Abonné

Les transactions foncières internationales se stabilisent, la déforestation s’accélère

- - 6 min

Après avoir accéléré entre 2008 et 2009, les transactions foncières dans le monde se sont stabilisées depuis 2013 selon l’étude Land Matrix. Dans le contexte post-Covid, l’appétit des investisseurs pourrait cependant reprendre, alertent les chercheurs. Alors que les terrains ont déjà changé de main deux ou trois fois, leur valorisation et la déforestation pourraient également s’accélérer.

Cumulant 18 millions d’hectares dans le monde entre 2007 et 2012, les transactions foncières à grande échelle se sont stabilisées entre 2013 et 2020 pour atteindre 3 millions d’hectares, indique un rapport de l’initiative Land Matrix publié le 28 septembre. « Depuis le début des années 2010, on voit un ralentissement, mais le phénomène ne s’est jamais arrêté », commente Ward Anseeuw, chercheur au Cirad et co-auteur du rapport. Et en sortie de crise Covid, alerte le rapport, des cycles des matières premières redynamisés pourraient même « accélérer les acquisitions de terres à grande échelle au niveau mondial ».

Lancée en 2009, l’initiative Land Matrix rassemble plusieurs partenaires, dont le Cirad et la Coalition internationale pour l’accès à la terre (ILC). Son but : analyser les transactions foncières de plus de 200 ha. Des achats ou baux qui se signent souvent, rappelle Ward Anseeuw, au détriment « de la petite agriculture et du pastoralisme ». Sur le continent africain, illustre-t-il, « 60 à 80 % des terrains échangés seraient des terres communales ou collectives », que les autorités cèdent au plus offrant sans consulter la population.

L’énergie et la cosmétique avant l’alimentation

Avec près de six millions d’hectares cumulés en vingt ans, le palmier à huile demeure le principal moteur des acquisitions dans le monde. Demeurant sous la barre des deux millions d’hectares, le maïs, le cacaotier, l’hévéa et la betterave sucrière seraient les autres cultures les plus populaires. « Face aux échecs, les investisseurs sont devenus plus réticents sur les marchés alimentaires », note Ward Anseeuw.

Car de nombreux projets d’envergure ne voient pas forcément le jour, souligne le rapport. La faute peut en revenir aux problèmes agronomiques, comme à Madagascar avec le jatropha, ou à des changements soudains de réglementation. Le Laos, en 2012, s’est ainsi réservé le droit de reprendre les terres concédées lorsqu’elles ne sont pas cultivées. De même, certains contrats en Éthiopie imposent à l’acheteur de mettre les terres en valeur sous quelques années, sous peine d’être annulés.

La plupart des acquéreurs siègent en Malaisie, aux États-Unis et en Chine, mais également dans des paradis fiscaux comme Chypre ou Singapour. « Les banques sont de moins en moins présentes, tant en raison des faillites sur certains projets, que sous la pression de la société civile », précise Ward Anseeuw. Elles auraient été peu à peu remplacées par des fonds d’investissement. Certains d’entre eux, illustre Ward Anseeuw, sont d’ailleurs liés à des universités prestigieuses comme Vanderbilt, ou même Harvard, qui a pu acquérir des terres en Afrique du Sud pour alimenter son fonctionnement.

Restez au courant en temps réel !

Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.

déforestation
Suivi
Suivre

La déforestation pourrait s’accélérer

Bien que l’argument soit souvent avancé par les porteurs de projet, « la création d’emplois est limitée en raison de la faible intensité de main-d’œuvre de la production dans la plupart des grandes exploitations », affirme le rapport. Si le palmier à huile peut générer un million d’emplois dans le monde si toutes les terres sont cultivées, le cacao, l’orge ou le blé ne permettent en revanche pas d’embaucher. Les projets posent également des questions sur l’égalité homme-femme, alors que la production de palmiers à huile en Indonésie « fait davantage appel à une main-d’œuvre masculine », selon le rapport.

Seuls 6 à 13 millions d’hectares seraient actuellement en production sur les 30 millions d’hectares ayant fait l’objet de transactions entre 2000 et 2020. En raison de surfaces très importantes, ou de manque d’infrastructures, « dans beaucoup de cas, les investisseurs n’ont pas les moyens de tout mettre en culture », souligne Ward Anseeuw.

Mais la proportion de terres cultivées est susceptible d’augmenter rapidement dans les prochaines années. « Nous en sommes maintenant à la deuxième ou troisième génération de transaction, et la déforestation pourrait s’accélérer », prévient Ward Ansseuw. En Asie de l’Est (Malaisie, Indonésie) par exemple, la proportion de terres couvertes de forêt a chuté de 74 à 58 % en vingt ans sur les terres cédées.

Transparence au Nord, réglementation au Sud

Pour éviter de priver certains producteurs de leurs terres, tout en luttant contre la déforestation, le rapport propose plusieurs mesures. Du côté des pays cédant leurs terres, les auteurs recommandent de « poursuivre et accélérer les réformes de la gouvernance foncière et leur mise en œuvre effective, sur la base des Directives volontaires sur les régimes fonciers ». Publiées par la FAO en 2012, ces règles invitent notamment les États à « protéger les droits fonciers légitimes et veiller à ce que nul ne soit arbitrairement expulsé ».

Du côté des pays développés, le rapport recommande d’accroître la transparence des acteurs engagés dans des projets d’investissements, dans l’esprit du devoir de vigilance créé en France. « Nous devons réfléchir à de nouveaux modèles qui permettraient un développement plus durable et plus inclusif », invite Ward Anseeuw, évoquant des investissements possibles dans des industries de transformation locale, ou dans les infrastructures. Autre piste selon lui, la prise en compte de critères de durabilité chez les investisseurs. Une idée qui, malgré l’enthousiasme de quelques acteurs, peine encore à s’imposer.

« Les investisseurs sont devenus plus réticents sur les marchés alimentaires »

« La déforestation pourrait s’accélérer »