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Enquête Pesticides/climat: le blé et l’orge face au mur des adventices

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Avec quelques années de retard sur les légumiers, les céréaliers français constatent une expansion des adventices, essentiellement le ray-grass et le vulpin, dans les parcelles en agriculture conventionnelle. Son origine est multifactorielle : interdictions de pesticides, apparitions de résistances, agrandissement des exploitations et changement climatique. Le nombre de molécules herbicides est revenu à un niveau équivalent aux années soixante-dix, et promet de se réduire encore. Avec l’interdiction annoncée du flufénacet, certains s’inquiètent pour les semis d’orge d’hiver et de blé dur 2026. Des solutions agronomiques et mécaniques existent, qui restent encore à appliquer.

« Le gros point noir en céréales, c’est le désherbage », déclarait Geoffroy de Lesquen, céréalier dans le Calvados, au Salon de l’agriculture. Tous les professionnels interrogés confirment : l’expansion dans les parcelles françaises de blé (blé tendre et dur) et d’orge des adventices, essentiellement le ray-grass et le vulpin (graminées), devient la préoccupation majeure des agriculteurs.

La majorité des professionnels contactés, opérateurs et scientifiques, situent une intensification de la présence des graminées indésirables dans les parcelles hexagonales dans les années 2000, et surtout aux alentours de 2015. Mais « cela fait depuis les années quatre-vingt-dix que le désherbage est un sujet », rappelle Régis Marjollet, conseiller agricole indépendant et membre du PCIA.

Les années pluvieuses comme 2023-2024 y sont propices. C’est encore le cas cette année. « On pourrait avoir de très mauvaises surprises en avril-mai prochain », déclarait Benoît Piètrement, président du conseil spécialisé Grandes cultures de FranceAgriMer le 12 mars. D’autant que les désherbages 2023-2024 ont été particulièrement difficiles, créant des stocks de graines d’adventices.

Derrière leur développement, deux causes principales se dégagent, et sont en partie liées : l’apparition de résistances et la réglementation sur les pesticides. Les chercheurs de l’Inrae rappellent que, sur la période 2003-2012, pour la première fois depuis des décennies, le nombre de retraits de matières actives herbicides (toutes cultures végétales) est devenu supérieur aux entrées sur le marché français.

Le phénomène s’est depuis amplifié, si bien que, en 2024, le nombre de substances était équivalent à celui des années soixante-dix (voir graphique ci-contre), selon Bruno Chauvel, directeur de recherche à l’Inrae de Dijon. En blé et orge, les substances actives disponibles en France pour lutter contre les ray-grass et vulpin se comptent sur les doigts de la main.

Il ne restera bientôt plus que trois molécules efficaces : pendiméthaline, prosulfocarbe (autorisé jusqu’en 2027) et chlortoluron. Le triallate n’a pas encore reçu sa réhomologation. Et le flufécanet va être interdit prochainement. L’usage des stocks permettrait d’assurer les semis de céréales 2025 – l’Anses doit encore se prononcer à ce sujet.

Orge et blé dur en détresse

Expert à Arvalis, Ludovic Bonin s’inquiète tout particulièrement pour les semis de 2026 : « Ils seront difficiles, spécialement en orge d’hiver, mais aussi en blé dur. Il y aura un trou, car les deux nouvelles solutions ne devraient pas arriver avant 2027. » Il s’agit du bixlozone (FMC), et le cinméthylin (BASF), déjà employés au Royaume-Uni.

Les trois antigraminées disponibles en France sont loin d’être la panacée. Le chlortoluron et la pendiméthaline ne sont efficaces qu’à 70 % au mieux, d’après Arvalis. Quant au chlortoluron, il est interdit dans les parcelles drainées. Or, « l’orge et le blé dur ont besoin de drainage, car sensibles à l’humidité », indique Ludovic Bonin.

De son côté, le prosulfocarbe ne peut être appliqué à certaines périodes, lorsque des cultures non-cibles (pommiers, poiriers etc.) sont présentes. Il est par ailleurs accusé de se répandre trop facilement dans l’air, contaminant notamment les parcelles biologiques.

Aux deux molécules attendues pour 2027 s’ajoutent en théorie deux autres nouveaux herbicides, annoncés en février et mars 2025, émanant de Bayer et de Sipcam, qui « recyclent » d’anciennes substances actives. Les sociétés proposent des produits à base de diflufénican (DFF) et d’aclonifen, sachant que Bayer associe les deux molécules.

Problème : elles sont à l’origine des anti-dicotylédones, et disposent donc d’une efficacité limitée sur graminées. « De 40 % environ si elles sont utilisées isolément, et de 50-60 % lorsqu’elles sont associées selon nos tests. Il faut les accompagner d’antigraminées existants pour constater une réelle efficacité », prévient Ludovic Bonin.

D’autres retraits en vue

Le retrait des molécules peut accélérer l’apparition de résistances, par l’usage répété des mêmes produits, mais il n’explique pas tout. La mauvaise gestion des substances actives y est aussi pour beaucoup. La preuve : les herbicides de type foliaire sont devenus presque tous inefficaces désormais, sans avoir subi de suppressions massives.

« Dans les années 2000 et 2010, 70 % des céréales à pailles étaient désherbées en foliaire en sortie d’hiver, en mars, avec le sulfonylurée, sur ray-grass et vulpin, rappelle Ludovic Bonin. Aujourd’hui, nous sommes à 80 % en désherbage d’automne. »

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Quels que soient leurs liens, les deux phénomènes (résistances accrues et durcissement de la réglementation) ont compliqué la tâche des grandes firmes phytosanitaires, qui « peinent à trouver de nouvelles familles chimiques depuis le début des années 1990 », constatait Anne-Claire Vial, présidente de l’Acta (instituts techniques).

L’avenir devrait se compliquer encore. En 2023, le gouvernement faisait le constat suivant : 75 substances actives (herbicides, insecticides, fongicides et toutes cultures confondues) sont menacées de disparaître dans les cinq ans du fait d’une réglementation plus stricte. Parmi ces substances, 70 concernent au moins une grande culture.

De ce constat sont issus mi-2024 les projets Gramicible et Gramicombi, sous la coupe d’Arvalis et de Terres Inovia. Ils permettront, entre autres, de chiffrer précisément l’expansion des adventices de type graminée sur le territoire. L’objectif est également d’augmenter la pratique de la prophylaxie, et de la lutte non chimique.

Climat et agrandissement

D’autres phénomènes expliquent l’intensification de la présence de mauvaises herbes, notamment le changement climatique. Traditionnellement, les hivers vigoureux permettent de bloquer la germination des graines d’adventices en novembre-décembre, tout comme les printemps frais en février-mars.

Avec des hivers et des printemps doux plus fréquents, pas de repos végétatif. Conséquence : les graines d’adventices lèvent presque tout au long de l’année : « On doit faire face à des levées tardives jusqu’au printemps », déplore Régis Marjollet.

Ajoutons à cela l’agrandissement des fermes. Selon les données des statistiques du ministère de l’Agriculture (Agreste), la SAU (surface agricole utile) en France s’élève en grandes cultures en moyenne à 130 ha en 2020, contre 100 ha en 2015. De fait, la lutte mécanique prend plus de temps, et est de moins en moins employée par les agriculteurs.

Le temps presse

La situation engendre une hausse des coûts de traitements herbicides, affectant la compétitivité des céréaliers. Ce qui fait dire à Antoine Hacard, président de La Coopération agricole Métiers du grain, que « si l’expansion des mauvaises herbes est très loin d’en être la principale cause, elle participe quelque peu à la baisse des surfaces de blé constatée ces dernières années ».

Les solutions alternatives aux herbicides existent, mais nécessitent un certain temps, des investissements financiers et techniques pour se mettre en place. Pour l’heure, trop peu d’agriculteurs franchissent le pas.

L’un des écueils, c’est que les techniques de lutte non chimiques traditionnelles (labour, déchaumage, etc.) et plus originales (écimage, voir encadré) ont souvent des avantages à long terme. Elles requièrent une prise de risque et de l’accompagnement. À court terme, elles sont perçues comme chronophages et moins efficaces au vu des rendements. C’est le cas du labour ou des travaux superficiels du sol, dont l’efficacité est de 20 à 30 % en termes de destruction d’adventices la première année.

C’est aussi le cas de la prophylaxie, qui peut certes « s’avérer moins onéreuse que des herbicides, en combinant efficacement les bons leviers sur la rotation, surtout si l’efficacité des pesticides diminue », explique Régis Marjollet. Mais elle nécessite souvent un investissement financier et technique accru par rapport à un herbicide efficace.

Or, le temps presse pour la filière. L’infestation est parfois telle que certaines parcelles ne peuvent être resemées, et les stocks de graines d’adventices s’accumulent dans le sol, rapportent des experts. Avec le Parsada, le gouvernement semble, certes, avoir pris la mesure du sujet, mais tardivement. Comme en légumes, la transition vers une agriculture moins dépendante aux herbicides risque d’être brutale.

Apparition de résistances et interdiction de pesticides

Deux nouvelles solutions attendues, mais pas avant 2027

Avec le réchauffement, « des levées tardives jusqu’au printemps »

Écimage, machines de semis légères : des techniques à importer

Les leviers non chimiques (labour, déchaumage, rotation des cultures, décalage des semis, semis sous couvert végétal, etc.) sont connus et diversement mobilisées par les céréaliers. Certains sont moins connus des agriculteurs français, tel que l’écimage, qui consiste à intercepter les graines de plantes indésirables avant leur maturité, durant le stade montaison des blés, lorsqu’elles les dépassent. « On peut éliminer jusqu’à 80 % du stock de graines d’adventices pour la campagne suivante. Une fois collectées, certains les feront partir en méthanisation », signale Xavier Reboud, directeur de recherche à l’Inrae. L’écimage est plus communément utilisé au Canada et en Australie. Toutefois, la technique requiert des machines plus volumineuses, moins adaptée à la ferme France. De plus, l’Australie et le Canada présentent des densités récoltées plus faibles, qui occasionnent moins de frottement et donc de consommation de carburant. Autre solution évoquée par l’Inrae : l’usage de machines légères capables de semer lorsque les sols sont imbibés d’eau, comme au Japon. Si de tels outils peuvent emblaver en conditions humides, ils peuvent potentiellement faciliter les travaux plus tardifs, permettant d’esquiver une grande partie des levées adventices.