Une mission parlementaire constituée majoritairement de parlementaires antillais a essayé de comprendre pourquoi les sols de la Martinique et de la Guadeloupe se retrouvent aujourd’hui autant contaminés par le chlordécone, un insecticide organochloré extrêmement persistant, utilisé jusqu’en 1993 sur la banane. Elle a aussi décortiqué les dysfonctionnements des services du ministère de l’Agriculture autour de la prolongation d’utilisation de ce produit alors qu’il avait été interdit. Le rapport se veut prospectif et fait des propositions pour améliorer la surveillance des pesticides.
La mission d’information parlementaire pesticide présidé par le député de la Martinique Philippe Edmond-Mariette (divers gauche), a présenté le 12 juillet à la presse le rapport d’information intitulé « le chlordécone aux Antilles et les risques liés à l’utilisation des produits phytosanitaires : quel bilan du passé ? quelles leçons pour l’avenir ?». Ce dernier a condamné les « conditions douteuses » qui ont permis la continuité de l’utilisation jusqu’en septembre 1993 de ce produit alors que l’interdiction de vente est intervenue le 1er février 1990. Selon la réglementation en vigueur de l’époque, la commercialisation ou l’utilisation aurait pu se poursuivre deux ans après la date de notification, soit jusqu’en février 1992. Or, deux dérogations ont été signées en mars 1992 puis en février 1993 par le sous-directeur de la protection des végétaux de l’époque. « Quand un sous-directeur de la protection des végétaux signe une telle décision, il le fait au nom de son ministre, en l’occurrence Henri Nallet, puis Louis Mermaz et enfin Jean-Pierre Soissons, et non en tant qu’individu », a souligné Philippe Edmond-Mariette.
Interdit aux Etats-Unis depuis 1976, il est autorisé en France en 1981
Le chlordécone est classé comme polluant organique persistant (POP), avec un temps de demi-vie de 46 ans. Il fait partie des 12 POP considérés comme les plus nocifs par la convention de Stockholm, qu’on appelle aussi « les douze salopards ». Dès 1976, ce produit a été interdit aux Etats-Unis en raison d’effets toxiques sur les travailleurs de l’usine. La France, elle, a autorisé le produit commercial Curlone en 1981, à la demande de la société martiniquaise De Laguarigue, qui avait acheté le brevet et se chargeait de la commercialisation aux Antilles, pour lutter contre le charançon du bananier. Ce ravageur était en recrudescence à la suite du passage de deux cyclones.
Risque d’une contamination généralisée
« Nous craignons que tous les sols de la Guadeloupe soient contaminés ainsi que tous ceux du nord de la Martinique », a précisé Joël Beaugendre, député de Guadeloupe, le rapporteur. Or, les Antillais ont une base alimentaire constituée de légumes racines, contaminés par le chlordécone (30 % des échantillons de patate douce et de dachine sont contaminés, selon la DGCCRF). La prise de conscience de la gravité et de l’étendue de la pollution date de 1999, après une série d’analyses de l’eau, des sols, des végétaux ainsi que des crustacés dans les estuaires. Mêmes les sédiments des rivières sont contaminés. Et il n’existe, techniquement, aucune solution de dépollution des sols. La seule solution est de ne plus cultiver de légumes-racines sur les sols contaminés. De plus, il se pose un problème réglementaire : dans la mesure où le chlordécone n’est pas autorisé, aucun résidu ne devrait se retrouver dans les produits végétaux destinés à la consommation. Donc, les limites maximales de résidus (LMR) pour chaque produit alimentaire n’existent pas. Des travaux sont en cours afin de les définir.
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Des études épidémiologiques ont été lancées
Quant à la santé humaine, de nombreuses études épidémiologiques sont en cours. L’une d’elles, conduite par l’Inserm sur une centaine d’hommes, montre que 84 % d’entre eux présentent des concentrations quantifiables de chlordécone dans le sang. Par ailleurs, la Guadeloupe présente les taux de cancers de la prostate les plus élevés au Monde. Il en est de même en Martinique. « Le cancer de la prostate étant hormono-dépendant, il n’est pas absurde d’imaginer que les organochlorés, qui sont précisément des perturbateurs endocriniens, peuvent avoir une part de responsabilité », souligne le rapport. Une étude de l’Inserm et du CHU de Pointe-à-Pitre vérifie cette hypothèse. De plus, en Guadeloupe le taux d’issues de grossesses défavorables (retard de croissance intra-utérin, mortalité périnatale) est bien plus élevé qu’en métropole. Là encore, une étude vise à évaluer l’impact des organochlorés.
Création d’un « permis de traitement »
Le rapport souligne l’insuffisant encadrement des pesticides en fin de vie. « Cette problématique a une résonance nationale, poursuit Philippe Edmond-Mariette. Le cas de la Martinique et de la Guadeloupe doit servir d’exemple pour éviter de nouvelles crises ». Il préconise un certain nombre de mesures pour améliorer le suivi et de contrôle des pesticides en France. Les parlementaires s’étonnent que l’observatoire des résidus de pesticides n’ait toujours pas vu le jour en 2005 alors que sa création a été annoncée en 2001. Le rapport propose la mise en place d’un « permis de traitement » pour tous les agriculteurs avec une formation obligatoire. Il propose aussi la création d’une commission interministérielle d’étude et d’évaluation des produits phytosanitaires. Mais, encore faut-il que le Ministère de la Santé se sente concerné : « le cabinet de Philippe Douste-Blazy n’a jamais répondu à nos demandes », s’est insurgé le président de la mission d’information parlementaire.