D’après des chercheurs de l’Inrae, la filière de la luzerne déshydratée a divisé de moitié ses émissions de GES en dix ans, se rapprochant de son objectif pour 2025 (deux tiers d’émissions en moins). Après la décarbonation des usines, le secteur cherche maintenant à valoriser le stockage de carbone dans les sols.
Alors que la filière de la luzerne déshydratée a « presque atteint » son objectif de décarbonation, elle cherche désormais à valoriser le stockage de carbone dans les sols, a indiqué Luzerne de France (section de la Coopération agricole, LCA) lors d’une conférence de presse le 28 novembre. Du champ à la sortie de l’usine, le secteur a divisé ses émissions de GES par 2,3 en dix ans (entre 2006-2009 et 2016-2019), selon une récente étude de chercheurs de l’Inrae. La filière s’était engagée à réduire ses émissions de deux tiers en 2025 par rapport à 2012. « Le plus gros de la transition est fait », affirme le directeur de Luzerne de France Yann Martinet, notamment au stade de la déshydratation. Le maillon industriel a réduit ses émissions de 95 % (par rapport à 2005), portant la quasi-totalité des efforts de la filière ces dernières années. Principal changement : la substitution du charbon par de la biomasse pour alimenter les fours. Une seule installation reste à convertir sur une cinquantaine en France (dans 24 sites). Par ailleurs, les usines ont aussi réduit leur consommation d’énergie grâce à l’utilisation de matières premières plus sèches.
Quantifier les atouts de la luzerne
L’objectif de décarbonation « implique d’absorber entre 8 et 10 €/MWh de surcoûts », selon M. Martinet, ce qui pourrait passer notamment par la valorisation du stockage de carbone dans les sols. Une étude est en cours avec l’Inrae pour quantifier le carbone présent dans les racines de luzerne. Ses résultats pourraient permettre d’« intégrer le stockage de carbone dans l’ACV (analyse du cycle de vie, NDLR) de la luzerne au champ », ou encore de « renforcer la compétitivité de la luzerne par la vente de crédits carbone sur le marché volontaire », espère Honoré Labanca, responsable agronome chez Luzerne de France. Parmi les autres pistes à travailler : une « prime filière » à la manière du colza, ou encore une valorisation de la luzerne comme « source de baisse d’empreinte carbone » auprès des fabricants d’alimentation animale soucieux de réduire leurs émissions.
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Luzerne de France a aussi exploré la piste du Label bas carbone. Un système qui ne permet de valoriser que les changements de pratiques sur une période de cinq ans. « Quand la luzerne est déjà présente dans un assolement, on a du mal à valoriser du stockage de carbone supplémentaire », déplore Honoré Labanca. En revanche, pour un agriculteur qui introduit de la luzerne dans son assolement, « on peut vite arriver à 10 000 euros sur cinq ans ».
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Plus largement, la luzerne cherche à « se défendre dans l’assolement des agriculteurs face à la concurrence des autres cultures », résume M. Labanca. Peu gourmande en intrants (phytos, engrais azotés), cette production est soutenue par le verdissement de la Pac. « La luzerne permet de nettoyer les parcelles des graminées résistantes comme le vulpin », ajoute l’agronome de la Coopération agricole. Cette légumineuse relargue aussi de l’azote pour les cultures suivantes. La filière travaille avec les centres de gestion pour « mettre des chiffres sur ce ressenti en étudiant différents groupes d’agriculteurs », ajoute-t-il. « On voit apparaître des relations linéaires avec une réduction des charges de mécanisation, de semences, de phytos… »
« Résilience » des surfaces en 2023
Ce travail de conviction explique probablement en partie la « résilience » qu’a montrée la filière en 2023 : alors qu’elles étaient attendues en baisse d’au moins 3 %, les surfaces en luzerne pour la déshydratation ont finalement reculé de 2,1 % (à 68 000 ha). Selon M. Labanca, la sole devrait rebondir en 2024 grâce à « de meilleurs conditions de semis ». En 2023, la production nationale devrait augmenter de 9 % sur un an pour atteindre 810 000 t, après plusieurs années marquées par les sécheresses. Un résultat à confirmer début 2024.
Toutefois, 2023 restera comme « une année très humide qui a compliqué la récolte », note Luzerne de France. En raison de la stratégie de décarbonation de la filière, « il n’est plus question de récolter quand il pleut », indique M. Martinet, les usines traitant des matières premières les plus sèches possible afin de réduire leur consommation d’énergie. Les agriculteurs réalisent donc désormais un pré-séchage au champ : en dix ans, la teneur en eau moyenne du fourrage est passée de 72,9 à 59,7 %, selon l’étude. Inconvénient de ce nouveau système : les pluies peuvent pénaliser les rendements et allonger la campagne de récolte. Toujours selon les chercheurs, le rendement annuel est passé en dix ans de 13,05 à 10,73 t MS/ha. Une baisse « multifactorielle », analyse Yann Martinet.