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Matières premières Les nouvelles clefs de la flambée des prix agricoles

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Les informations soufflent le chaud et le froid sur les marchés agricoles au rythme des bulletins météo et des estimations de production. « Le marché achète la rumeur et vend les faits », selon l’adage boursier. Avec une tonne de blé aux alentours des 255€ à Paris, passant presque du simple au double en un an, la situation représente une chance pour les céréaliculteurs mais aussi une menace pour l’alimentation dans les pays dépendant de leurs importations en raison de la hausse des prix. Les récentes émeutes et tensions liées au coût de la vie, en Algérie notamment, démontrent le manque d’élasticité entre l’offre et la demande en ce qui concerne les céréales et les oléagineux au niveau mondial.

«Le marché des céréales fonctionne bien, les acheteurs rencontrent actuellement les vendeurs sans difficultés », a assuré le 12 janvier Rémi Haquin, président du conseil spécialisé des céréales de FranceAgriMer, jouant l’apaisement suite aux déclarations de Bruno Le Maire, la veille, envisageant une restriction des exportations de céréales françaises si la crise devait se poursuivre. Ceci afin de garantir les niveaux de stocks. Si le ministre de l’Agriculture s’est rétracté deux heures plus tard afin de ne pas affoler les marchés, Xavier Beulin, président de la FNSEA, a affirmé, en marge de la conférence de presse de présentation du Sommet du végétal, qu’une taxe européenne aux exportations pourrait être mise en place, comme cela avait été le cas en 2007. Cependant, le nouveau président de la FNSEA reste opposé à ce type de taxes afin de ne pas entraver la circulation des marchandises. En tout cas, la flambée des prix des grandes cultures s’annonce durable. Voici, sous forme de questions-réponses les différentes clefs de ces hausses.

Où en est la production mondiale de blé?
Si Rémi Haquin a souhaité rassurer les opérateurs, il a cependant signalé « qu’attendre une baisse des prix sur la fin de campagne serait une erreur, et que les utilisateurs de céréales ont intérêt à contracter leurs marchandises sans attendre ». Avec des stocks de report en blé sur la fin de campagne 2010/2011 attendus à 1,968Mt en France, soit moins d’un mois de consommation domestique, les tensions restent vives. Selon le dernier rapport de l’USDA, les disponibilités mondiales en céréales et oléagineux sont en baisse sur 2010/2011. Au niveau mondial, la récolte de blé 2010/2011 est estimée à 645,82Mt, contre 682,7Mt engrangées l’an dernier. Une information qui a immédiatement fait bondir les prix sur le marché à terme européen et fait exploser les prises de position sur les échéances rapprochées et éloignées, c’est-à-dire jusqu’à la prochaine récolte. La baisse de production de blé tendre toucherait principalement l’Australie, suite aux inondations, et le Kazakhstan, respectivement à 25Mt (-0,5Mt) et 9,7Mt (-1,3Mt). En revanche, les productions de blé argentines, européennes et brésiliennes devraient respectivement terminer en hausse à 14Mt, 136,53Mt et 5,9Mt. Des rendements exceptionnels en blé argentins devraient permettre au pays d’exporter au-delà de ses marchés habituels. Pour le moment les estimations concernant l’Ukraine et la Russie sont inchangées en blé à respectivement à 17,2 et 41,5Mt sur 2010/2011. Enfin, l’Afrique subsaharienne connaîtrait des résultats plus favorables cette année à la faveur d’une mousson abondante. (Cf article « Nette augmentation des productions céréalières au sud du Sahara »)

Où en sont les estimations concernant les productions de maïs et de soja ?
En ce qui concerne le maïs, la production mondiale pour la campagne commerciale 2010/2011 atteindrait les 816Mt contre 812,40Mt en 2009/2010. Le stock final mondial reculerait de 3Mt à 127Mt, principalement en raison d’une baisse de la production de 2,4Mt aux Etats-Unis à 316,174Mt, et de 1,5Mt en Argentine à 23,5Mt. Enfin, les productions américaines de soja se replient également, avec, aux Etats-Unis, une production 2010/2011 estimée début janvier à 90,61Mt, contre 91,85Mt prévues un mois auparavant. Au Brésil, ces prévisions sont inchangées à 67,5Mt, tandis qu’en Argentine les prévisions de décembre baissent de 1,5Mt à 50,5Mt, principalement en raison des sécheresses. A l’international, le marché du soja est toujours tiré par les importations chinoises qui restent à 57Mt sur 2010/2011.

Quels sont les risques en production sur la prochaine campagne ?
« Les semis russes de céréales d’hiver réalisés tardivement, en raison des problèmes de sécheresses touchant le pays l’été dernier, pourraient entraîner de lourdes pertes cet hiver. Si les surfaces détruites pourront être ressemées au printemps, les rendements de ces cultures sont souvent plus faibles », a souligné Xavier Rousselin, chef de l’unité des grandes cultures chez FranceAgriMer. Selon lui, la question de la prolongation de l’embargo de la Russie sur ses exportations de céréales reste d’actualité. De plus, il souligne qu’une sécheresse touchant actuellement les grandes plaines de production de blé d’hiver aux Etats-Unis est aussi un facteur de tension sur l’offre en blé, à terme, du premier exportateur mondial. Du côté de l’Argentine, les sécheresses ont principalement touché les cultures de maïs et de soja. Enfin, si l’Australie connaît actuellement des inondations dans la région du Queensland, les représentants de FranceAgriMer ont souhaité rassurer les marchés en indiquant que seulement 6% des blés du pays y étaient cultivés. En revanche, une partie importante des blés australiens pourrait être dégradée en qualité fourragère, si le taux de mycotoxines n’est pas trop élevé, en raison d’une forte humidité au moment des récoltes. Une majeure partie des blés australiens étant déjà rentrée, l’état des installations de stockages reste préoccupant. De plus, le blocage des infrastructures logistiques ne permet pas à l’Australie d’exporter pleinement pour le moment.

La situation actuelle a-t-elle déjà eu lieu ?
L’organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, la FAO, a récemment indiqué que, courant décembre, les prix alimentaires mondiaux avaient atteint un nouveau record, dépassant les sommets atteints en 2008 quand leur flambée avait provoqué des émeutes dans plusieurs pays. Ainsi, les prix alimentaires ont enregistré en décembre leur sixième mois consécutif de hausse, dopés par le renchérissement du sucre, des céréales et des oléagineux. L’indice mensuel de la FAO mesure les variations de prix d’un panier de produits incluant céréales, oléagineux, produits laitiers, viande et sucre. Il s’est établi à 214,7 points en décembre, au-dessus de son précédent record touché à 213,5 points en juin 2008. L’indice du prix du sucre s’est envolé à 398,4 points en décembre contre 373,4 points le mois précédent. Toujours en décembre, celui des céréales est passé à 237,6 points, son plus haut niveau depuis août 2008, et celui des oléagineux a grimpé à 263 points. Si les Nations unies indiquent cependant qu’il n’y a pas de pénurie dans le monde, ses responsables évoquent des disparités sur la répartition des disponibilités, ainsi qu’un emballement des marchés suite aux blocages des exportations russes notamment. Sur un marché du blé où seulement 10% des volumes produits sont échangés sur le marché mondial, la moindre baisse de disponibilité est de nature à faire monter les cours.

Quels sont les pays sensibles à la hausse des prix mondiaux en agriculture ?
Les récentes émeutes ayant eu lieu contre la hausse du coût de la vie, et plus particulièrement de l’alimentation, en Algérie et en Tunisie, sur fond de tensions sociales, chômage des diplômés, corruption… pourraient être les prémices d’une grave crise alimentaire pour ces pays. A la fin décembre, les ports français ont chargé 7,06Mt de blé, dont 50% des volumes étaient destinés au Maghreb, le reste ayant été principalement acheté par l’Egypte et l’Afrique subsaharienne, selon FranceAgriMer. Le premier débouché pour les blés français à l’export reste l’Algérie avec 2Mt exportées à ce jour, contre 1,5Mt l’an dernier à la même époque. Selon la FAO, les zones qui dépendent le plus de leurs importations de céréales sont les pays d’Afrique du nord et du Moyen-Orient. Dans cette partie du monde, sujette aux sécheresses, la balance commerciale entre l’importation et l’exportation de céréales atteint un déficit se situant entre 900 et 1000 Mds de kilo calories (Kcal) par jour, selon la FAO. Viennent ensuite l’Asie, dont le déficit approche les 400MdsKcal par jour, puis l’Afrique subsaharienne aux alentours des 300MdsKcal par jour. Ces pays très dépendants de leurs importations restent à la merci des cours mondiaux des céréales.

Quels sont les pays qui peuvent fournir des céréales à l’export ?
Aujourd’hui seuls les Etats-Unis et l’Union européenne, principalement au travers de la France, peuvent encore exporter du blé. Cependant, « la France devra passer à un moment donné le relais aux Etats-Unis et aux pays exportateurs de l’hémisphère sud, car elle ne disposera pas des disponibilités suffisantes pour répondre à la demande mondiale sur la deuxième partie de campagne », a indiqué Christian Vanier, directeur Animation des filières chez FranceAgriMer. Aux Etats-Unis, les semis de blé d’hiver ont connu une hausse de 10% cette année à 16,58Mha, contre 15,11Mha récoltés en 2010, et 17,54Mha sur 2009, selon l’USDA. Cependant, à la fin du mois de novembre, 47% des blés d’hiver étaient considérés dans un état « bons à excellents », contre 63% l’an passé à la même date. Toujours selon l’USDA, le stock de blé américain au 1er décembre augmentait de 8% à 52,46Mt contre 48,49Mt un an auparavant. Cependant, une taxe européenne sur les exportations de céréales pourrait être mise en place, comme en 2007. Le ministre de l’Agriculture français l’a d’ailleurs évoquée le 11 janvier au matin pour affirmer deux heures plus tard qu’il n’en était pour l’instant pas question.

Quels sont les moyens de réguler les prix et l’offre des céréales ?
Des moyens de régulation sont envisagés pour éviter à l’avenir ce type de crises, mais leur mise en place nécessitera des investissements lourds, ainsi que des consensus politiques, qui actuellement peinent à émerger. Lors d’une conférence de presse le 11 janvier, Philippe Pinta, président d’Orama, a évoqué les pistes permettant de réguler les marchés des matières premières agricoles. Selon lui, « suite aux mises aux normes des silos, 5Mt de capacités de stockage ont disparu en France. Un plan silos doit être mis en place afin de revenir à des niveaux de stocks permettant de lisser les prix année après année ». Le coût de ce projet est estimé entre 800M et 1Mds€, et Orama souhaite que l’Etat soutienne financièrement cet investissement. D’autre part, le président d’Orama a plaidé pour la création de capacités de stockage au Maghreb, notamment en Algérie, pour que ces pays puissent stocker les années de prix bas et ajuster leurs besoins lorsque les cours remontent. Un accroissement de la transparence sur les marchés physiques, mais surtout financiers est aussi souhaitable, notamment en Europe, afin d’éviter les mouvements de panique des opérateurs, amplifiant la hausse des cours. Un organe de contrôle des marchés, rapportant les prises de position sur les matières premières agricoles de façon hebdomadaire par catégorie d’opérateurs, physiques ou financiers, permettrait de mieux distinguer les hausses de prix liées aux fondamentaux, de celles liées aux rumeurs et à la spéculation financière. Ce contrôle des marchés est actuellement en phase de test sur le marché à terme agricole de Londres, sur le modèle américain en place depuis 1974, la CFTC (Commodity Futures Trading Commission).

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