En France, les émissions agricoles de gaz à effet de serre représentent 18 % des émissions nationales. Ces émissions sont assujetties à l’inconnue de phénomènes biologiques et biophysiques propres au monde du vivant, au monde agricole. Mais aussi incertaines que soient les mesures de ces émissions, les négociateurs de la COP21 s’en saisissent pour alimenter les débats climatiques autour de l’agriculture.
L’agriculture représente 18 % des émissions de gaz à effet de serre (GES) françaises, selon le rapport de l’OCDE présenté à Paris, le 19 octobre. « L’agriculture et l’élevage y contribuent le plus », expliquait Jean-Pierre Cohan, spécialiste de la fertilisation chez Arvalis (institut du végétal). Le méthane (CH4), émis par l’élevage, et le protoxyde d’azote (N2O), émis par les cultures, sont les deux principaux gaz agricoles (voir graphique). Par ailleurs, les importations et/ou exportations de GES ne sont pas prises en compte dans les calculs. Seules les émissions directes du monde biologique et biophysique le sont. Bilan : le CH4 agricole est responsable de 8 % des émissions nationales (tous gaz confondus), et de 64 % du méthane émis en France. Le N2O agricole, lui, représente 10 % des émissions nationales (tous gaz confondus) et près de 90 % du N2O émis en France. Ces chiffres sont une plaie pour le monde agricole. De fait, « le méthane est 25 fois plus puissant que le dioxyde de carbone (CO2) et le N2O 298 fois plus », précise Jean-Pierre Cohan. La responsabilité qui pèse sur l’agriculture est lourde, d’autant plus que, (trop) souvent, le rôle de puits de carbone de la biomasse est passé sous silence.
Des inconnues propres au vivant
En énergie ou dans les transports, les émissions de GES proviennent du monde dit inerte. Ainsi, les scientifiques peuvent quantifier les « coupables » en reproduisant en laboratoire les phénomènes permettant, par exemple, à une voiture de rouler avec du pétrole. En agriculture, le monde du vivant impose sa complexité aux scientifiques. D’aucuns affirment ne pas connaître les émissions agricoles précisément, en particulier celles de N2O. Plusieurs raisons l’expliquent. « On ne peut pas mesurer les émissions sur toutes les parcelles agricoles, de toutes les régions, de tout le territoire… », décrit Patricia Laville, ingénieure de recherche à l’Inra (institut national de la recherche agronomique).
Forcément, les émissions agricoles nationales sont des estimations. Pour les calculer, il existe des facteurs dits d’émissions pour chaque gaz à effet de serre et pour chaque secteur. « Le facteur d’émissions du N2O est issu d’une compilation de nombreuses études qui ont été faites en la matière dans le monde entier », développe Patricia Laville. Il est de 1 % pour le N2O : pour 100 kg d’azote apportés à une parcelle, 1 kg de N2O est émis. Mais clairement, en un point donné d’une parcelle agricole, les émissions ne répondent pas toujours à ce facteur. « S’il pleut, il y a plus de N2O émis par les sols », poursuit la scientifique. L’incertitude liée aux conditions climatiques n’est qu’un exemple. « Les phénomènes biologiques et biophysiques des sols sont encore plein d’inconnus », témoigne Claudine Foucherot, chef de projet territoires et climat chez "I4ce" (institut sur l’économie du climat). Si bien que les incertitudes quant aux émissions nationales de N2O peuvent atteindre 100 %, voire 200 %. Ce constat est vertigineux quand on songe au rôle imputé à l’agriculture, en partie à juste titre, dans le dérèglement climatique.
Des estimations agricoles suffisantes
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La mesure précise des émissions de GES issues du vivant est une mission quasi-impossible. « Cela ne veut pas dire que l’on ne doit rien faire, ajoute Claudine Foucherot, car, au moins, on est sûr que certaines pratiques agricoles permettent de limiter les émissions de gaz à effet de serre. » Même conclusion pour l’ingénieure de recherche de l’Inra : « Cela reste intéressant, ne serait-ce que pour comparer les pratiques agricoles. » Les négociateurs de la COP21 discuteront donc, pour le volet agricole, sur des estimations aux incertitudes très grandes. Elles sont néanmoins suffisantes pour les prendre en compte, affirment les experts. À voir, si l’agriculture, vue comme un puits de carbone, sera aussi prise en compte. C’est en tout cas ce que voudrait le ministère de l’Agriculture français, ainsi que les agriculteurs eux-mêmes.
Le calcul des émissions de GES sera au cœur des négociations à Paris
Le calcul des émissions de gaz à effet de serre sera au cœur des négociations à Paris, mais il ne s’agira pas de discussions sur les incertitudes du calcul en agriculture. Deux sujets occuperont les équipes de négociateurs des 195 pays. D’une part, tous les pays n’ont pas l’habitude de compter leurs émissions de GES. Les pays dont la méthode est reconnue « efficace », sont les quarante pays dits de l’annexe I. Il s’agit des Etats-Unis, de l’Union européenne, de l’Australie, etc. Les Brics (Brésil, Inde Chine, Afrique du Sud) et les pays en développement n’en font pas partie. Les experts du "I4ce" (institut sur l’économie du climat) résument ainsi un des enjeux de la COP21 : « Peut-on étendre ce succès (calcul des émissions) au-delà des pays de l’annexe I et couvrir ainsi les pays émergents et en développement ? ». Le principal frein à cet enjeu est d’ordre financier car faire l’inventaire des émissions au sein d’un pays est coûteux. Par ailleurs, pour comparer les efforts des uns et des autres, il va falloir harmoniser les calculs. Ce n’est pas le cas aujourd’hui. Autre point de négociations qui fera parler de lui : la prise en compte ou non du commerce international dans les émissions de GES. Pour l’heure, le Réseau action climat (RAC) explique qu’il n’est pas pris en compte.