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Enquête Peste porcine africaine : la vraie promesse des vaccins

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Alors que la peste porcine africaine (PPA) est de nouveau aux portes de l’Hexagone et que la faune sauvage européenne est devenue un important réservoir de la maladie, la France pourra-t-elle conserver son statut indemne ? En l’absence de traitements, aucun expert ne parie sur ce scénario, car les modes de diffusion de la maladie la rendent imprévisible. Mais un nouvel espoir vient d’apparaître au Vietnam, qui vient d’autoriser le premier vaccin au monde contre la PPA. Qu’en attendre ? En France, ce moyen de lutte ne serait pas directement destiné à immuniser les porcs, contrairement à l’Asie. Les chercheurs français misent plutôt sur la vaccination des sangliers, dans l’espoir d’assécher le réservoir naturel du virus. Une stratégie qui avait déjà payé dans le passé pour la peste porcine classique ou la rage. En attendant, la PPA agit comme une épée de Damoclès au-dessus du cheptel français. Certes, une épizootie fulgurante à la manière de l’influenza est à exclure, vu les caractéristiques de la maladie et des élevages porcins français. Mais cela n’empêcherait pas de lourdes conséquences économiques, malgré le récent accord de « régionalisation » sanitaire avec la Chine.

Jusqu’où ira la peste porcine africaine (PPA) ? La question se pose avec encore plus d’acuité depuis la découverte, le 25 mai, d’un cas dans un élevage allemand à 6 km de la frontière française, à Forchheim am Kaiserstuhl. Avec un autre cluster à 80 km de l’Hexagone, chez des sangliers au nord-ouest de l’Italie, la PPA est de nouveau aux portes de la France. À moyen terme, rien ne semble pouvoir arrêter la progression dans la faune sauvage de cette maladie virale hémorragique, décrite pour la première fois au Kenya en 1921. Souvent mortelle pour les cochons, mais inoffensive pour l’Homme, la peste porcine africaine a atteint le continent européen (Géorgie) en 2007. Avec désormais quinze pays touchés, « en Europe, la faune sauvage est devenue un vrai réservoir, chez les sangliers en Pologne par exemple », constate Marie-Frédérique Le Potier, de l’Anses. Les dizaines de kilomètres de barrières érigées par l’Allemagne à la frontière polonaise n’auront pas suffi à protéger le pays.

Difficile de contrôler la faune sauvage

« Il apparaît difficile d’empêcher les sangliers de traverser la frontière franco-allemande, confirme le chercheur à l’Inrae Ferdinand Roesch. Tout le monde se dit raisonnablement que cela va arriver. » Des sangliers contaminés qui pourraient entrer en contact avec des cochons domestiques et leur transmettre la maladie. Ce scénario fait dire à un haut responsable de la filière porcine : « La question n’est pas de savoir si la PPA va arriver en France, mais quand. »

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Si la peste porcine africaine venait à infecter un élevage, il y a toutefois peu de chances pour que l’épizootie se propage de manière explosive. « Contrairement à l’influenza aviaire par exemple, la PPA n’est pas très contagieuse », indique Marie-Frédérique Le Potier. « Elle se diffuse localement en tache d’huile à un rythme modéré », précise celle qui dirige l’unité Virologie et immunologie porcine du laboratoire Anses de Ploufragan-Plouzané-Niort.

« Totalement imprévisible de fait »

Mais la peste porcine africaine présente un autre mode de diffusion, plus incontrôlable : les activités humaines. Extrêmement résistant, le virus de la PPA peut survivre plusieurs mois dans l’environnement, sur du matériel ou dans des produits de charcuterie. Ce qui lui confère la capacité de faire des « bonds » de plusieurs centaines de kilomètres : un reste de sandwich négligemment jeté et consommé par un sanglier peut provoquer un nouveau cluster. « La pression infectieuse augmente partout en Europe, constate Marie-Frédérique Le Potier. C’est lié au fait que plus il y a de cas en élevages plus il y a de risques que des salaisons soient produites à partir d’animaux malades non détectés, et qu’elles circulent. C’est un risque mondial. » Son évolution est « totalement imprévisible de fait », martèle la responsable de l’Anses.

Ce mécanisme lié aux activités humaines est probablement à l’origine des récents cas en Italie et en Allemagne, très éloignés des précédents. « Dans le Piémont, il y a beaucoup de travailleurs détachés en provenance d’Europe de l’Est qui viennent pour les fruits et légumes, constatait Jeff Trébaol, vice-président de la FNP (éleveurs de porcs, FNSEA), lors de l’assemblée générale du syndicat le 10 juin. Il y a aussi beaucoup d’estaminets tenus par des gens issus des pays de l’Est, avec potentiellement des importations de viande contaminée en provenance de Roumanie, qui compte plus de 1 300 élevages contaminés. » Même schéma en Allemagne : le cas près de la frontière française a été détecté dans une exploitation employant « 140 travailleurs détachés venus ramasser des fraises et des asperges », selon M. Trébaol. Début juillet, un nouveau front a également été ouvert en Basse-Saxe, une zone de forte densité porcine, à plus de 300 km du cas le plus proche en faune sauvage.

Éradiquer la PPA possible « sur le papier »

Le caractère imprévisible de la propagation de la PPA pose une nouvelle question : une fois la maladie installée sur le territoire, peut-on l’éradiquer ? « Sur le papier, c’est faisable, estime Ferdinand Roesch. Il y a eu des foyers de PPA au Portugal au début des années soixante, puis en Espagne et en France. La maladie a pu être éradiquée par des abattages et la création de zones tampon, sauf en Sardaigne où elle est restée endémique. » Toutefois, relativise le chercheur, « ce qui a changé depuis les années soixante, c’est la mondialisation, l’augmentation des mouvements », qui complique le contrôle de l’épizootie.

Deux exemples plus récents montrent qu’il est possible de se « débarrasser » de la PPA, y compris chez la faune sauvage. La République tchèque, touchée en 2017, puis la Belgique, en 2018, ont réussi à se défaire de la peste porcine chez des sangliers, mais dans des conditions bien précises. « La maladie a été détectée très vite, et les foyers étaient situés dans un environnement géographiquement contraint », rappelle Marie-Frédérique Le Potier, de l’Anses. Dans ces deux pays, il a fallu environ deux ans pour retrouver le statut « indemne ». Une étape cruciale, mais qui ne permet pas systématiquement de lever l’ensemble des blocages à l’export (lire l’encadré).

Arsenal limité à la biosécurité

À l’inverse, il existe des contre-exemples de pays qui se débattent toujours avec l’épizootie. C’est le cas de la Chine, qui a notifié son premier foyer en août 2018 et où la maladie est toujours présente. Quant à l’Allemagne, elle a découvert son premier cas chez des sangliers en septembre 2020. Un an et demi plus tard, le pays totalise presque 3 500 cas en faune sauvage et sept en élevages, dans une large zone de 218 km sur 160 km. « À titre de comparaison, la distance entre les deux extrémités de la zone infectée en Belgique mesurait à son maximum 36 km en 2019 », relève la plateforme Épidémiosurveillance en santé animale.

Sachant qu’il n’existe pas de traitement contre la PPA, la filière porcine ne peut compter que sur la prévention, principalement la surveillance de la faune sauvage et la biosécurité renforcée dans les transports et dans les élevages. Le principe ? « Éviter de faire rentrer du matériel ou des animaux contaminés » dans les exploitations, résume Marie-Frédérique Le Potier – la deuxième hypothèse « étant peu probable ».

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Vaccin autorisé au Vietnam

La filière porcine française s’est lancée dans une vaste campagne d’audit de la biosécurité, qui a permis de vérifier 5 900 élevages (sur environ 10 000), selon le vice-président de la FNP Jeff Trébaol. « En Bretagne, 80 % de la production a été auditée, mais il y a encore du travail dans d’autres régions comme en Auvergne-Rhône-Alpes », précisait-il lors du congrès de la FNP. Cet éleveur finistérien se dit « serein pour les élevages en OP (organisations de producteurs, NDLR) », mais pointe un risque plus important pour les fermes indépendantes ou en plein air.

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Cet arsenal limité pourrait s’étoffer avec l’arrivée d’un vaccin, attendue depuis plusieurs années. Début juin, le Vietnam a annoncé l’autorisation du premier vaccin au monde contre la PPA, issu d’un partenariat avec les États-Unis. Il est basé sur une souche vivante atténuée, à laquelle un gène a été retiré. Ce vaccin produit par Navetco protégerait plus de 80 % des animaux traités pendant six mois, d’après les autorités vietnamiennes. Deux autres projets sont dans les tuyaux, dont celui d’Avac Vietnam qui espère une autorisation au deuxième semestre. De son côté, Dabaco – qui travaille sur un vaccin lyophilisé – compte obtenir le feu vert du gouvernement avant la fin de l’année. L’entreprise a lancé la construction d’une usine d’une capacité annuelle de « plusieurs centaines de millions de doses ».

L’Anses veut vacciner les sangliers

Le Vietnam est pour l’instant le seul pays à avoir autorisé un vaccin. « Nous visons également l’exportation », a indiqué le vice-ministre de l’Agriculture, Phung Duc Tien. « Vacciner les porcs en élevages est intéressant dans les pays où il y a beaucoup de petits élevages familiaux, mais n’a pas vraiment d’intérêt dans les conditions françaises, tempère Marie-Frédérique Le Potier. Si on a des cas en élevages, ils devraient être limités en nombre, et une vaccination préventive généralisée pourrait poser des problèmes d’accès à l’export. » Une option pourrait consister à vacciner les animaux domestiques dans les zones entourant les foyers. Mais avec une vaccination généralisée, « au-delà de l’aspect économique, le risque serait de protéger les animaux domestiques de la maladie, mais de laisser s’établir un réservoir incontrôlable de virus dans la nature », prévient Ferdinand Roesch.

C’est pourquoi Marie-Frédérique Le Potier compte plutôt sur la vaccination des sangliers, via la distribution d’appâts. Une méthode qui a été employée avec succès pour éradiquer la rage – en vaccinant les renards – à partir de 1986. La maladie a été éliminée en 2001, rappelle le ministère de l’Agriculture. Par ailleurs, au début des années 2000 en France, des cas de peste porcine classique – et non africaine – avaient aussi été traités grâce à la vaccination de la faune sauvage. « Cela avait pris six ans, mais on avait pu éviter que la maladie passe chez les porcs en élevages », rappelle l’experte de l’Anses.

La recherche va « accélérer »

Comme d’autres chercheurs, notamment en Angleterre et en Espagne, l’agence sanitaire mène des recherches sur son propre vaccin, destiné aux suidés domestiques et sauvages. « Après avoir testé d’autres méthodes, toutes ces équipes travaillent désormais sur des souches vivantes atténuées », précise Mme Le Potier. D’après elle, l’Anses a obtenu par thermo-atténuation un candidat vaccin prometteur « qui permet de bloquer la réplication du virus a priori ». Après des tests « dans nos animaleries à petite échelle », il doit encore « être validé à plus grande échelle et dans les conditions d’élevage ».

Par ailleurs, la récente autorisation vietnamienne « va accélérer la recherche », selon Marie-Frédérique Le Potier. « Le produit validé est basé sur des souches vivantes atténuées, qui peuvent être utilisées sur les sangliers, explique la responsable de l’Anses. Cela nécessitera une nouvelle formulation en appâts, ainsi qu’un travail de vérification que cela ne modifie pas les propriétés du vaccin. » Bref, comme le résume Ferdinand Roesch, « il y a des raisons d’espérer qu’il n’y aura pas besoin d’apprendre vivre avec ce virus. »

« En Europe, la faune sauvage est devenue un vrai réservoir »

Une maladie à diffusion lente, contrairement à l’influenza aviaire

Des exemples récents d’éradication du virus

En France, 5 900 élevages déjà audités sur la biosécurité

Un vaccin n’a « pas vraiment d’intérêt dans les conditions françaises »

En Belgique, les pertes à l’export à moitié résorbées

Presque quatre ans après l’apparition de la peste porcine africaine (PPA) en Belgique – et alors que le pays a retrouvé son statut indemne fin 2020 –, les conséquences économiques de l’épizootie se font toujours sentir. En 2021, « les exportations belges ont regagné environ la moitié » de leurs pertes, indique l’Agence fédérale de la sécurité de la chaîne alimentaire (AFSCA) dans un communiqué du 31 mai. Environ 10 % de la viande de porc du Plat pays est exportée vers les pays tiers, et les fermetures de marchés consécutives à la PPA les ont amputées de 70 %, rappelle l’Agence. « Grâce aux négociations de l’AFSCA, 21 pays ont à nouveau autorisé l’importation de viande de porc belge » fin 2021, sur 29 États ayant décrété un embargo. Parmi les huit pays récalcitrants figurent l’Australie, Taïwan, le Belarus… et surtout la Chine, premier importateur mondial. La France, qui exporte 39 % de sa production (dont 10 % vers la Chine), a sécurisé ses envois vers l’Empire du milieu grâce à l’accord de zonage (ou régionalisation) conclu en décembre 2021, qui permet aux zones indemnes de continuer à exporter en cas de PPA. Il s’agit du seul accord de ce type à l’heure actuelle, des discussions similaires étant en cours avec d’autres pays asiatiques.

Le ministère lance une campagne de prévention sur la PPA

Alors que des cas de Peste porcine africaine (PPA) sont recensés en Allemagne et en Italie, le ministère français de l’Agriculture lance une campagne de prévention sur cette maladie, a-t-il annoncé dans un communiqué le 1er juillet. Déclinée via des spots radio, des affiches sur les aires d’autoroutes et de transports, ainsi que sur les réseaux sociaux, elle vise à « sensibiliser tous les acteurs (professionnels, chasseurs, transporteurs, voyageurs) ». La Rue de Varenne invite ainsi les éleveurs et transporteurs à « respecter les règles de prévention et les mesures sanitaires de biosécurité », et à « être vigilants et déclarer toute suspicion de PPA ». Les voyageurs et travailleurs saisonniers sont incités à « jeter les restes d’aliments à base de porc dans des poubelles prévues à cet effet et fermées ». Quant aux chasseurs et « usagers de la nature », le gouvernement fait appel à leur vigilance et leur demande de « signaler la découverte de sangliers morts » aux DDPP ou à l’OFB (Office français de la biodiversité). Comme le rappelle le ministère, « la France est complètement indemne de la peste porcine africaine et cette maladie animale ne représente aucun danger pour la santé humaine.