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Etats-Unis Les biocarburants, le dossier agricole qui oppose les candidats

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Le 4 novembre, les Américains se rendront aux urnes. Pendant cette longue campagne électorale, l’agriculture aura, encore moins que d’habitude, fait l’objet de débats. Et pourtant. Les prix agricoles ont connu une flambée sans pareil à l’origine d’émeutes de la faim chez certains voisins des Etats-Unis, les biocarburants, accusés de tous les maux, ont défrayé la chronique, les financiers, attirés par l’appât du gain, ont déstabilisé les marchés à terme agricoles. Cerise sur le gâteau, le président George W. Bush a jugé bon d’opposer son veto à un Farm bill 2008 adopté finalement à une très large majorité par le Congrès. Cela faisait bien longtemps que l’agriculture n’avait pas fait couler autant d’encre. Or, s’il n’a pas été au centre des débats, le secteur ne sera pas insensible aux résultats des élections compte tenu de tous ces changements de contexte et des échéances internationales à venir. « C’est sur les biocarburants que les positions des candidats sont les plus significatives », affirme Christian Berger, conseiller agricole de l’ambassade de France à Washington. Dans une interview à Agra Presse, il décrit également John McCain comme un libéral qui veut faire baisser les aides et droits de douane, tandis que Barack Obama veut un marché libre , mais juste .

Agra Presse : Sur les dossiers agricoles, la principale divergence entre Barack Obama et John McCain semble concerner les biocarburants. Quels sont les enjeux relatifs à cette question ?

Christian Berger : C’est effectivement sur les biocarburants que les positions des candidats sont les plus significatives. Il faut avoir en tête que l’agriculture n’a pas été un sujet de campagne. Et, cause de discorde au sein du parti démocrate, les questions de commerce international ont été très vite évacuées. Barack Obama est donc favorable aux carburants renouvelables. John McCain partage d’une certaine façon cette opinion, mais il ne veut pas d’un marché fédéralisé et s’oppose aux soutiens actuels. Or, avec le vote de la loi sur l’énergie en décembre 2007, c’est l’un des rares sujets où le président des Etats-Unis et son administration ont un vrai pouvoir sur le Congrès. L’Energy Act précise que si une personne morale présente des arguments économiques contre le niveau de l’obligation d’incorporation, elle peut en référer à l’administration qui aura le pouvoir de modifier la réglementation. Un mouvement de retrait peut donc être provoqué par le Président.

Vous dites que les questions de commerce international ont été très vite évacuées de la campagne pour cause de divergence au sein du parti démocrate, notamment. Mais quel est le positionnement des candidats sur ce sujet ?

C.B. :John McCain est un libéral qui veut voir baisser les aides et les droits de douane. Barack Obama est moins pour le « free trade » que pour le « fair trade ». Il a dit en début de campagne qu’il voulait inclure des conditions socio-environnementales dans tous les accords bilatéraux. Il est même allé jusqu’à remettre en cause l’Alena. Pour l’instant, il s’oppose aux accords négociés par l’administration avec la Corée, la Colombie ou le Panama alors que John McCain y est résolument favorable. S’il est élu avec un Congrès démocrate, il lui faudra toutefois de la prudence sur ces questions, car elles divisent le parti. Il indique qu’il cherchera surtout à faire fonctionner les accords à disposition, y compris les panels à l’OMC. Plutôt que de vouloir à tout prix négocier de nouveaux accords, il va commencer à inciter ses partenaires à respecter les accords déjà signés.

A quoi peut-on s’attendre concernant le cycle de Doha ?

C.B. : Je ne crois pas que l’on pourra conclure Doha d’ici la fin de l’année. Il ne faut pas perdre de vue que c’est au congrès que reviendra l’approbation de l’accord. C’est là que le fast-track prend son sens. Il s’agit d’une loi votée par le Congrès qui donne autorité à l’administration pour négocier des accords commerciaux et qui limite le pouvoir du Congrès au rejet ou à l’approbation en bloc du texte. Pour obtenir ce droit, il faudra que le futur président gagne la confiance du Congrès. Ce qui ne se fait pas en claquant des mains. Georges W. Bush a dû attendre août 2002 pour obtenir ce vote, qu’il n’a obtenu que d’une courte voix alors qu’il avait un congrès à majorité républicaine. La loi a expiré au printemps 2007. Les Etats-Unis ont alors été les premiers surpris que les négociations à l’OMC continuent sachant que l’absence de fast-track permettait au Congrès américain de détricoter le paquetage.

Le changement de présidence peut-il modifier la position américaine ?

C.B. : A mon avis, non. Là où les Européens sont prêts à perdre sur l’agriculture pour gagner ailleurs, les Américains estiment qu’ils doivent signer un accord aussi positif pour l’industrie, que pour les services ou l’agriculture. Si baisse des soutiens il devait y avoir, celle-ci devrait être compensée par des ouvertures de marché très réelles.

Le 4 novembre, les Américains votent pour élire leur président, mais ils vont également renouveler une partie de leur congrès. Qu’est-ce que cela peut changer ?

C.B. : La Chambre des représentants et un tiers du Sénat vont être renouvelés. Les Américains vont également voter pour certains de leurs représentants locaux comme les shérifs et ils seront consultés par référendum sur des questions très locales, portant pour certaines sur le bien-être animal ou les OGM.

Le nom du nouveau président sera important, mais également le rapport de force au sein du nouveau Congrès. Aujourd’hui, 233 représentants sont démocrates sur 435 et le Sénat compte 51 démocrates pour 49 républicains. Tout le monde s’attend ici à ce que la majorité démocrate se renforce dans les deux Chambres. Un président démocrate et deux chambres à majorité démocrate, cela renforcerait les pouvoirs du président. Et si les sénateurs récupéraient plus de 60 sièges sur les 100 disponibles (2 sièges par état), ils gagneraient un pouvoir supplémentaire sur les républicains qui ne pourraient plus faire de l’obstruction systématique, le « filibuster », et retarder le vote des projets de loi sur des détails.

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Le Congrès, à majorité démocrate, a voté le Farm bill en mai. Peut-on s’attendre à ce qu’il soit modifié, renforcé ou affaibli pour tenir compte du nouveau contexte économique ?

C.B. : Le débat est fait sur le Farm bill. Même si John Mc Cain est contre, il ne pourra pas le rouvrir. De son côté, Barack Obama y était favorable. Mais le Congrès peut à tout moment décider de refaire un Farm bill pour l’adapter à un nouveau contexte. Beaucoup de Farm bill n’ont pas duré cinq ans. Le Congrès a toute liberté en la matière, il ne faut pas l’oublier. Dans l’immédiat, l’administration risque en tout cas de chercher des financements partout. Elle peut interpréter les textes à son avantage pour économiser lors de leur mise en œuvre. Une question se pose par exemple au sujet des années de référence de prix concernant le programme Acre Acre (Average crop revenue election) est un programme inauguré avec le nouveau Farm bill. Il consiste pour l’agriculteur à se protéger non plus contre une baisse des prix mais contre une baisse de son chiffre d’affaires., qui pourrait lui faire gagner ou perdre quelques milliards de dollars. L’administration peut aussi revenir sur des dépenses dites facultatives, comme le sont la majorité des aides environnementales.

Les financements alloués à l’agriculture pourraient-ils être franchement remis en cause si les conséquences de la crise financière se renforçaient ?

C.B. : Il existe un assez grand consensus national sur l’idée que l’agriculture américaine fait partie des valeurs traditionnelles et qu’il faut soutenir les farmers. Cette activité est encore considérée comme représentative des valeurs de l’Amérique et fait partie de la colonne vertébrale du pays. En outre, elle permet, par sa productivité, d’offrir aux habitants des aliments de bonne qualité à faible prix. Et puis l’agriculture est l’un des rares secteurs de l’économie américaine qui dégage un solde positif à l’export. Or aux Etats-Unis, ça ne pose pas de problèmes d’encourager les secteurs qui marchent. L’agriculteur a donc toujours une bonne image, et ses soutiens ne seront pas remis en cause à court terme. On voit néanmoins monter en puissance les contraintes sur l’environnement et le bien-être animal. La contrepartie des soutiens agricoles, c’est le programme alimentaire, qui permet une complémentarité entre ville et campagne. Si la crise alimentaire perdure, les coupons alimentaires pourraient devenir un sujet sensible.

Quelles sont aujourd’hui les préoccupations des agriculteurs ?

C.B. : D’après un sondage réalisé par le Farm bureau en début d’année auprès des jeunes agriculteurs, 36 % sont préoccupés par les disponibilités en terres agricoles. Le développement de l’éthanol contribue à une forte pression sur les terres. 20 % des jeunes s’inquiètent sinon de leur capacité à générer des profits. 14 % se préoccupent des pertes de terres agricoles dues à l’urbanisation, 11 % des interférences des pouvoirs publics, c’est-à-dire de la capacité de l’administration à introduire de nouvelles contraintes, et 10 % des disponibilités et du coût des soins médicaux… Mais plus des trois quarts des jeunes s’estiment plus optimistes qu’il y a cinq ans. Globalement, les mêmes préoccupations se retrouvent dans les autres tranches d’âge. A cet ensemble, s’ajoute la question très préoccupante de l’immigration qui permet aujourd’hui à la production et à la transformation agricoles de disposer d’une main d’œuvre abondante et bon marché. Les filières agricoles emploient une bonne part des 11 millions d’illégaux. S’il n’y avait plus de main d’œuvre mexicaine, par exemple, la production de fruits et légumes et la transformation de viande s’arrêteraient.

Quelle est la tendance politique des farmers ?

C.B. : Ils sont en majorité républicains, et se place même à l’aile droite du parti. Ils veulent moins d’Etat et plus de liberté dans le business. Ils trouvent cependant normales les subventions agricoles. Ils estiment que c’est une compensation par rapport aux autres partenaires et à leurs propres contraintes, l’aire de jeu n’étant pas « uniforme ». Ceci dit, John McCain les a tellement peu soignés pendant sa campagne qu’un certain nombre d’entre eux pourraient ne pas aller voter.

Quels vont être les sujets sur lesquels le Congrès devrait se pencher dans les semaines à venir ?

C.B. : Le président démocrate de la commission agriculture de la Chambre des représentants, Collin Peterson, va continuer de jouer un grand rôle sur les sujets agricoles. Il a été l’homme fort du Farm bill. Son premier cheval de bataille sera de renforcer la législation destinée à contrôler la spéculation sur les marchés à terme agricoles. Il va également surveiller la mise en œuvre du Farm bill par l’administration et il souhaite lancer une réforme de l’USDA. L’administration compte près de 120 000 fonctionnaires alors que 250 000 agriculteurs font 75 % de la production nationale. Il avait proposé cette réforme voici deux ans sans succès, mais il a l’intention de reprendre le sujet. La loi sur l’énergie pourrait par ailleurs être revue. Les objectifs fixés en 2007 concernant l’incorporation des biocarburants pourraient s’avérer vraiment difficiles à atteindre notamment sur l’éthanol cellulosique.