Prévue en juillet 2023, la Stratégie nationale nutrition climat (Snanc) devait être publiée le 28 novembre, avant un nouveau blocage in extremis par Matignon. Son report met en lumière des divisions autour de son contenu, à commencer par le sujet de la viande.
Après plus de deux ans et demi de retard, la publication de la Stratégie nationale nutrition climat (Snanc) a été de nouveau suspendue in extremis par Matignon le 28 novembre, alors qu’elle avait été présentée à la presse la veille. La publication officielle était prévue à 14 heures, après des mois d’allers-retours ministériels et de controverses, notamment sur la question de la consommation de viande, mais aussi sur l’encadrement des publicités destinées aux mineurs pour les produits trop gras, trop salés, trop sucrés.
Mais, à l’issue d’un après-midi marqué par un flottement, les ministères de l’Agriculture, de la Santé et de la Transition écologique, chargés de son élaboration, ont renvoyé la presse vers Matignon. L’entourage du Premier ministre Sébastien Lecornu a indiqué qu’il n’avait « pas été informé » et n’avait donc pas pu « valider » la Snanc. « Il est donc décidé de ne pas publier à ce stade », avait-il précisé. Lors de la présentation de la stratégie aux journalistes, le ministère de l’Agriculture avait pourtant assuré que le document interministériel était « bien évidemment validé par le Premier ministre ».
Une décision jugée « incompréhensible »
Une décision jugée « incompréhensible » par les associations impliquées dans l’élaboration du texte, qui ont appelé à « la publication immédiate » de la Snanc, dans une version qui ne soit « ni édulcorée ni sacrifiée ». « L’État ne peut plus se permettre de différer indéfiniment une stratégie aussi fondamentale », estime le Réseau action climat (Rac).
L’association rappelle, dans un communiqué du 28 novembre, que les dépenses publiques liées aux effets environnementaux et sanitaires du système alimentaire atteignent déjà 19 Md€ par an. L’association Foodwatch France évoque de son côté « les atermoiements et le manque de courage du gouvernement » étant donné « l’urgence d’avancer sur ces sujets clefs ».
Atteindre une alimentation « saine et durable »
Selon le gouvernement, les ministères impliqués se sont appuyés sur la version de travail validée lors d’une réunion interministérielle (Rim) du 3 septembre, jugée alors conclusive, et non sur la version modifiée in extremis par le cabinet du Premier ministre de l’époque, François Bayrou, début septembre. Cette réécriture, qui souhaitait remplacer l’idée de réduction par celle d'« une consommation de viande équilibrée », avait alors conduit à un premier blocage de sa publication par Matignon.
Prévue par la loi « Climat et résilience » de 2021, la Snanc définit les orientations pour atteindre une alimentation « saine et durable » d’ici 2030. Dans la version qui aurait dû paraître le jour sa suspension, révélée par l’association Foodwatch France, plusieurs « actions phares » devaient être mises en place dès cette année, parmi lesquelles « l’encadrement réglementaire, pour la première fois, de la qualité nutritionnelle des repas servis dans les établissements de la petite enfance, les Ehpad et les établissements pénitentiaires ».
Restez au courant en temps réel !
Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.
Le texte évoquait également des mesures pour la restauration collective ou pour lutter contre le gaspillage. Les modalités de mise en œuvre de ces mesures n’étaient toutefois pas claires dans l’immédiat, et il n’y a « pas de budget alloué à la Snanc », l’idée étant de « faire avec l’existant », a expliqué le 28 novembre à l’AFP le ministère de la Transition écologique (MTE).
Des points de friction toujours d’actualité
Trois points de friction minent la publication du texte. Le premier concerne l’encadrement de la publicité destinée aux mineurs pour des produits trop gras, trop salés, trop sucrés. Alors que les associations impliquées dans l’élaboration de la Snanc souhaitaient la mise en place de mesures contraignantes, la version publiée par Foodwatch France entend réduire l’exposition à travers des mesures dans un premier temps incitatives. Une mesure réglementaire n’est envisagée qu’en cas « d’insuffisance » des engagements volontaires.
Deuxième point de crispation, et non des moindres : celui de la viande. La Snanc prévoit finalement de « limiter » la consommation – un terme privilégié par le ministère de l’Agriculture – et non plus de la « réduire », terme qui figurait dans le projet initial et était défendu par le ministère de la Transition écologique. Aucun objectif chiffré, pourtant souhaité par une majorité de participants à la consultation publique, n’a été mentionné par le gouvernement.
L’ultra-transformé retiré du texte final
Dernier point de discorde : le retrait d’une mention encourageant à « limiter les produits ultra-transformés », tel que recommandé par le Programme national nutrition santé (PNNS) au profit d’une recommandation visant à « privilégier les produits peu ou pas transformés », à la demande du ministère de l’Agriculture et contre l’avis des deux autres ministères, comme le rapporte Radio France.
Dans un rapport paru début 2025, l’Anses concluait que les classifications actuelles des alimentations selon leur degré de transformation ne peuvent pas, pour l’instant, « être traduites en risques sanitaires » ou être employées « comme outil d’éducation nutritionnelle ». Plus récemment, dans une série de trois études publiées le 19 novembre dans The Lancet, des chercheurs, dont l’épidémiologiste Carlos Monteiro, créateur de la classification Nova, estiment que les preuves de nocivité sont désormais suffisamment solides.
JJ