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Vins L’Inao veut remettre les AOC viticoles à plat

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La crise de confiance que traversent les vins français, heurtés de plein front par la concurrence des vins du nouveau monde sur leurs marchés à l’export, a conduit à une remise en cause du système des appellations d’origine. Le président du comité des vins et eaux-de-vie de l’Inao, René Renou, vient de présenter son projet de réforme : pour rendre les AOC plus transparentes et plus fiables, il propose tout simplement la réécriture de l’ensemble des décrets d’appellations.

Si on continue à entretenir une sensation de flou artistique dans les appellations d’origine contrôlées, on est mort. Le constat est celui du président du comité des vins et eaux-de-vie de l’Inao, René Renou. Est-ce à dire que la situation des vins français est catastrophique ? Loin de là. La France demeure le premier exportateur mondial de vin avec une part de marché de 23 % des échanges internationaux en 2002 (20 % selon les prévisions 2003 – chiffre Onivins). En valeur, les exportations de vins d’appellations français jouissent toujours d’un chiffre d’affaires stable. Néanmoins, si la consommation mondiale est à peu près égale à la production – le marché est évalué, à l’horizon 2007, à 230-240 millions d’hectolitres pour une production de 280 millions d’hectolitres y compris les vins de base des vermouths et autres apéritifs, etc. – les vins français d’appellations doivent faire face à une internationalisation croissante des échanges qui n’a cessé de s’intensifier depuis le début des années quatre-vingt. En 2003, le total des exportations mondiales a représenté près de 32 % de la consommation mondiale, contre à peine 18 % au début des années quatre-vingt. Il a augmenté de 9 % par rapport à 2002.

Ces dernières années ont notamment été marquées par l’entrée en force des vins issus de nouveaux pays producteurs de l’hémisphère sud (Australie, Nouvelle- Zélande, Chili, Argentine, Afrique du sud) et, dans une moindre mesure, des Etats-Unis (Californie). En 2003, ces pays devaient, selon les prévisions de l’Onivins, représenter 23 % des échanges internationaux. En 2002, leur part était de 21 % contre 15 % sur la période 1996-2000 et presque rien avant 1990. Parallèlement, le marché national des vins français n’a cessé de se contracter, même si la part de marché des vins d’appellations continue d’augmenter au détriment des vins de table. L’importance des exportations n’en est que plus grande.

Nouveau monde, nouveau concept

Avec le quart des exportations mondiales – chiffre relativement stable, avec des hauts et des bas – les vins français gardent une position nettement dominante sur les marchés internationaux et pourraient aisément cohabiter avec les vins de l’hémisphère sud – également connus comme le « nouveau monde » – de même qu’ils l’ont jadis fait avec les vins du Maghreb qui ont aujourd’hui quasi disparu des statistiques des exportations. Seulement voilà, l’impact des vins australiens, chiliens ou californiens est plus fondamental qu’il n’y paraît à première vue. Si la situation, sans être catastrophique, se révèle à la longue inquiétante, cela tient à la concurrence que vient faire une nouvelle conception du vin au modèle français. En clair, le paradigme français est mis à mal. « Il y a quinze ans, explique René Renou, le concept du vin était encore français. La référence absolue est toujours le vin français, on est moins bon ou meilleur que les Français. Mais il existe aujourd’hui un concept anglo-saxon du vin. Les marchés font désormais face à deux logiques de production, celle du nouveau monde, à travers une certaine normalisation des produits, et celle des Français, qui se fonde sur le terroir et le savoir-faire de la tradition. Deux codes de lecture coexistent. La question qui se pose aujourd’hui pour les vins français est celle du code de lecture qu’ils doivent proposer aux marchés.»

Normes

La logique anglo-saxonne s’affirme. Pour autant, l’Institut national des appellations d’origine n’est pas près de faire des concessions à la conception industrielle du vin des Australiens ou des Californiens. Bien au contraire. D’autant plus qu’en Australie et en Californie, « il existe une réflexion pour se donner des règles communes » et que les crises traversées par ces vignobles au cours des dernières années montrent que le « libéralisme a ses limites», selon le président du comité des vins de l’Inao. « Les consommateurs imposent des normes qualitatives objectives, et s’il faut oublier le confort des vignerons pour lui préférer le confort des consommateurs, la norme n’est pas l’esprit de l’Inao », explique René Renou. L’esprit de l’institution française créée en 1935, c’est la « garantie de l’origine ». Cependant, le système français des appellations d’origine n’est plus adapté au marché mondial, selon René Renou. « Il faut tout simplement le repositionner», déclare-t-il.

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AOCE

En clair, les appellations françaises ne représentent plus la garantie de typicité qu’elles prétendent constituer à l’égard des consommateurs, les dérives des uns nuisent au travail des autres, et leur système doit être revu pour restaurer la confiance, notamment auprès des consommateurs étrangers. « L’AOC n’est plus à la hauteur de la part de rêve qu’on lui a communiquée ; on ne peut plus tolérer des approximations de nature à détruire les résultats de ceux qui font du bon travail », prévient René Renou. Tout cela contribue à entretenir une sensation de flou artistique dans les appellations d’origine contrôlées, donc. Les brebis galeuses représenteraient 2 à 20 % des vignerons selon les appellations. Mais à 20 %, le chiffre est inquiétant.

La proposition de réforme des AOC viticoles présentée par le président du comité des vins et eaux-de-vie de l’Inao lors du comité national du 29 avril dernier est tout simplement de tout reprendre à zéro. Dans chaque appellation, les vignerons seront invités à réécrire leur décret d’appellation. Jugés trop souvent incomplets et peu lisibles, ceux-ci devront être rédigés selon un cahier des charges commun permettant de les organiser selon une même structure (lire encadré « Le projet de l’Inao »). Le principe est celui de la transparence. Pour le président, la reconquête des parts de marché passe en effet par une certaine « clarification». « Le fil conducteur en est : je dis ce que je fais, je fais ce que je dis », explique René Renou qui souhaite que les vignerons se réapproprient leurs appellations. Mais avis aux contrevenants qui ne feraient pas ce qu’ils ont dit : les contrôles seront renforcés, la fermeté étant considérée par ses promoteurs comme la « clé de voûte » de la réforme.

C’est ainsi que la mobilisation auprès de l’Inao d’une brigade de douaniers ou d’agents des fraudes sera étudiée. Autre innovation et non des moindres : l’AOCE, appellation d’origine contrôlée d’excellence, aux modalités plus exigeantes que la simple AOC. Les vignerons ayant la volonté d’aller vers une plus grande rigueur pourront opter pour elle, explique René Renou. Une contrainte : l’engagement d’au moins 75% des viticulteurs présents dans cette appellation sera exigé pour demander l’accès à cette catégorie. Les appellations régionales ou sous-régionales accueilleront les 25 % restants. Et pour les vignerons qui se montreraient encore plus exigeants, est prévue la catégorie des « Sites et terroirs d’excellence », dont l’attribution sera revue tous les cinq ans.

Si le projet de réforme est adopté fin 2004, comme l’espère René Renou, les travaux pourraient commencer dès l’année prochaine. L’enjeu est de taille : il s’agit du « repositionnement d’offre française ». Mais, « le chemin n’est pas bordé de roses », prévient le président du comité des vins et eaux-de-vie de l’Inao.