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Interview « Notre marge de progression est la production de valeur ajoutée »

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En poste depuis le 4 mars 2010, Sangafowa Coulibaly, ministre de l’Agriculture de la Côte d’Ivoire, expose à Agra Presse la place de l’agriculture dans le développement du pays, deux ans après la crise politique post-électorale. Une stratégie dont l’objectif sera de réaliser le « deuxième miracle ivoirien ».

Quelle est la place de l’agriculture dans le nouveau départ de la Côte d’Ivoire après plusieurs années de crise politique ?

Le développement de notre pays a reposé, repose et reposera encore sur le secteur agricole pendant de nombreuses années. Nous voulons relancer la croissance agricole dans notre pays et cela de façon durable. Ce secteur est en crise depuis 30 ans à cause de la chute des cours des matières premières dans les années 80. En outre, nous avons constaté que le secteur public a dû se retirer en termes d’investissement pour faire place au secteur privé et aux organisations professionnelles agricoles. Le bilan de ce retrait dans le secteur productif est mitigé pour la simple raison qu’il n’a pas été suffisamment compensé par le secteur privé. Dans les années 1980, l’investissement public dans le secteur agricole représentait 24% du budget national. C’est un modèle qui a réussi et qui a mené à ce que nous appelons « le miracle ivoirien ». Mais la crise des matières premières à travers le monde a eu des répercussions sur les économies des pays africains. La Côte d’Ivoire n’a pas été épargnée.

En tirant les enseignements du passé, quelles sont alors les ambitions ivoiriennes pour son agriculture ?

Notre ambition principale est de redonner à ce secteur ses lettres de noblesse, en faisant en sorte que le secteur privé soit dans de meilleures conditions pour le développement agricole et la relance de la croissance. Toutes les cultures seront actrices de la relance économique et sociale du pays. Chez nous, l’agriculture n’est pas seulement une matière économique mais elle est aussi une matière sociale. Pourquoi ? Car c’est un secteur qui génère des emplois et crée suffisamment de richesse pour lutter contre la pauvreté. Vous avez une agriculture moderne qui utilise des moyens de production intensive, mais qui emploie peu de personnes en raison d’une mécanisation quasi-totale. Cette branche de l’agriculture distribue moins de richesse. Néanmoins, ce que nous souhaitons faire comprendre, c’est que nous avons besoin de ce type d’agriculture pour conquérir des parts de marché à l’exportation.
Les cultures vivrières reposent sur les exploitations traditionnelles. Ces petites structures sont très compétitives. Il faut bien noter qu’il n’y a pas de contradiction. L’agriculture familiale est une agriculture puissante en termes de réduction de la pauvreté. L’agriculture moderne, elle, est puissante en termes de recettes d’exportation.

Comment la politique agricole ivoirienne intègre-t-elle les aspects environnementaux ?

Au-delà de la recherche d’indépendance alimentaire, nous cherchons à renouer avec une croissance durable. Les questions de ressources naturelles et d’environnement sont prises en compte. Nous avons quelques avantages par rapport à certains pays frères. En termes de ressource en eau, nous disposons de quantités suffisantes pour alimenter le secteur agricole. Mais ce qu’il faut, c’est maîtriser cette ressource, or ce n’est pas le cas pour le moment. Par ailleurs, nous ressentons les effets du changement climatique. Nous essayons de mettre au point des instruments qui permettent de prévenir et d’informer les producteurs sur les décalages qu’il peut y avoir d’une saison à l’autre. Nous travaillons main dans la main avec le ministère des eaux et des forêts pour faire du reboisement afin de préserver l’environnement. Nous investissons aussi dans un programme de régénérescence des sols.

Quel est le cadre budgétaire pour accompagner cette politique agricole ?

A la sortie de la crise électorale, la priorité était de ramener la paix et la sécurité. La plupart des ressources étaient consacrées à ce chapitre et elle continue d’être la priorité pour le gouvernement. Ainsi, seulement 2,4% du budget national est actuellement consacré à l’agriculture. Mais le secteur agricole est au cœur de notre Programme national de développement et dans ce cadre, nous avons mis en œuvre un Programme national d’investissement agricole (PNIA) ambitieux dont le coût global a été établi à 2 040 milliards de francs CFA en septembre dernier à Abidjan. 60% de ce coût sera supporté par le secteur privé et 40% par l’Etat et les PTF (partenaires techniques et financiers). Ce plan englobe toute l’agriculture du pays. C’est un programmme aux objectifs clairs : réduire la pauvreté, assurer la sécurité alimentaire et créer 2,4 millions d’emplois sur 5 ans. Nous avons les moyens et la potentialité de produire suffisament dans notre pays pour subvenir à nos besoins alimentaires, mais aussi à ceux de nos voisins de la sous-région.

Justement, quelle place occupe l’agriculture ivoirienne dans le monde ?

Nous sommes le premier pays exportateur au monde de cacao. Nous sommes les premiers producteurs de palmier et d’hévéa du continent africain. Nous sommes le deuxième producteur mondial d’anacarde (1), derrière l’Inde. Nous sommes présents sur la scène internationale au travers de ces cultures très compétitives. Néanmoins, nous savons qu’il nous reste encore à accroître nos rendements pour pérenniser notre présence sur le marché mondial. Une autre marge de progression est la production de valeur ajoutée. Nous voulons transformer toutes ces productions sur place. Aujourd’hui, ce n’est pas le cas : 80% de notre production est exportée à l’état brut. Quand je prends le cas de l’anacarde, 5% seulement de ce que nous exportons est transformé. C’est une vraie ambition pour la Côte d’Ivoire que de développer son outil de transformation.
En revanche, nous importons beaucoup de denrées alimentaires. Par exemple, nous consommons 1,5 million de tonnes de riz par an, mais nous en importons plus de la moitié. C’est pourquoi le Programme national d’investissement agricole inclut un volet spécifique au soutien de la production nationale de riz. Les aides publiques vont accompagner le développement d’infrastructures de maîtrise de l’eau pour passer d’une production rizicole pluviale à une production irriguée. Nous espérons aussi que le secteur privé apporte des fonds financiers et du savoir-faire. Autre exemple : l’élevage. Nous dépendons beaucoup des importations des pays limitrophes (Mali, Burkina, Niger). L’essentiel de nos protéines est importé. La politique agricole nationale prévoit de soutenir le développement de l’élevage et de la culture du maïs pour régler la question de l’alimentation du bétail.

Où en est le projet de politique agricole africaine ?

La Côte d’Ivoire prévoit de consacrer 10% de son budget national au développement agricole. Cet objectif a été adopté en 2003 par tous les chefs d’État africains qui ont adopté le programme de développement de l’agriculture en Afrique. Ce programme demande aux Etats africains de consacrer 10% de leurs ressources nationales à l’agriculture et de tout faire pour donner une croissance de 6% à ce secteur dans chacun de ces pays. Cela permettra de réduire la pauveté et de subvenir aux besoins alimentaires du continent. Notre programme est parfaitement aligné sur le programme agricole africain. Il y a une cohérence.

(1) Anacarde : noix de cajou

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