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Focus Les terres agricoles, au cœur des tensions politiques et sociales ivoiriennes

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La Côte d’Ivoire, premier exportateur mondial de cacao, évolue depuis plusieurs années sur fond de conflits sociaux musclés liés à la gestion du foncier. Deux ans après la crise post-électorale, les tensions persistent.

Début 2013, une réunion entre la multinationale française Louis Dreyfus Commodities (LDC) et le gouvernement ivoirien s’est conclue avec la signature d’un accord de partenariat pour l’exploitation de 115 000 hectares de rizières dans le nord du pays. L’arrivée d’investisseurs étrangers en Côte d’Ivoire est plus récente que dans d’autres régions du monde, mais elle s’accélère. Selon François Ruf, chercheur au Cirad (centre de recherche agronomique pour le développement), « une bonne dizaine de projets de plusieurs milliers d’hectares » sont en cours dans le nord du pays où les conditions sont adaptées à la riziculture. Dans le tiers sud du pays, ce sont les cultures de rente comme le cacao, les palmiers à huile et l’hévéa qui suscitent l’intérêt des investisseurs étrangers. L’accord LDC n’est pas un cas isolé : « Des investisseurs singapouriens sont en Côte d’Ivoire depuis plus longtemps », poursuit François Ruf. Mais ils sont là-bas pour investir dans d’autres filières agricoles.
Cette tendance, relativement récente, est appuyée par le gouvernement d’Alassane Ouattara et, plus particulièrement par le ministre de l’Agriculture, Amadou Sangawofa Coulibaly, qui met le partenariat public-privé au cœur de son programme agricole. Plus globalement, les questions relatives à la gestion des terres agricoles sont aussi sources de conflits entre les communautés villageoises et ont, par le passé, été détournées à des fins politiques. L’arrivée d’investisseurs étrangers s’est accélérée en 2004-2005 lorsque le prix du caoutchouc a explosé. La communauté des chercheurs ne diabolise pas systématiquement ces investissements : « Cela peut créer de l’emploi, permettre de construire des routes utilisées par les populations… ». Oui, mais ils expliquent aussi que les nouvelles classes sociales aisées issues de ces investissements peuvent « redoubler d’appétit pour les terres agricoles », surtout lorsque les prix des matières premières sont au plus haut.
À la fin de la crise post-électorale (décembre 2010 – avril 2011), les tensions qui tournent autour des terres agricoles ont « survécu » à la crise politique. Pour les acteurs de terrain, les pouvoirs publics ignorent le problème ou feignent de l’ignorer, préférant des discours plus technico-économiques. « Les conflits liés au foncier et ses conséquences sociales sont très absents du discours politique », regrette François Ruf. Mais, pour les chercheurs, il est difficile de formuler des idées de programme de gestion du foncier, « trop souvent détournées de leur objectif initial » à des fins politiques et/ou électorales.

Origine du conflit

« Entre 1960 et 1980, globalement, ça se passait bien », poursuit l’expert, rappelant tout de même que dans les années 1970, des drames isolés (villages rasés, mouvements de population) ont été passés sous silence. À cette époque, les populations autochtones poussaient les jeunes à aller en milieu urbain où les opportunités allaient de pair avec la croissance économique du pays. Parallèlement à ce mouvement, des populations venant des pays voisins, notamment du Burkina Faso, se sont installées en milieu rural. « Les allogènes voyaient beaucoup d’opportunités dans les cultures de rente », explique une ONG (organisation non gouvernementale) internationale qui travaille en Côte d’Ivoire. Et politiquement, Félix Houphouët Boigny, premier président de la République de la Côte d’Ivoire, soutenait ces populations étrangères qui produisaient des cultures de rente. « Aujourd’hui, 80% de la production de cacao est faite par les migrants », explique François Ruf.
Mais dans les années 1980-1990, les projets urbains des jeunes partis en ville échouent face à un contexte économique qui se dégrade. « En retournant dans leur village, ces jeunes n’avaient souvent plus de terres agricoles », poursuit une représentante de l’ONG. Car ces terres sont alors exploitées depuis une génération par les populations allogènes. La pression démographique a explosé et la raréfaction des terres a accentué cette pression. Des mouvements majeurs de population vers les zones forestières se sont alors opérés. « Dans la zone forestière, 26 à 45% des exploitants, selon les régions, sont des non-nationaux qui ont accédé à la terre par des transactions avec les propriétaires terriens coutumiers autochtones », analyse Jean-Pierre Chauveau, directeur de recherche émérite à l’IRD, socio-anthropologue, dans l’étude Côte d’Ivoire : le foncier au cœur des enjeux de reconstruction, publiée en 2012. C’est dans ce contexte que les tensions sociales sont nées en Côte d’Ivoire : transactions foncières floues, frustrations des jeunes retournant dans leur village, pression démographique…

Tentative de sortie de crise

Au milieu des années 1990, la Banque mondiale veut rationaliser la gestion des terres. Des idées émergent en Côte d’Ivoire. Et si les objectifs initiaux sont bien de mieux sécuriser les transactions foncières entre les différentes communautés villageoises, ils ont été détournés à des fins politiques. La loi de gestion des terres agricoles est votée en 1998, mais « elle n’est ni applicable, ni appliquée », selon une ONG internationale.
Les tensions sociales liées à la gestion des terres agricoles sont coincées entre instrumentalisation politique et manque de communication. « Il faudrait que le gouvernement intervienne pour que les communautés villageoises communiquent plus entre elles », avance François Ruf. Dans les années 1970-1980, les populations autochtones et allogènes étaient en contact, elles discutaient et pouvaient s’entendre sur les transactions foncières. « Les deuxième et troisième générations qui sont et seront au cœur des tensions sociales ne se connaissent plus », regrette l’expert. Il faudrait les mettre de nouveau en contact pour mieux gérer les transactions foncières et apaiser les tensions sociales.

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