Pour une préférence communautaire renouvelée. Tels sont les maîtres mots de Claude Guéant secrétaire général de l’Elysée à propos de l’agriculture et des positions de la France qui assume la présidence de l’Union européenne. Il s’en explique dans une interview à Agra Presse, à l’aube de la présidence française de l’Union mais aussi d’une réunion clé pour le cycle de Doha à l’OMC. Cette préférence consiste surtout, commente-t-il, à : . Il insiste sur la notion d’autosuffisance, en qualité comme en quantité : De là découle une position hostile à un accord à l’OMC sur les bases actuelles , sur ce plan, insiste le proche conseiller de Nicolas Sarkozy. Cette conception de l’Europe ne s’apparente pas pour lui à une forteresse. , dit-il. D’où la nécessité d’avoir des agriculteurs à la tête d’entreprises qui soient profitables, exportatrices aussi. Claude Guéant détaille ce que la France attend du bilan de santé de la Pac et ce qu’elle espère faire adopter quant aux grandes orientations de l’après 2013.
La présidence française commence dans un contexte difficile pour les institutions européennes. Est-ce que cela peut peser sur les négociations agricoles ?
Bien sûr, la France aurait préféré que le référendum irlandais soit un succès. Mais n’oubliez pas que la présidence française devait être conduite hors des règles fixées par le traité de Lisbonne puisque celles-ci ne devaient s’appliquer qu’à compter du 1 er janvier 2009. Notre projet de présidence avait été conçu indépendamment de l’adoption du traité. Ce qui est sûr, c’est que le non irlandais confirme le président de la république dans sa conviction selon laquelle l’Europe doit adopter une démarche nouvelle qui montre clairement aux citoyens de tous ses pays membres que celle-ci tient compte de leurs préoccupations. Les citoyens ont le sentiment que l’Europe est trop lointaine, trop idéologique, trop technocratique. Qu’elle ne prend pas en compte leurs problèmes de tous les jours ainsi que leurs intérêts. Nicolas Sarkozy affirme souvent vouloir une Europe plus protectrice et ressentie comme telle. D’une certaine façon, le vote irlandais nous encourage à aller dans la direction d’une Europe qui protège.
Le public agricole a tendance, lui aussi à faire des reproches à l’Europe...
Sur la question agricole, nos thèses qui consistent à maintenir une agriculture européenne forte, vivante, employeuse de main-d’œuvre, comptent d’autant plus, justement dans ce contexte. On sait d’ailleurs à quel point l’agriculture est une activité qui est chère au cœur des Irlandais. Elle l’est aussi au cœur de beaucoup d’Européens et de Français en particulier. Le lien est souvent charnel. Et puis, les Français sont attachés à une agriculture de qualité, qui produit en quantité suffisante et protège des aléas sanitaires qui pourraient provenir des marchés ouverts à tous les vents. Il y a plusieurs attitudes que l’on peut avoir face à la question agricole. Le président Sarkozy incarne la volonté de promouvoir une agriculture qui, tout en étant très compétitive, soit à la hauteur de nos espérances en termes de quantité et de qualité. Ce vote est un encouragement à aller dans le sens des thèses qui sont celles du président de la république.
Mais face aux agriculteurs qui ont majoritairement voté non au référendum français, ne faut-il pas leur prouver que l’Europe est une bonne chose pour eux ?
L’Europe a souvent été utilisée dans nos débats politiques comme bouc-émissaire de nos difficultés. C’est vrai qu’elle n’est pas parée de toutes les vertus mais elle a aussi fait des choses formidables. La croissance qu’on a connue tient aussi à l’homogénéisation des marchés, à la suppression des frontières et aux politiques européennes. Les agriculteurs doivent avoir, eux aussi, le sentiment que l’Europe est une bonne chose pour eux. Mais il faut que nous y apportions notre pierre. Dans le désenchantement des agriculteurs à l’égard de l’Europe il y a aussi quelque chose de profondément culturel. La vision du président est que l’agriculture doit être fondée sur des entreprises agricoles, des entreprises qui doivent être profitables. Avec des mécanismes de gestion de marché et des organisations économiques qui permettent à l’agriculteur de vivre vraiment de son travail. La part des aides européennes doit être une juste part mais sans que l’agriculteur devienne une sorte de mandataire de la société pour entretenir les paysages. Le président Sarkozy a été très clair : l’agriculture est une activité économique et les agriculteurs doivent vivre de leur entreprise. Certes, il y a beaucoup d’agricultures différentes, il y a des zones qui rencontrent des difficultés particulières où des aides au territoire sont nécessaires. Mais l’approche est d’abord économique. Je connais bien les agriculteurs pour en avoir beaucoup rencontrés et j’ai très souvent perçu un grand regret chez eux d’être considérés parfois comme des fonctionnaires à temps partiel, avec la paperasserie dont ils se plaignent aussi à juste titre. C’est contradictoire avec l’état d’esprit d’un producteur qui est, fondamentalement, quelqu’un de libre, qui détermine lui-même sa vie et le sort de son entreprise.
Cette présidence française de l’Union européenne sera-t-elle, justement, l’occasion de définir des orientations de long terme pour l’après 2013 ?
C’est bien le souhait du président de la République même s’il ne veut pas préempter le débat budgétaire ou avancer la définition de la nouvelle politique agricole commune. II y a un calendrier qui a été convenu par les vingt-sept et qu’il faut respecter. Mais il souhaite faire adopter par nos partenaires une sorte de corps de doctrine qui fixera les orientations de principe de ce que devra être la future politique agricole d’après 2013. Il y aura en septembre un conseil des ministres informel de l’agriculture qui débattra de la proposition française et notre espoir est qu’un conseil de novembre, voire de décembre, puisse approuver ce document d’orientation politique.
Vous allez plus loin que le bilan de santé, en somme ?
Oui, nous allons plus loin et nous définissons quatre orientations qui sont majeures et impliquent des conséquences très importantes.
Le premier point, c’est la sécurité alimentaire de l’Union européenne. Aussi bien en quantité qu’en qualité, l’Union doit s’organiser pour avoir de quoi se nourrir. C’est un point majeur par rapport à la position d’autres pays, au contexte mondial de même que par rapport à d’autres négociations comme celle de l’OMC. Deuxième orientation, faire en sorte que l’agriculture européenne puisse contribuer, compte tenu de sa puissance et de sa qualité, aux équilibres alimentaires mondiaux. On sait qu’il y aura d’ici 2050 trois milliards d’habitants de plus tandis que près de 900 millions sont en état grave de sous-alimentation. Nous avons la capacité d’apporter notre contribution à cette nouvelle donne. Troisième orientation, l’activité territoriale. L’agriculture doit rester sur tout le territoire une activité structurante permettant la vie de nos terroirs. Quatrième orientation, celle de la conciliation entre nos performances économiques et l’efficacité écologie. Il faut tenir compte notamment de la lutte contre le réchauffement climatique et se préparer à une situation où la société devra vivre sans pétrole. Voilà quatre orientations qui sont fortes, légitimes et cohérentes. De plus, elles concilient bien l’évolution de nos sociétés avec nos intérêts agricoles.
Vous estimez donc qu’il faut une part plus importante d’écologie dans la politique agricole commune ?
Oui, c’est inévitable. La politique agricole doit être cohérente avec d’autres politiques européennes dont celles qui concernent l’environnement. Un des grands dossiers qui doit être abordé cette année est celui qu’on appelle le paquet « énergie-climat ». C’est un dossier extrêmement complexe en raison des intérêts et des pratiques très divers des pays européens. Mais il montre à quel point est importante la préparation de nos sociétés à une situation où il faudra se passer de pétrole. Sur le plan national on s’y est aussi préparés. L’agriculture y a pris toute sa part notamment en participant avec courage - ce n’était pas évident - au Grenelle de l’environnement. Des orientations y ont été décidées, notamment pour la réduction de consommation d’énergie, avec le plan de Michel Barnier pour arriver à des exploitations autosuffisantes en énergie ; l’agriculture est un monde non seulement idéal pour arriver à des progrès dans ce sens mais aussi un monde démonstratif vis-à-vis des autres catégories de la population. Un plan de réduction des produits phytos a aussi été défini. Tout cela montre que l’agriculture est en mouvement sur ces différents aspects. Il y a des possibilités d’économie, qui rejailliront d’ailleurs positivement sur les comptes des exploitations. Tout le monde le sait bien : le contexte passé a fait qu’on a utilisé trop d’intrants, ce qui n’était pas sans risque pour la santé des exploitants eux-mêmes.
Vous sentez que le monde agricole est prêt à tous ces efforts ?
C’est compliqué, indéniablement. J’ai bien conscience que pour bon nombre d’agriculteurs, c’est considéré comme une remise en cause qui vient de l’extérieur. Mais beaucoup d’entre eux, aussi, y compris pour des raisons de rationalité économique, considèrent qu’il faut évoluer. Il y a énormément de démarches engagées, qu’elles soient publiques ou professionnelles, visant à la réduction d’intrants. Cela montre que les choses évoluent et que les agriculteurs savent aussi montrer la voie. Notamment dans le domaine écologique. Quelle est la profession qui est davantage en contact avec la nature que la profession agricole? Dans la pratique agricole il y a forcément une motivation écologique.
Concernant le bilan de santé de la Pac, quelle serait l’avancée la plus forte qu’il faudrait obtenir dans ce débat ?
J’en vois deux, en fait. La première est une orientation politique qui fasse en sorte que les revenus agricoles viennent surtout de l’activité des agriculteurs. Cela suppose une gestion des marchés mieux organisée et un rôle plus grand pour la gestion des risques, notamment climatiques, sanitaires et économiques. La deuxième orientation est celle de la préférence communautaire. Attention ! Ce n’est pas celle de la politique agricole commune des temps héroïques. C’est faire en sorte que nous soyons dans des conditions de concurrence loyales. Il ne faut pas que les efforts que l’on fait et qui nous coûtent nous pénalisent par rapport à des importations en provenance de pays qui ne font pas ces mêmes efforts. Il s’agit de ne pas laisser les marchés ouverts à des produits avantagés du fait d’un manque de qualité. Un axe politique majeur est celui de la qualité et de la sécurité alimentaire.
Faut-il revoir la répartition des aides agricoles ?
Il y aura toujours des aides, mais elles ne peuvent pas être partout les mêmes. On ne soutient pas le paysan dans le Queyras comme on soutient l’agriculteur de la Beauce, c’est clair. Mais nous devons nous interroger sur notre système de répartition des aides. En quoi aider un agriculteur sur la base de son travail réalisé entre 2000 et 2002 sera légitime en 2013 ? Cette référence ne veut plus rien dire. De la même manière, s’il est essentiel de renforcer le soutien à l’élevage pour répondre à la demande alimentaire croissante, devons nous le faire avec le même dispositif, figé depuis 1992 ?
Et pensez-vous que les agriculteurs doivent se prendre plus en main notamment pour réguler les marchés ?
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Oui, je crois. Nicolas Sarkozy l’avait d’ailleurs dit très clairement en 2006. Les professions et les interprofessions doivent avoir plus de compétences, tout en ne cassant pas les règles de concurrence. Voyez le secteur des fruits et légumes où, c’est évident, il faut plus d’organisation. Il y a un problème d’émiettement de l’offre qui nuit à la valorisation des produits. Même le mouvement coopératif, d’une manière générale, mérite d’être organisé d’une façon plus performante.
En ce qui concerne les biocarburants, on sent qu’il y a un désamour du politique pour des objectifs ambitieux...
Ce qui change, c’est l’environnement économique. D’abord il y a la hausse du prix du pétrole. Cela souligne qu’on a plus que jamais besoin de recourir à d’autres sources d’énergie et que la panoplie d’aides voit ses données se modifier. Autre changement : le choix de la culture massive de biocarburants n’est pas sans incidence sur la capacité à nourrir l’humanité. La culture industrielle à très grande échelle de biocarburants qui se développe aux Etats Unis joue un certain rôle dans la montée des prix des denrées alimentaires. Et cela jette un grand nombre de pays pauvres dans les difficultés. Il faut avoir tout cela à l’esprit. Mais le gouvernement français a confirmé le plan biocarburants. L’objectif, qui est d’atteindre un taux de 7% de biocarburants dans les essences et le fioul est maintenu. Cela représente 7% du territoire agricole. Si l’on veut aller plus loin, c’est dans les techniques dites de 2e génération qu’il faut placer nos espoirs plutôt que dans l’extension des surfaces. Le premier devoir de l’agriculture c’est en effet de nourrir l’humanité. On peut bien sûr faire confiance à l’agriculture des pays dont la population va croître mais il n’est pas sûr que cela suffise. Et puis, il nous faudra conquérir des marchés !
Comment voyez-vous le débat sur la fiscalité des biocarburants et l’évolution de la défiscalisation ?
Attendons justement le débat sur le sujet. Il aura lieu. Il est légitime que les pouvoirs publics tiennent leur engagement de soutien des biocarburants. Mais il faut le faire au niveau nécessaire et pas au-delà.
Vous évoquiez les négociations internationales. Que fera-t-on si un accord se présente à l’OMC sur les bases actuelles dont le président Sarkozy a dit que « le compte n’y est pas » ?
Avant la réunion OMC le 21 juillet la France, en tant que président de l’Union, a demandé qu’un conseil des ministres se tienne le 18 juillet pour définir la position européenne. La France n’est pas isolée dans sa position. La Commission partage son point de vue et le Conseil européen également. Tous pensent que la proposition qui est faite par l’OMC n’est pas considérée comme équilibrée. Et notamment sur le plan agricole. Le président a été très clair en affirmant qu’il ne sacrifierait pas les intérêts agricoles de la France.
S’il y a des avancées, sur des sujets industriels par exemple, est-ce que cela ne deviendra pas très difficile de « tenir » ?
Attendons de voir quelles seront ces avancées. Mais la France ne sacrifiera pas son agriculture au profit d’espoir de suppléments de croissance mondiale qui sont infinitésimaux. Cela ne veut pas dire qu’il faut refuser les progrès. Il faut en faire. Mais tout le monde doit y trouver son compte.
En cas d’avancées sur le plan industriel, pourra-t-on encore compter sur l’appui de l’Allemagne?
Encore une fois, attendons de voir ce dont il s’agit. Et n’oubliez pas que l’Allemagne a aussi des intérêts agricoles importants, en Bavière notamment.
Pour vous la France n’est pas isolée ?
Non, la France n’est pas du tout isolée. Certains ont donné l’image d’une France qui l’était. Nicolas Sarkozy est, on le sait, adepte du parler vrai. Il a aussi, en quelque sorte, décomplexé beaucoup de partenaires dont la parole s’est trouvée, après lui, libérée !
Il y aura un débat budgétaire, au niveau européen, qui sera difficile. Que dira la France aux pays qui souhaitent réduire le budget consacré à l’agriculture. Et peut-on imaginer que l’on tente de renouveler le principe d’une sanctuarisation budgétaire pour l’agriculture comme celle qui avait été décidée en 2003 ?
Il ne faut pas anticiper sur ce débat car cela pourrait nuire à nos efforts pour arriver à une définition commune de nos grands objectifs pour la politique agricole. Ce sont ces objectifs qui comptent. Evidemment, tous les pays ne sont pas sur la même ligne. Mais il y a des réalités qui s’imposent à tout le monde. Les questions de sécurité alimentaire, par exemple. Les questions de développement durable en agriculture, aussi. On a des raisons d’être confiants. Beaucoup de pays sont susceptibles de nous accompagner dans la définition de ces orientations. Mais on peut difficilement fixer, à l’avance, le coût budgétaire de mécanismes qui découleront de ces orientations. D’autant que les choses vont très vite. Qui aurait parié, il y a trois ans, que les prix du lait ou des céréales seraient ce qu’ils sont aujourd’hui ? Ce qui compte, c’est d’avoir des objectifs clairs. Dans ce cas, il s’agit d’opter pour une agriculture performante qui fasse vivre ceux qui la servent.
Que répondez-vous aux Britanniques qui ont coutume de vouloir réduire les budgets agricoles?
Vous savez, les Britanniques sont également sensibles à beaucoup d’aspects qui vont dans notre sens. Le premier ministre Gordon Brown est très mobilisé sur les questions de développement des pays pauvres. Il ne peut pas être insensible à la notion d’agriculture de production. Et puis, ce pays qui a connu plus que d’autres la grande crise de la vache folle puis celle de la fièvre aphteuse, est forcément sensible aux notions de sécurité sanitaire. Cela rejoint la question de la préférence communautaire renouvelée qu’on veut mettre en avant.
Le projet d’Union pour la Méditerranée qui vient d’être lancé aura-t-il un volet agricole ?
Il s’agira surtout de projets à la carte qui, selon le sujet, concerneront tels ou tels pays. L’un des grands problèmes d’aujourd’hui est celui de l’eau et de sa disponibilité. Il se traite forcément en liaison avec l’agriculture. C’est le cas aussi de la démographie. Eau, alimentation, démographie : on voit bien qu’il y a là des domaines extrêmement importants et des choses à faire pour les pays riverains de la Méditerranée.
Photos Rodolphe de céglie ([email protected])