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Œufs contaminés : la production française s’en tire jusqu’ici sans frais

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Jusqu’ici, la production française d’œufs semble se tirer sans frais de ce scandale venu du nord de l’Europe. Dans ce marché très européen, les cours de l’œuf industrie français, largement épargnés par la contamination, ont même plutôt profité des événements. Mais il est difficile de mettre cette bonne fortune au crédit du système de contrôle français, qui n’est pas parvenu à détecter, dans les œufs importés par les casseries, cette fraude qui durait pourtant depuis septembre 2016.

Les producteurs d’œufs français s’en sortent bien, jusqu’ici. Après être resté stable depuis le début de l’affaire des œufs contaminés au fipronil, le cours français de l’œuf industrie (destiné à la filière ovoproduits-agroalimentaire) a même subi une hausse significative fin août. La cotation Les Marchés de l’œuf industrie a augmenté de 10 cts le 25 août, à environ 1€/kg. Le 31 août, elle se maintenait à 1,02€/kg. « Les entreprises d’ovoproduits et négociants, français comme nord-européens, privilégient plus franchement, voire quasi exclusivement l’origine France », expliquait la revue les Marchés dans sa note de conjoncture le 24 août.

La production française d’œufs semble se tirer sans frais de ce scandale venu du nord de l’Europe, car un seul élevage français avait eu recours à ce produit, sans que ses œufs ne soient commercialisés. Sous réserve toutefois des conséquences potentielles de la découverte récente d’un autre pesticide non autorisé dans « quelques » élevages français.

De l’amitraze utilisé en France

Le gouvernement néerlandais a révélé le 23 août qu’un deuxième insecticide « modérément toxique », l’amitraze, avait été utilisé par Chickfriend, le prestataire de services incriminé dans l’affaire du fipronil (voir encadré). Suite à ces informations, la DGAL a découvert que ce produit a été utilisé dans « moins d’une dizaine d’élevages » français de poules pondeuses sur « deux départements », a indiqué le 25 août le ministère de l’Agriculture. La DGAL a demandé à l’Anses « d’évaluer le risque sanitaire éventuel que présenterait la présence de tels résidus dans les œufs ». Les conséquences de cette nouvelle fraude sur le marché de l’œuf ne sont pas encore connues.

Contrairement au fipronil, dont l’usage est interdit en production animale, l’amitraze est autorisé comme médicament vétérinaire pour le traitement antiparasitaire des ruminants, porcs et abeilles, souligne le ministère. En revanche, « il n’a pas d’autorisation de mise sur le marché pour la filière volailles, que ce soit en traitement sur les animaux ou pour la désinfection des bâtiments d’élevage vides car aucun dossier de demande n’a été déposé auprès de la Commission européenne ».

Affaiblissement des contrôles en France

La France s’en tire bien, mais son système de contrôle s’affaiblirait depuis plusieurs années, selon les deux parlementaires Yannick Botrel et Alain Houpert. Hasard du calendrier, le scandale des œufs contaminés intervient quelques mois après qu’ils aient publié un rapport parlementaire portant sur la sécurité sanitaire des aliments. Ce rapport mettait en avant un « resserrement de la contrainte financière » sur les contrôles sanitaires des aliments, au cours de la période 2010-2015.

Selon les parlementaires, ce resserrement « s’est traduit par un relâchement des contrôles et, avec lui, des données disponibles pour asseoir correctement la maîtrise sanitaire par l’analyse de risques, dégradation hautement préoccupante compte tenu du paradigme sur lequel repose le système ». Un constat que dressaient déjà Christian Babusiaux, président de chambre à la Cour des comptes et Marion Guillou, présidente du conseil d’administration d’Agreenium, en 2014.

Des autocontrôles mal exploités

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Et c’est un fait, le système de contrôle français n’est pas parvenu à détecter chez les casseries importatrices d’œufs, la fraude du belge PoultryVision (voir encadré), qui durait pourtant depuis septembre 2016. En France, les contrôles sanitaires des produits alimentaires reposent sur deux modalités : les contrôles publics (PSPC) et les autocontrôles des entreprises.

Les contrôles publics (annuels) ne portaient pas sur le fipronil en élevage de poules pondeuses. Car la liste des produits recherchés est élaborée « en fonction de leur utilisation connue, des méthodes d’analyse disponibles et de leur performance », justifie la DGAL.

En revanche, les autocontrôles des entreprises (2 à 3 fois par an et par entreprise) portent sur une liste plus large de substances dont faisait bien partie le fipronil, rapporte le président du Snipo (syndicat des casseries et centres de tri), Loïc Coulombel. Ce filet de sécurité n’a donc pas fonctionné, et les raisons de ce relatif échec restent à éclairer. Il serait dû à la faible proportion d’œufs venant des élevages contaminés, estime Loïc Coulombel.

Par ailleurs, ces autocontrôles sont mal utilisés par les pouvoirs publics, estiment les deux parlementaires Yannick Boutrel et Alain Houpert. Les entreprises n’ont l’obligation d’en transmettre les résultats aux pouvoirs publics qu’en cas de dépassement des normes autorisées. Une transmission systématique des résultats des autocontrôles pourrait renforcer la qualité de contrôle public, estimaient les auteurs. Et peut-être prévenir d’autres scandales de ce type.

On assiste à un relâchement des contrôles et des données disponibles pour asseoir correctement la maîtrise sanitaire

33 millions d’euros de pertes pour les éleveurs néerlandais

Le gouvernement néerlandais a évalué le 23 août à au moins 33 millions d’euros les pertes financières des éleveurs de volailles consécutives au scandale des œufs contaminés à l’insecticide fipronil. « Les dommages directs causés dans le secteur de la volaille dans lequel a été utilisé le fipronil sont estimés à 33 millions d’euros », ont écrit la ministre de la Santé, Edith Schippers, et le secrétaire d’État aux Affaires économiques, Martijn van Dam, dans une lettre au Parlement.

Deux dirigeants de Chickfriend derrière les barreaux, enquête en Belgique

En Belgique, la justice tente d’éclaircir quel a été le rôle du dirigeant de la start-up Poultry-Vision, dans les locaux duquel de grandes quantités (près de 6 000 litres) de fipronil ont été découvertes lors de perquisitions ; Poultry-Vision est soupçonné d’avoir intégré du fipronil à son insecticide Dega-16 qui ne devait contenir que « du menthol, de l’eucalyptus et des huiles essentielles ». Aux Pays-Bas, les deux dirigeants de la société de désinfection, ChickFriend, ont été placés en détention pour avoir « mis en danger la santé publique ». Le gérant de Poultry-Vision affirme que ses clients (Chickfriend) étaient au courant de la présence du fipronil dans les produits utilisés.