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Argentine « Nous vivons dans un pays où le produit prime sur le sujet »

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Eduardo Buzzi, président de la Fédération agraire argentine, syndicat agricole majoritaire du pays sud-américain (7 800 adhérents), conteste la politique agricole de ce dernier, essentiellement tournée vers les grandes cultures d’exportation. « Nous vivons dans un pays où le produit prime sur le sujet », affirme-t-il. Et de réclamer une exonération de la taxe à l’exportation pour les 300 premiers hectares des exploitations.

Vous denoncez la mise hors circuit de 60 000 agriculteurs durant les années 1990, sous l’ère de l’ancien président Carlos Menem, puis de 50 000 autres sous celle de Nestor et Cristina Kirchner, aggravée par l’absence de renouvellement des générations d’agriculteurs. Étant à la tête du premier syndicat agricole d’Argentine depuis l’an 2000, quelle est votre part de responsabilité ?
Certains ont perdu leurs terres, d’autres ont fini par les louer. Nous avons présenté un projet de « loi d’attachement au territoire » pour aider les jeunes à s’installer en horticulture ou aux côtés de leurs parents. Mais il n’a pas été traité par le Parlement. La commission agricole de la Chambre des députés est paralysée depuis des années, qu’elle soit contrôlée par le parti au pouvoir ou par l’opposition. Car nous vivons dans un pays où le produit prime sur le sujet : du bœuf voulu bon marché pour les électeurs, et du soja pour l’export. Le montant actuel des loyers des terres est une folie. Dans mon district, 17 800 hectares sont exploités par une soixantaine de producteurs, mais ailleurs en Argentine, une telle surface est souvent exploitée par une ou deux sociétés. Ceux qui sont restés dans la course devraient au moins pouvoir continuer à y être. C’est pourquoi nous réclamons une exonération du paiement indirect de la taxe à l’exportation de soja pour les 300 premiers hectares de l’exploitation. Actuellement, ces 300 hectares de soja rapportent environ
80 000 euros à l’État au seul titre de cette taxe. Les récupérer permettrait de redonner un élan aux producteurs.
 
Malgré cela, la rente foncière en région pampéenne est historique, boostée par les cours du soja. N’est-ce pas une chance ?
Oui, mais elle casse cette valeur profonde qui est la culture du travail. Cet afflux de capitaux est commode pour quelques-uns tout en ayant un effet négatif pour la société. La population argentine est bien trop concentrée dans les mégalopoles que sont Buenos Aires, Córdoba et Rosario. Or, si les Argentins consommaient seulement un kilo de viande de porc de plus par an par habitant, cela générerait dix mille emplois supplémentaires.
 
Comment définissez-vous les petits et moyens producteurs, ceux que vous représentez ?
Nous proposons de retenir le critère du revenu mensuel maximum. Pour l’heure, aucun organe public n’en tient compte. Il faudrait créer un registre des producteurs, dresser une sorte de liste de Schindler, pour savoir qui a survécu. Au lieu de cela, notre ministre de l’Agriculture se réjouit que la Chine vient d’autoriser l’importation de fèves de soja issues de semences porteuses de la technologie Intacta de Monsanto, alors que nous devrions plutôt y exporter des viandes et des produits laitiers.
 
La vente directe d’aliments est-elle une voie d’avenir pour l’agriculture argentine ?
Nous encourageons ce type d’initiative. Mais même quand nous avions une relation normale avec le gouvernement, avant le divorce de 2008 suite à notre mouvement de protestation contre les taxes à la douane, il a repoussé toutes nos propositions de promotion des circuits courts. Nous avions suggéré de créer des marchés municipaux. Sa réponse fut que nous devrions plutôt fournir la grande distribution. Il est plus facile pour les autorités de négocier avec une demi-douzaine d’acteurs qu’avec des milliers d’agriculteurs. Notre syndicat a cependant créé une coopérative de transformation de viande de porc, il y a un an et demi. Une cinquantaine d’éleveurs fournissent une vingtaine de boucheries de Rosario. Espérons que ce modèle se reproduira.

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