Liée principalement à l’envolée des prix des énergies fossiles (pétrole et gaz naturel), la hausse continue des prix des denrées alimentaires pourrait être désamorcée, estime le Cirad, en régulant l’usage du maïs et d’huile de colza dans la fabrication de biocarburants. Ce dispositif pourrait être pérennisé à chaque fois qu’une crise alimentaire majeure survient, propose l’organisme français de recherche.
Pour juguler la hausse des prix des denrées alimentaires observée depuis mi-2020, « un premier levier serait d’interdire ou de plafonner temporairement l’utilisation des céréales et des huiles végétales pour fabriquer des biocarburants », propose Franck Galtier, économiste au Cirad (organisme français de recherche agronomique pour le développement) dans le cadre du premier volet, publié le 21 juillet, d’une série d’analyses sur les crises et la sécurité alimentaire.
Alors que la guerre en Ukraine a exacerbé cette tendance à la hausse, il serait « inexact de lui en attribuer la principale responsabilité », prévient l’expert qui précise qu’« à la veille de la guerre en Ukraine, en février 2022, les prix avaient déjà pratiquement doublé par rapport au premier semestre 2020 ». Pour le chercheur, la hausse des prix des denrées agricoles est avant tout liée à l’envolée du prix des énergies fossiles (pétrole et gaz naturel) via l’utilisation massive de produits alimentaires (blé, maïs, huiles végétales) pour fabriquer des biocarburants, encouragée et subventionnée par les États (notamment aux États-Unis pour le maïs où 140 Mt de maïs sont utilisées chaque année et dans l’UE où environ 11 Mt d’huiles végétales, essentiellement du colza, sont utilisées soit 45 % de leur consommation).
Mécanisme de régulation
Lorsque le prix du pétrole augmente, la demande en maïs et en huiles végétales de l’industrie des biocarburants s’accroît et le prix de ces denrées augmente jusqu’à atteindre le seuil à partir duquel leur utilisation comme biocarburant cesse d’être rentable. Mais quand le prix du pétrole baisse, le prix du maïs et des huiles végétales ne baisse que jusqu’à un certain niveau à partir duquel il se stabilise, soit un « prix plancher », explique l’économiste. Et de préciser que « ce prix plancher est lié aux politiques de soutien aux biocarburants, en particulier aux mandats d’incorporation, qui rendent obligatoire l’inclusion d’un certain volume ou proportion de biocarburants dans le carburant vendu à la pompe ». Ainsi, pour renverser ce mécanisme, Franck Galtier propose alors de limiter temporairement l’usage des céréales et des huiles végétales pour fabriquer des biocarburants. Cette mesure, explique-t-il, « permettrait de ramener le prix international du maïs à son niveau d’avant la crise soit 150 $ la tonne. De même pour le prix du blé puisqu’il est très lié à celui du maïs du fait des nombreuses possibilités de substitution entre les deux céréales. La logique est similaire pour les huiles végétales, par le simple fait d’arrêter cette fabrication, cela aurait pour effet direct de réduire le prix de l’ensemble des huiles, du fait encore des substitutions entre elles ».
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Pérenniser le dispositif
L’économiste du Cirad prévient qu’à l’avenir d’autres crises se produiront sur les marchés internationaux, et que par conséquent il est important de pérenniser ce levier et de l’utiliser le cas échéant. À cette fin, il propose d’interdire ou de plafonner l’utilisation de céréales et d’huiles végétales pour fabriquer du biocarburant, lorsque le prix international du maïs ou de l’huile de colza dépasse un niveau prédéfini. « Les mandats d’incorporation offrant une protection aux producteurs agricoles face aux baisses de prix, il serait ainsi légitime de leur demander d’accepter un plafond quand les prix flambent. Ceci reviendrait à considérer les quantités de céréales ou d’huiles habituellement utilisées pour fabriquer du biocarburant comme des stocks virtuels pouvant être mobilisés en situation de crise, comme cela avait déjà été proposé après la crise de 2008 », soutient Franck Galtier. Avant de conclure que « la clef pour actionner ce levier est pour l’essentiel entre les mains des États-Unis et de l’UE. Des engagements pourraient être formalisés par un accord à l’Organisation mondiale du commerce ».
Initiative FARM : la France et le Pam lancent le « Mécanisme de solidarité »
Dans le cadre de l’initiative FARM (Food and Agricultural Resilience Mission) – lancée le 24 mars par le président français Emmanuel Macron pour faire face à la crise alimentaire mondiale dans le contexte de la guerre en Ukraine – la France et le Programme alimentaire mondial (Pam) ont lancé le 26 juillet la première étape du pilier "solidarité", à travers le « Mécanisme de Solidarité ». Il s’agit d’une plateforme dans laquelle les entreprises seront amenées à s’associer au Pam en fournissant des services, des intrants agricoles et des denrées alimentaires à un coût réduit, afin de garantir la continuité de ses opérations dans les pays les plus vulnérables. Dans cette optique, l’agence onusienne a déjà entamé des discussions avec la Coalition du secteur privé pour la sécurité alimentaire, précise Paris dans un communiqué. Le Pam donnera la priorité aux achats locaux pour ses propres opérations humanitaires et n’optera pour des achats régionaux et internationaux que lorsque les denrées ne seront pas disponibles localement, ajoute l’Élysée. Avant de préciser que ce nouvel outil « permettra au Pam de renforcer l’impact de son aide alimentaire d’urgence et de ses transferts monétaires ». En raison du Covid-19 et maintenant de la guerre en Ukraine (région dans laquelle il achète 50 % de ses céréales), le Pam doit faire face à une hausse de 30 % (par rapport à 2019) des coûts de ses achats en denrées alimentaires, soit des coûts additionnels d’environ 42 M$ par mois.