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Pomme de terre : la concurrence belge gagne les champs

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Après la concurrence des usines belges de transformation de la pomme de terre en frites, chips et autres purées, arrive maintenant celle des agriculteurs belges. Ceux-ci cultivent le tubercule à des coûts inférieurs à ceux des producteurs historiques français, et étendent leur activité de plus en plus souvent en France, notamment en sous-louant des terres.

Des voix se sont élevées lors du congrès de la FNSEA pour alerter sur l’arrivée d’agriculteurs belges qui cultivent de la pomme de terre à des conditions économiques très compétitives, mais dans des conditions sociales et agronomico-environnementales (sanitaires) difficiles à contrôler. Christiane Lambert s’est fait l’écho de cette inquiétude en glissant le terme « Panzer patate » dans son discours, désignant l’avancée des agriculteurs belges. Une inquiétude d’autant plus sourde qu’elle repose sur un enchaînement finalement logique : acte I, l’industrie belge capte le plus de matière première possible hors de ses frontières, principalement en France ; acte II, ce sont des agriculteurs belges qui viennent cultiver en France.

Treize ans après le rapport Danel...

Depuis près de quinze ans, la filière de la pomme de terre et le ministère de l’Agriculture français constatent que, dans ce secteur, la France est en train de devenir producteur de matière première et que la Belgique transforme celle-ci, engrangeant ainsi de la valeur ajoutée et créant des emplois outre-Quiévrain. En 2006, à la demande du ministère de l’Agriculture, l’inspecteur général de l’agriculture Jean-Baptiste Danel avait produit un rapport pour essayer de comprendre pourquoi le développement de l’industrie se faisait en Belgique ainsi qu’aux Pays-Bas et en Allemagne mais pas en France (voir graphique). La France a pourtant un niveau de productivité par actif supérieur à celui de ses voisins et un coût de l’énergie inférieur, mais les points faibles l’emportent sur les points forts. Treize ans après le rapport Danel – qui ne fut jamais publié –, les tonnages de pommes de terre mis en œuvre par l’industrie française, hors fécule, n’ont pas évolué. « Chaque année, la France exporte 1 à 1,2 million de tonnes de pommes de terre vers la Belgique, et en 2018/19 on sera dans le haut de la fourchette », indique Martin Mascré, directeur de l’UNPT.

Des freins à l'investissement étranger en France

Les industriels sont réticents à s’implanter dans l’Hexagone parce que la France est perçue comme un pays compliqué en termes de relations sociales et de procédures administratives, résume Arnaud Delacour, président de l’Union nationale des producteurs de pommes de terre (UNPT). Au sujet de l’image, vue de l’étranger, d’un pays aux relations sociales complexes, « au cas où on l’aurait oublié, l’actualité nous en fait régulièrement une piqûre de rappel, à travers des événements, médiatiques, comme le conflit d’Air France, les grèves de la SNCF ou les Gilets jaunes », a-t-il cité. S’agissant des procédures administratives, Arnaud Delacour a rappelé a contrario le cas de l’industriel Clarebout Potatoes en Belgique, qui, après l’incendie de son usine en septembre 2015, a retrouvé ses capacités de production en décembre et les a doublées en mars 2016. « En France, un an après, la commission d’enquête aurait à peine remis ses conclusions. »

Une dimension industrielle

L’industrie belge poursuivant sa croissance (voir encadré), il était naturel que des agriculteurs aux méthodes entrepreneuriales aient commencé à investir dans la culture de la pomme de terre. Mais pourquoi des agriculteurs belges et non pas des agriculteurs français ? « Cela découle de la culture belgo-néerlandaise. Le chef d’exploitation a une vision d’industriel », avance Stéphane Delmotte, producteur de pommes de terre près d’Arras et membre de la Confédération paysanne. « Les agriculteurs en Belgique et aux Pays-Bas ont plusieurs centaines d’hectares, avec beaucoup de matériel, performant et onéreux. Ce sont aussi de gros bosseurs », ajoute-t-il.

De plus, voyant les besoins de l’industrie belge, de laquelle ils sont proches, et n’ayant pas le foncier disponible, ils cherchent à saturer l’utilisation de leur matériel en allant prospecter des terres dans le pays voisin. L’hectare de terre agricole peut coûter dix fois moins cher en France qu’aux Pays-Bas, selon l’UNPT. La venue des agriculteurs belges était jusque-là remarquée près de la frontière, mais depuis un an « dans la région d’Arras on les voit arriver avec des machines énormes », poursuit Stéphane Delmotte. Face à ces agriculteurs managers, les fermes du Pas-de-Calais, ont du mal à tenir la concurrence.

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L'essor de la sous-location

Dans cette logique de recherche d’hectares pour approvisionner l’industrie belge, très demandeuse de volumes de pommes de terre, de plus en plus de ces agriculteurs belges sous-louent des terres, une pratique interdite. « C’est ce qu’on pourrait appeler l’acte III », a qualifié Arnaud Delacour. « On est dans l’aboutissement de cette dynamique d’accaparement des terres », a commenté Stéphane Delmotte. Très équipés en matériel, maîtrisant les méthodes pour abaisser les coûts par des économies d’échelle et en faisant travailler des équipes de jour et des équipes de nuit de salariés détachés pour le travail du sol et les arrachages de pommes de terre, ils sont prêts à faire des chèques de 1 200 à 1 500 € par hectare à des fermiers français qui leur donnent des surfaces à sous-louer. C’est parce qu’ils ont atteint un haut niveau de rentabilité qu’ils sont gagnants en sous-louant au prix fort. Les fermiers quant à eux y gagnent : sans débourser de sommes en engrais, phytos, carburants et plants, ils empochent près de dix fois ce qu’ils versent à leur propriétaire, qui lui ne peut augmenter le prix du fermage, très encadré. Plusieurs de ces fermiers ne sont pas des producteurs de pommes de terre historiques. Ce sont souvent des producteurs de céréales.

Une dérive qui se répand

Ce phénomène de sous-location « industrielle » est suffisamment répandu pour que le site « echangepatate.fr » d’échanges de parcelles ait décidé, en accord avec l’UNPT, de plafonner à 20 hectares les échanges. Cela parce qu’il est connu que les agri-managers belges qui demandent des échanges de parcelles ont des ambitions de surfaces dix fois plus importantes. Mickaël Jacquemin, fondateur de ce site, et producteur de pommes de terre lui-même, explique que la sous-location est une dérive du système d’échanges de parcelles, lequel « rend un vrai service » aux agriculteurs qui ont des parcelles éloignées de chez eux et qu’il est coûteux de remembrer. L’échange de parcelles permet aussi aux agriculteurs d’allonger leurs rotations : un producteur de pommes de terre cultive de la pomme de terre chez un céréalier, et ce dernier sème des céréales chez le premier, afin de casser le parasitisme pour réduire le recours aux pesticides.

Dans la sous-location menée à l’échelle industrielle, on est loin de ces préoccupations agronomico-environnementales. « Nous travaillons avec la Draf des Hauts de France pour que des contrôles sanitaires, de résidus de pesticides et d’acquittement de la RPD (Redevance pour pollution diffuse) plus serrés soient effectués », a signalé Martin Mascré. Cherchant à colmater la brèche, Arnaud Delacour estime qu’une solution d’avenir serait que les usines de transformation choisissent de s’implanter dans les zones de production, où elles auraient « un véritable avantage compétitif », et non près des ports d’exportation. Il veut anticiper l’éclatement d’une bulle industrielle due à une surcapacité. Située dans les lieux de production, la transformation française n’expédierait que des produits finis, c’est-à-dire moins de tonnes et plus de valeur ajoutée. Une évolution qui serait favorable au bilan carbone, à l’emploi et limiterait le problème de la sous-location.


Très rentables, les agri-managers belges sont gagnants même en sous-louant au prix fort

Pomme de terre : l’industrie belge atteint une croissance record et continue à investir


L’industrie belge de la pomme de terre a franchi le cap des 5 millions de tonnes de pommes de terre transformées en 2018, soit 10 fois plus qu’en 1990, a indiqué Belgapom, la fédération des transformateurs et des négociants belges de pommes de terre sur son site le 29 mars. La consommation de pomme de terre en tant que matière première a augmenté de 11,6 % en 2018. « C’est de loin la plus forte croissance dans l’histoire de cette branche encore relativement jeune de l’industrie alimentaire belge », commente-t-elle. Loin de se reposer sur son acquis, l’industrie belge du secteur investit de plus belle : alors que de 1995 à 2015 elle investissait 50 à 100 M€ par an, ses investissements ont dépassé 300 M€ en 2016, 2017 et 2018 pour faire face à une demande mondiale en hausse de frites surgelées. Ces 300 M€ investis chaque année sont à la dimension de cette industrie en pleine expansion.