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Froid, pluies Les mille et une conséquences du désordre climatique

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Les agriculteurs craignaient la sécheresse et la chaleur, mais c’est la pluie et le froid qui frappent. La plupart des cultures sont touchées par ce climat qui retarde la végétation, crée des aléas économiques. L’élevage est lui aussi victime du ralentissement de la repousse de l’herbe. D’où des coûts supplémentaires en aliments composés. Les coûts définitifs ne sont pas encore connus. Revue des différentes activités agricoles aux prises avec un climat d’exception.

Le rendement en colza dans le bas de la fourchette
« La production d’oléagineux devrait accuser une baisse sensible pour la campagne 2012-2013 », estime André Pouzet, directeur du Cetiom (institut technique de la filière). Elle souffre de la météo, depuis la sécheresse en fin d’été 2012, lors des semis, jusqu’aux pluies abondantes du printemps, principalement dans le grand Est. Le manque d’ensoleillement actuel gêne la floraison du colza. « Les cultures de colza d’hiver ont souffert des aléas climatiques, depuis le semis : les conditions sèches jusqu’à la fin du mois de septembre ont entraîné des retards à la levée et beaucoup d’irrégularité de peuplement. Par la suite, le contrôle des adventices a été très difficile et au printemps, l’excès de pluviométrie et le manque d’ensoleillement ne permettent pas d’envisager un rattrapage en fin de cycle. Du coup, le rendement, qui se situait depuis deux ans à un niveau historiquement élevé, autour de 34 quintaux par hectare, pourrait se rapprocher d’une moyenne basse, autour de 30 quintaux par hectare. » Cette chute attendue, d’environ 10 %, n’écarterait toutefois pas le colza de sa fourchette décennale. Elle le situerait en limite inférieure des 30 à 35 q/ha constatés depuis dix ans. « En ce qui concerne le tournesol, les surfaces sont en augmentation par rapport à l’an dernier, mais les conditions fraîches et humides de ce printemps ne permettent pas un démarrage rapide de la végétation, et les cultures sont particulièrement sensibles à la prédation par les oiseaux », ajoute André Pouzet.

Inquiétude pour le maïs non semé
« Pour les quelque 80 % de surfaces semées en maïs, il n’y a pas d’inquiétude à ce stade », juge-t-on à l’AGPM (Association générale des producteurs de maïs). Le chiffre est assez proche de celui observé l’an dernier. D’après l’indicateur Céré’Obs de FranceAgriMer au 17 mai, les semis de maïs grain atteignent 81 % en semaine du 6 mai, contre 79 % à la même époque en 2012. Le stade 5 à 6 feuilles est atteint pour les cultures les plus avancées. À cause du froid, certaines peuvent sembler pâlichonnes. « Ce n’est pas grave : la plante vit encore sur les réserves de la graine, explique-t-on à l’AGPM. Attention toutefois dès le stade 7 feuilles, de meilleures conditions de température et d’ensoleillement seront nécessaires. » La plus grosse inquiétude vient du maïs non semé. Dans le Sud-Ouest, du sud de l’Aquitaine aux coteaux de Midi-Pyrénées, cela concerne localement 50 % des surfaces. Les travaux de préparation de semis ne sont parfois même pas réalisés. Même souci dans certaines zones en Rhône-Alpes, particulièrement les Dombes, la Bresse, où moins de la moitié des surfaces sont ensemencées. « Vu le besoin de ressuyage des sols, il faudra attendre, au mieux, fin mai pour terminer les semis. Cela pose des problèmes en termes de rendement. Il faut aussi envisager un changement de précocité. D’où des inquiétudes concernant la disponibilité en semencse. »

Céréales d’hiver : quel impact du manque de soleil ?
« L’état des cultures céréalières est plutôt flatteur, rassure Jean-Charles Deswarte, chez Arvalis. Il y a bien un déficit d’ensoleillement ces dernières semaines, qui nuit à la photosynthèse, mais aucun stress azoté ou hydrique. » Dans la majorité des régions, le développement a pris du retard et la montaison est particulièrement longue. Le manque de rayonnement n’arrange pas les perspectives de croissance des cultures. Mais le risque le plus élevé concerne la « méiose pollinique », un stade crucial de la plante. Cette phase de la montaison est en cours dans le Bassin parisien. « En cas de rayonnement trop faible à la méiose pollinique, la fertilité du pollen chute, explique
le spécialiste. Le résultat est un manque de grains par épis. Cela ne peut être vérifié qu’après la floraison. » Un tel phénomène demeure rare. Il s’est produit à la fin des années 80, avec, à la clé, des rendements en baisse de quelques pourcents à plus de la moitié.

Les éleveurs de bovins remettent les animaux dans les bâtiments
« Dans les races à viande, la mortalité des jeunes veaux augmente », explique Pierre Chevalier, président de la Fédération nationale bovine (FNB). Les conditions météorologiques anormales ont des conséquences lourdes sur la tenue des élevages dans toute la France. Avec le froid et l’humidité, les veaux meurent d’hypothermie s’ils sont à l’extérieur. La mortalité des animaux est plus forte cette année qu’une année normale. « Les éleveurs ont mis les animaux à l’herbe depuis deux ou trois semaines. Avec les températures basses, certains les ont rentrés à nouveau à cause du froid et de la pluie », précise Guy Hermouët, vice-président de la FNB, le 23 mai. C’est le cas en Corrèze, comme l’explique Pierre Chevalier, mais aussi dans d’autres zones d’élevage (Bourgogne, Pays de la Loire, Cantal….).
Le mauvais climat a aussi des conséquences directes sur la pousse de l’herbe. En premier lieu, c’est la quantité d’herbe qui est touchée. « Les pâturages sont sous l’eau : la pousse de l’herbe est ralentie », constate Pierre Chevalier. À court terme, certains éleveurs qui ont mené les animaux en altitude sont obligés de ramener des fourrages à cause du déficit de production d’herbe des prairies. Si les professionnels précisent que la quantité d’herbe produite pourrait être rattrapée par une amélioration des conditions climatiques, la qualité, elle, sera altérée durablement. « Le piétinement des animaux enfouit l’herbe et la mélange avec de la terre », explique Guy Hermouët. La qualité nutritionnelle est affectée et cela se manifeste chez les animaux par des diarrhées. Concernant la production de viande proprement dite, « il n’y aura pas de pertes », précise Guy Hermouët. En revanche, il y aura des retards sur les vêlages du printemps prochain et des conséquences sur le renouvellement du cheptel reproducteur.

Une collecte laitière en baisse
Pour les producteurs de lait, la météo commence aussi à peser. Pendant les deux premières semaines d’avril, la collecte française était de 8% inférieure à celle de 2012, selon les chiffres du sondage lait de vache de FranceAgrimer. Elle remonte peu à peu depuis : entre le 6 et le 12 mai 2013, elle était 2% moins élevée qu’à la même période l’année dernière, avec de grosses disparités régionales : en Aquitaine et dans tout le sud de la France, elle était toujours 9% plus basse.
« On assiste à une pousse de l’herbe moins bonne avec une valeur alimentaire moindre. On va avoir une collecte laitière en baisse », constate Thierry Roquefeuil, éleveur dans le Lot et président de la Fédération nationale des producteurs de lait (FNPL). « On ne peut pas travailler dans les champs à cause de l’eau, ni ramasser les fourrages. Il faudra continuer d’alimenter les animaux avec des céréales achetées, ça va renchérir le coût de production », explique-t-il.
Des dépenses « pas forcément les bienvenues avec le prix du lait toujours bas », commente Laurent Pinatel, producteur laitier dans la Loire et nouveau porte-parole de la Confédération paysanne. Il explique qu’un de ses voisins est en train de rentrer ses animaux dans l’étable car ils ont fini leurs tours de champs : « Il y a des conséquences sur les systèmes herbagers. Les animaux sont mal dehors et la repousse de l’herbe n’est pas simple ».
Le constat est le même pour le lait de chèvre, alors que la filière attendait le printemps pour relancer la production. « On espérait avoir un fourrage de qualité pour faire repartir la collecte laitière à la hausse. Mais le fourrage est mauvais, la valeur nutritionnelle est moins bonne à cause de l’excès d’eau. Et normalement à cette saison, la totalité des fourrages sont récoltés : là on en est qu’à la moitié », se désole Jacky Sallingardes, président de la Fédération nationale des éleveurs de chèvres et éleveur dans l’Aveyron.

Fruits et légumes: les productions accusent un retard de 2 à 3 semaines
Les productions de fruits et légumes accusent un retard de deux à trois semaines en raison du mauvais temps et pour certaines, la saison est déjà compromise par endroit, affirment les producteurs contactés.
« Ce n’est pas encore la catastrophe mais il y a de quoi s’inquiéter au regard des prévisions météo pour les semaines à venir », résume Emmanuel Demange, directeur de la Fédération des producteurs de fruits et légumes (FNPF), qui « espère fortement le retour du beau temps pour éviter les risques » de perte. Pour le moment, affirme-t-il – avant de refaire le tour des adhérents, au lendemain d’une Pentecôte détrempée – « on a 15 jours à trois semaines de retard ». Pour le melon par exemple, les plantations ont eu lieu en temps voulu, mais le « cycle végétatif est retardé dans tous les bassins de production », prévient Bernard Miozzo, responsable de l’interprofession qui espère quand même un relèvement des températures dans la quinzaine. « C’est clair que si ça dure 15 jours de plus ça va devenir catastrophique ». Sa crainte n’est pas un « choc de production », mais un décalage de récolte qui amènerait la grande distribution à s’approvisionner chez les voisins (Maroc, Espagne) à prix cassés. Dans le Sud, les précipitations récentes n’ont guère eu de conséquence dans l’Hérault ou dans le Gard, où commence la récolte de cerises avec 15 jours de retard, indique un producteur, Laurent Ducurtil. Mais la cerise n’a pas démarré dans le Vaucluse, indique André Bernard, président de la Fédération des syndicats agricoles du département (FDSEA). Et les « très grosses pluies en fin semaine dernière retardent la mise en place des cultures comme les tomates, les semis de maïs et de tournesol », ajoute-t-il. Les professionnels redoutent d’autant l’apparition de maladies dans la région. C’est déjà le cas de vignobles dans le Var, attaqués par les champignons. Plus au nord, ce sont les cultures sous serre qui sont gravement pénalisées par le manque de lumière et de chaleur : producteur de concombres près d’Orléans, Jean-Pierre La Noué estime à « environ 30% » le déficit de sa production – et à au moins autant celui des consommateurs sur les produits de saison : asperge, fraise ou tomate... « On utilise plus de chauffage pour moins de la moitié de production », explique-t-il, alors qu’il a « une bonne vingtaine » de travailleurs saisonniers. Selon lui, « c’est pratiquement cuit pour la récolte de printemps ».

Viticulture : pas encore d’alarme, mais un retard certain
Pour la viticulture, les professionnels ne sonnent pas encore l’alarme, mais font état d’un retard indéniable, qui peut se traduire par un retard des vendanges. « À ce jour, nos adhérents ne nous remontent pas de problème particulier. En l’absence de températures élevées, les précipitations ne sont pas problématiques pour les vignes. L’étape de la floraison sera cruciale », a indiqué la Confédération des coopératives vinicoles de France (CCVF) en date du 23 mai.
En Champagne, région qui a reçu de fortes précipitations, Pascal Férat, président du Syndicat général des vignerons de Champagne, estime à trois semaines le retard de la végétation du vignoble champenois par rapport à une année normale, voire à un mois par rapport aux années récentes, qui ont été en avance. « La végétation est bloquée, mais ce n’est pas le moment de sonner l’alarme », a résumé Pascal Férat le 23 mai. En revanche, les professionnels notent des points de démarrage du mildiou un peu partout. « Si le temps devient chaud et reste humide, ce sera pire. Si le temps devient sec, avec une bonne ventilation, les foyers de mildiou s’atténueront », a-t-il précisé.
Constat similaire en Bourgogne concernant l’influence de la météo sur le vignoble. Séverin Barioz, directeur de la Confédération des appellations et des vignerons de Bourgogne (CAVB), a indiqué le même jour que les vignerons en sont déjà entre deux et quatre passages de traitements phytosanitaires, contre cinq à six en tout en 2012, et qu’après une petite récolte l’an dernier, ils commencent à redouter une nouvelle petite vendange.

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