tracteurs et machines agricoles). Les constructeurs restent donc confiants : la crise financière ne semble pas avoir atteint les exploitants agricoles. « Aujourd’hui rien ne le laisse présager, estime Michel Bombon, directeur de Sedima, les agriculteurs français sont peu endettés et ils ont suffisamment de garanties pour que les banques continuent à leur accorder des prêts ».

Vers un tassement

Côté Crédit agricole, la principale banque de financement des équipements agricoles, on confirme ces bons chiffres. Sur les neuf premiers mois de 2008, la banque verte a distribué 5,2 milliards de crédits à moyen et long terme aux agriculteurs, soit une hausse de 17% par rapport à la même période de 2007. De quoi financer des achats de machines, la construction de bâtiments, la mise aux normes ou l’installation de stabulations en production laitière. L’élevage pour la viande et la viticulture dans certaines régions ne suivraient pas le mouvement, compte tenu de leurs problèmes spécifiques. La tendance est en tout cas confirmée sur septembre. L’optimisme pourrait s’atténuer quelque peu à l’avenir. « On va vers un tassement des investissements dans les mois qui viennent », prévoit Michel Clavé, responsable du secteur agricole chez Crédit agricole SA. Pas question de parler de « credit crunch » même si la montée des risques rendra les banquiers plus sélectifs.

Baisse de consommation

Le plus grave viendra évidemment des marchés et de la situation des entreprises de négoce, transformation ou approvisionnement. Il y a d’abord le cas des produits alimentaires. Là, l’inquiétude est réelle. D’après des données d’Iri France, spécialiste du suivi des ventes en grandes surfaces, à fin août, sur douze mois, les ventes de produits d’épicerie étaient en baisse de 1,2%. La réduction de consommation, qui s’était un temps portée sur le DPH (Droguerie, parfumerie hygiène) touche maintenant l’épicerie et les produits frais en libre-service (-1% en août). Sur cette période, les marques de distributeurs, en général, ont progressé six fois plus que les marques nationales.

Si on considère les viandes, les données rapportées le Sniv (Syndicat de l’industrie des viandes) sont alarmantes. « Les derniers résultats ont en effet de quoi plomber le moral des entreprises », lit-on dans la dernière note du Sniv : au 10 août, « les ventes de viandes de boucherie sont à - 3,3 % en volume depuis le début de l’année ». En viande de bœuf, c’est une baisse de 4,1 % qui est constatée en cumul depuis le début de l’année avec une amplification à -6% fin juillet début août. La consommation de porc est stable mais celle de volailles baisse de 4,5 % en cumul.

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Autant de baisses de consommation qui ne tarderont pas à avoir leur impact sur l’amont agricole. Cela s’ajoutera aux conséquences de la sinistrose qui sévit sur les marchés des matières premières de même qu’aux effets des difficultés de financement des entreprises.

L’argent plus cher pour les PME

Comme toutes les PME, les entreprises du monde agricole s’inquiètent des perspectives de financement. « Nous sommes de gros consommateurs d’argent, constate Pierre Neuviale, directeur général de la FNA (Fédération du négoce agricole). A l’achat, nous devons payer comptant l’agriculteur alors que nos ventes s’étalent tout au long de l’année ». Pour le moment, les adhérents de la FNA ne font pas état de restrictions d’encours de la part des banques. Mais ils constatent une hausse du coût du crédit. « L’argent est plus cher, ce qui va avoir un effet sur les charges des entreprises », résume Pierre Neuviale. Directeur de Coop de France métiers du grain, Vincent Magdelaine fait les mêmes observations : « Les banques ont durci leurs positions, au moins depuis le début de l’année. Et cela s’est aggravé ». Pour le responsable, la conjoncture est d’autant plus complexe pour les organismes stockeurs que les cours sont orientés à la baisse. Deux problèmes difficiles à gérer simultanément.

Renforcer la confiance des financeurs

Avantage toutefois pour les collecteurs de céréales : la garantie d’aval de l’OniGC (Office national interprofessionnel des grandes cultures), qui vient les sécuriser financièrement dans leurs transactions et peut jouer un rôle favorable vis-à-vis des banques. Pierre Neuviale estime néanmoins nécessaire de renforcer les relations de confiance avec les financeurs. Dans un contexte aussi chaotique, « tout outil qui apporte un élément de sécurité est bon», estime-t-il. Il compte notamment sur le renouveau d’une société de caution mutuelle comme Caution Grainol. L’établissement, qui existe depuis 1952 et compte une centaine de négoces, se porte caution des crédits de trésorerie accordés par les banques.

Les taux d’emprunt court terme en hausse

Président de l’ANMF (Association nationale de la meunerie française), Joseph Nicot déplore, comme ses confrères collecteurs, la hausse des coûts du crédit. En un an, le taux d’intérêt à court terme des marchés financiers, l’Euribor 1 an, a progressé de 4,57 % à 5,48 %. « Pour le moment, les banques françaises continuent dans la plupart des cas de jouer le jeu et de poursuivre leurs engagements auprès des PME, indique-t-il. Mais la crise financière va très vite ! ». Les nouvelles stratégies des organismes stockeurs, qui semblent demander de plus en plus souvent des assurances sur la totalité du contrat passé avec le meunier et non plus seulement sur les encours, viennent, selon le professionnel, amplifier le problème.

Répercussions sur l’aliment du bétail

Aidés par la baisse du cours des matières premières agricoles, les fabricants d’aliments du bétail se trouvent dans une situation probablement un peu plus favorable. Sauf qu’ils redoutent une baisse de la consommation de viande. « La crise joue sur la psychologie des ménages, note Nicolas Martin, au Snia (Syndicat de la nutrition animale). Ils vont réduire leurs dépenses, et dans ces cas-là, c’est souvent la viande qui en pâtit ». Malgré leurs inquiétudes, les industriels ne semblent pas avoir abandonné les facilités de paiement qu’ils accordent aux éleveurs. Elles font partie de l’offre commerciale, et « c’est aussi une façon de soutenir la filière », observe Nicolas Martin.

Les fabricants d’intrants plus sereins

Ce sont les grandes entreprises productrices d’intrants qui apparaissent pour l’instant les plus sereines. Souvent adossées à des groupes d’envergure internationale, elles ont en général enregistré de très bons chiffres d’affaires durant la campagne 2007/2008. Chez Bayer Cropscience, géant des produits phytos qui a vu son chiffre d’affaires mondial augmenter de 19 % sur les six premiers mois de 2008, « nous ne ressentons pas les effets de la crise, indique-t-on au niveau français. Mais nous restons vigilants et nous observons ». La situation est similaire dans l’industrie des engrais, qui a connu, pour la campagne 2007/2008, une hausse de plus de 8 % des livraisons. « La baisse du cours des céréales pourrait faire craindre une baisse des disponibilités chez les agriculteurs », craint toutefois Laurence Planquette, de l’Unifa (Union des industries de la fertilisation). Tout dépendra, en effet, de la rapidité avec laquelle les difficultés constatés sur les marchés rejailliront sur les agriculteurs eux-mêmes.