Comment la société peut-elle traiter durablement les problèmes liés au vivant sans compromettre ses équilibres territoritaux ? C’est sur cette problématique que s’est penchée l’association Sol et Civilisation. Les problèmes d’érosion que connaît le département de Seine-Maritime en est un bon exemple. Le département s’est doté de structures de concertation à l’échelle de chaque bassin versant pour mettre en œuvre des actions de prévention. Les agriculteurs sont fortement impliqués et mettent en place des petits ouvrages hydrauliques pour éviter le ruissellement.
Au-delà des réglementations ou pénalisations financières qui peuvent être mises en œuvre quand arrive une crise majeure (catastrophe naturelle, pollution, crise alimentaire), la concertation et l’action en commun peuvent être une réponse beaucoup plus adaptée, et surtout plus durable. C’est le constat qui a été fait lors d’un colloque organisé par l’association Sol et Civilisation le 29 septembre à Paris.
Jean-François Ouvry, directeur de l’Association régionale pour l’étude et l’amélioration des sols (AREAS) en Haute-Normandie travaille depuis vingt ans pour l’action en commun sur un problème majeur : les phénomènes d’érosion. « On considère que la moitié du territoire de Haute-Normandie est exposé à un risque d’érosion, et 75 % du territoire de Seine-Maritime », souligne Jean-François Ouvry. Autant dire que le problème est préoccupant. Si en France, la quantité moyenne de terre agricole arrachée est de une tonne par hectare et par an, en Seine-Maritime l’arrachement moyen est de l’ordre de 10 à 20 tonnes. « Cela peut même aller jusqu’à 70 tonnes », insiste le spécialiste. « Le limon fin arraché au sol va s’engouffrer dans les talwegs et se retrouver dans les nappes souterraines, explique-t-il. De plus, les rivières, les ports, les plages se retrouvent polluées ».
La faute aux retournements de prairies
Bref, les conséquences sont désastreuses, avec des pertes de vie humaines éventuelles dans les inondations, des pertes de biens et des pertes économiques. L’Areas a beaucoup travaillé à comprendre les phénomènes d’érosion dans cette région. « En Seine-Maritime, c’est le sol et l’utilisation du sol qui a le plus d’importance », diagnostique-t-il. Le retournement des prairies en est la cause principale. Entre 1950 et actuellement, la part des prairies dans la SAU est passée de 60 % à 25 %, voire 15 % dans les régions les plus exposées. Autre cause : un affinement excessif de la surface superficielle du sol.
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Il est donc primordial de travailler avec les agriculteurs pour réduire les risques en trouvant des solutions agronomiques, mais des efforts doivent aussi être faits par les collectivités locales au niveau des plans d’urbanismes, des voiries, des parkings, … « Cela nécessite une complémentarité des acteurs dans le temps et dans l’espace, de façon à travailler à l’échelle du bassin versant », insiste Jean-François Ouvry. Pour cela, il a fallu créer des structures adaptées avec des syndicats de bassin. Vingt-deux syndicats de bassin recouvrent désormais l’ensemble du territoire du département, et ils sont dotés de moyens humains. « Les eaux sont étudiées dans leur ensemble, c’est-à-dire en surface et dans le sous-sol », insiste-t-il.
Petits ouvrages hydrauliques
Grâce à des aides financières, les agriculteurs peuvent ainsi mettre en place des petits ouvrages agissant sur l’hydraulique rapprochée, et permettant de ralentir l’eau et les limons. Il s’agit de chenaux enherbés de 20 mètres de large en fond de talweg, de fourrières enherbées, de fossés d’infiltration, de haies ou encore de fascines en bois tressés disposées dans le bas des parcelles. De nouvelles méthodes culturales ont aussi été mises au point, telles que des mottes régulières entre les buttes de pomme de terre pour retenir l’eau. « Mais le plus important est de couvrir les sols en hiver grâce à des cultures intermédiaires, dont une partie du coût des semences est pris en charge par les collectivités locales », insiste Jean-François Ouvry.
Incohérences
Toutes ces actions concertées commencent à porter leurs fruits. Selon l’agronome, on ne voit plus de grandes ravines de deux mètres de profondeurs en fond de talweg, comme il y a quelques années. « Mais sur le terrain, nous sommes confrontés à des conflits d’intérêts et à des incohérences », regrette Jean-François Ouvry. Par exemple la réforme de la Pac a plutôt tendance à faire disparaître les prairies et augmenter la proportion de cultures de printemps. De plus, la jachère enherbée dans le cadre du gel Pac va se retrouver en concurrence avec le gel énergétique, plus favorable au ruissellement. « Il ne faut pas lâcher prise maintenant », lance le directeur de l’Areas.