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Manifestation du 16 octobre Pourquoi les agriculteurs sont dans la rue

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Crise des revenus agricoles, marchés non maîtrisés, Europe indifférente, inquiétude face à l’inconnu… les agriculteurs auront manifesté par milliers, vendredi 16 octobre, pour des raisons multiples. Il ne s’agit pas seulement de protester contre des prix en berne. Il s’agit aussi de réagir contre une immense incertitude sur ce que sera leur avenir. En cela, la crise qui frappe le monde paysan est d’une ampleur et d’une nature sans précédent. Le ministre de l’Agriculture en avait bien conscience puisque, la veille, il déclarait comprendre les agriculteurs, évoquait une baisse de revenu agricole probable située entre 10 % et 20 % pour 2009 et s’engageait à faire des propositions de mesures correctives au président de la république. Celui-ci, vivement sollicité par les manifestants, devrait s’exprimer dans les jours à venir, sans doute la dernière semaine d’octobre, pour tenter d’apaiser l’inquiétude du monde agricole.

La crise laitière en avait montré les signes avant-coureurs : à la baisse forte et brutale des prix agricoles s’ajoute un phénomène plus psychologique et peut-être plus grave au fond : les agriculteurs ont l’impression que plus rien n’est maîtrisé sur la planète agricole européenne et française. Il faudra beaucoup de pouvoir de conviction et surtout beaucoup de moyens annoncés pour que Nicolas Sarkozy, attendu dans les jours qui viennent sur les questions agricoles, rassure le monde paysan français. La FNSEA, demandant un « vaste plan de soutien », en a défini l’importance souhaitée. Le ministre de l’Agriculture lui-même, évoquant une baisse de 10 % à 20 % du revenu agricole pour 2009 a souligné l’ampleur du problème et le besoin d’un « plan global de soutien ». Ce revenu avait déjà diminué de 20 % en 2008. Et d’annoncer le versement anticipé de 70% des aides Pac dont pourront bénéficier 350 000 agriculteurs. Mais la sortie de crise sera d’autant plus difficile que celle-ci a des aspects psychologiques, identitaires autant qu’économiques. C’est l’avenir qui est en jeu autant que le compte d’exploitation de l’année. Le nombre d’agriculteurs manifestant le 16 octobre dans toute la France – entre 30 000 et 40 000 manifestants étaient attendus – devait montrer l’ampleur des inquiétudes. Appelée par la FNSEA et les Jeunes Agriculteurs, la manifestation devait voir également quelques sympathisants des syndicats minoritaires rejoindre ses rangs.

Prix en baisse de 15 %
Le compte d’exploitation déjà aurait suffi à motiver les revendications : la baisse des prix, c’est du jamais vu ! Selon les dernières évaluations de l’Insee concernant le mois d’août, les prix à la production ont baissé de 15 % sur un an. Une moyenne autour de laquelle les céréales et oléagineux s’établissent à -32 %, les fruits à -15 % les porcs à -14 % et le lait à -21 %. Certes, les produits nécessaires à l’exploitation ont vu leurs prix se réduire, mais de 7,5 % en moyenne seulement. Ce type d’équation aboutit, en général, à un effondrement des revenus. « La crise est sévère », constate Hervé Guyomard, directeur scientifique à l’Inra. « C’est une crise de la demande qui frappe tous les secteurs, » insiste-t-il. Ce sont moins les volumes qui sont en cause que les prix : la consommation est plutôt stagnante tandis que, selon l’Insee, les prix des produits frais en septembre seraient en baisse, sur douze mois, de 6,7 %. Pour ces produits peu transformés (fruits et légumes, viandes, produits laitiers), les variations de prix se répercutent directement et parfois avec encore plus d’ampleur sur les tarifs payés à l’agriculteur.

Dépendance mondiale
À ces prix internes se combinent les cours pratiqués sur les produits mondiaux. Les agriculteurs ne comprennent pas pourquoi les cours mondiaux, qui ne portent que sur une fraction de la production, deviennent soudain des prix directeurs. Le lait est encore un exemple, avec l’impact des prix du beurre et de la poudre. Les marchés de la viande ne sont pas très différents. Naguère, les restitutions (subventions) à l’exportation permettaient de dégager des marchés européens excédentaires. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Les Européens se retrouvent en concurrence frontale avec les exportations de la zone dollar (dont la baisse constitue une aide formidable) ou des pays émergents (Brésil, Chine). Le déficit agroalimentaire s’en ressent. Pour les viandes de volailles, le déficit, sur le premier semestre en volume est presque égal à l’excédent qui faisait la fierté des Français dix ans avant. Et ce n’est pas tant le déficit lui-même qui rejaillit sur les producteurs que la dépendance à l’égard du marché mondial.
Tout cela montre aux agriculteurs que ces marchés ne sont plus maîtrisés. L’Europe n’est plus au rendez-vous. D’où le maître mot, aujourd’hui, de « régulation ». Il y a quelques années, on en parlait peu mais on en faisait beaucoup. Aujourd’hui, on en fait peu mais on en parle beaucoup. « On parle de réguler ou de contracter mais on ne sait pas bien comment », constate Hervé Guyomard. Quand bien même Bruno Le Maire réussit à réunir vingt pays pour en faire plus, c’est sur la base d’un document aux ambitions modestes, qui ne réussit que modérément à faire « bouger les lignes » de Bruxelles. Le 19 octobre, le conseil agricole européen devait véritablement montrer si les « lignes » peuvent bouger sur ce plan.

Disparition des repères
En attendant, les agriculteurs sont dans l’incapacité de prévoir les prix auxquels ils vendront en 2010, sans parler des années ultérieures et, pire encore, après 2013 et la grande réforme de la Pac. Pourtant, ils ont investi massivement, peut-être trop massivement, au moment de la « flambée des cours ». Pour certains c’était le moment de rattraper du retard et de se mettre aux normes. Pour d’autres, il fallait profiter de cette période euphorique. Pour tous, c’était de l’emprunt à rembourser aujourd’hui. D’où l’insistance pour une « année blanche » et un effort sérieux des banques. Les trésoreries sont à sec et les encours lourds. Dans bien des départements, on compte ceux qui pourront s’en sortir et ceux qui devront jeter l’éponge. Dans le lait, il y a bien eu des aides. Deux fois trente millions d’euros, rappelle souvent Bruno Le Maire. Mais les procédures sont longues et les aides pas encore arrivées, souvent, dans les exploitations. Là encore, c’est un des repères des agriculteurs qui semble ne plus fonctionner. Les propos prêtés au président de la République selon lesquels il ne veut « plus faire de chèque à la FNSEA » font le tour des campagnes et sèment encore plus le trouble. Jusque là, les présidents de la République avaient plutôt montré des signes de compassion, à défaut d’actes concrets. Ce n’est pas par hasard si, sur les affiches de la manifestation du 16 octobre, Nicolas Sarkozy se trouve en ligne de mire.

Aides rapidement débloquées
Tout semble montrer que le président de la République s’apprête à annnoncer un plan d’aides. Et, au sein de la FNSEA, on insiste sur le fait que celles-ci doivent être simples, massives et rapidement débloquées. L’idée est de provoquer un choc autant psychologique que pour le compte d’exploitation. Le coût est évalué à plus de 570 millions d’euros pour les mesures d’urgence. Hervé Guyomard estime, lui, que si l’on veut stabiliser les revenus de l’ensemble des exploitations, il faudrait redistribuer pas moins de 30% des DPU distribués en France (environ 8 milliards d’euros actuellement). C’est dire l’ampleur de la tâche. Mais au-delà des questions d’argent, cette crise est devenue existentielle. Les manifestations laitières l’ont bien montré, avec les déversements massifs de lait dans les champs. Explication d’un sociologue, Jacques Rémy, chercheur à l’Inra (1) : « L’action de déverser ainsi le fruit de son labeur témoigne de la négation de la représentation de son métier comme acte productif […] C’est quelque chose de terrible, une forme de désespoir comparable à celle du monde ouvrier aujourd’hui, lorsqu’il est conduit à menacer de détruire ses outils de production, comme on l’a vu récemment. » C’est, en tout cas, un rappel des heures sombres de l’agriculture où se déversaient des fruits et légumes sur les routes. Un secteur qui n’a jamais connu de réelle politique agricole commune. Aujourd’hui, c’est toute l’agriculture qui se sent dans cette situation. Du coup, tout semble, à tort ou à raison, contribuer à aggraver la situation : une PHAE (prime herbagère) annoncée en disparition, une nouvelle taxe carbone, des exportations qui patinent, une chrysomèle qui fait des ravages, etc.

Nicolas Sarkozy s’engage
Face à cela, le président de la République devra se montrer convaincant s’il veut calmer et surtout rassurer les campagnes. Dans une interview au Figaro du 16 octobre, il affirmait vouloir prendre des « initiatives fortes » d’ici la fin du mois concernant l’agriculture et la sécurité alimentaire. Selon lui, « l’agriculture est un élément décisif de notre compétitivité économique. Je n’accepterai jamais que l’agriculture française, comme européenne, soit sacrifiée sur l’autel d’une mondialisation anarchique. » Et de poursuivre : « Il nous faut porter une nouvelle régulation agricole qui considérera les agriculteurs comme des entrepreneurs, qui ne craindra pas la préférence communautaire et qui assurera la sécurité alimentaire des consommateurs européens, et qui enfin garantira aux agriculteurs un juste prix de leur travail ». « On a vu où a failli nous conduire la dérégulation de la finance », affirmait le président. Mais il omet de dire que les banques semblent se rétablir… plus vite que ne le feront sans doute les agriculteurs.

(1) interview à la mission d’animation des agrobiossciences

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