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Gilbert Grenier, expert en robotique agricole « Une nouvelle ligne de partage entre le manuel et la robotique »

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Expert français du machinisme et de la robotique agricole, ancien professeur à Bordeaux Science Agri (ex-Enita), Gilbert Grenier retrace pour Agra Presse l’histoire de la robotisation de l’agriculture. Très avancée dans les milieux confinés, elle reste en développement en plein champ. La robotique française est bien placée dans le désherbage des légumes, grâce notamment à la filière bio. Il ne faudra pas « tout demander » à la robotique, prévient le jeune retraité, qui plaide pour une « nouvelle ligne de partage entre le manuel et la robotique ».

Il existe des robots dans les usines automobiles depuis les années soixante-dix/quatre-vingt. Pourquoi est-ce que cela arrive aussi tard en agriculture ?

C’est à la fois un problème de type de travail et de conditions de travail. Beaucoup de travaux sont réalisés en extérieur, soumis aux conditions météo et à des problématiques de localisation. L’autre problème est l’intermittence des travaux, avec de nombreuses interventions qui ne sont réalisées qu’une seule fois dans l’année. C’est un contexte très défavorable par rapport à l’industrie.

L’exception la plus connue est le robot de traite, qui est le seul à s’être réellement développé en agriculture à partir des années quatre-vingt-dix. Il s’agit d’un travail réalisé régulièrement, en intérieur, sans mobilité, avec un accès à l’électricité. L’horticulture s’est aussi largement automatisée pour les fonctions de manutention, grâce à un milieu artificialisé.

On voit ces dernières années une effervescence pour la robotique de plein air. Pourquoi maintenant ?

En fait, le premier robot agricole a été commercialisé dans les années soixante-dix par le français Roland Di Palma, qui a inventé l’enrouleur ; un peu plus tard, il avait développé un chariot enjambeur qui se déplaçait de manière autonome entre les bouches d’irrigation. Un autre robot avait été construit par Pellenc pour ramasser les pommes.

Mais il y avait, à l’époque quatre verrous technologiques qui empêchaient leur essor, dont trois ont été entièrement levés : la navigation, problème n’existe plus grâce aux GPS RTK ; l’informatique embarquée, longtemps bridée par de faibles puissances de calcul et mémoire ; et les capteurs, avec des caméras qui coûtaient très cher avec des résolutions ridicules.

Le dernier verrou est la correspondance des robots avec les besoins, qui n’est pas complètement résolue. Encore beaucoup de sociétés ont des projets de robots, mais ont oublié les outils et les usages.

Le moteur de la robotisation, c’est aussi la place de la main-d’œuvre, qui explique aussi l’avance de l’élevage. John Deere vient d’annoncer qu’il robotisera la culture de maïs et de soja en 2030, ce sera assez tard relativement à d’autres productions.

Oui, on l’a bien vu en élevage laitier. En quelques années, on a vu passer les ateliers de 30 à 70 vaches, mais toujours avec des exploitations à deux unités de main-d’œuvre. Les charges de travail ont explosé et la robotique est venue aider dans un système où l’équilibre économique permettait peu d’embaucher.

L’arboriculture est de plus en plus demandeuse. Dans les années soixante-dix, le robot de récolte de pomme faisait rire les agriculteurs. Désormais, ils le réclament parce qu’ils n’arrivent plus à recruter, notamment depuis l’épidémie de Covid. Et on sent le phénomène gagner les grandes cultures, où l’on peine à recruter des chauffeurs désormais.

L’interdiction de molécules, notamment herbicides, semble être un moteur plus récent ?

Effectivement, l’interdiction de certaines molécules, ainsi que la pression sociétale, sont un moteur de l’adoption de solutions robotisées pour le désherbage notamment. Et il y a aussi le développement de solutions de biocontrôle qui amène à revoir certaines façons de procéder. Ainsi l’usage de drones (qui sont des " robots volants ") est boosté par la possibilité d’employer ces engins dans des situations novatrices comme l’épandage de trichogrammes, ou la pose d’anneaux dans des frondaisons de châtaigniers.

Jusqu’où peut aller la robotique en agriculture ?

Il ne faut pas essayer de lui faire tout faire, au prix d’une trop grande complexité. Prenons l’exemple du robot ramasseur de pommes. Le problème, c’est que beaucoup de pommes sont difficiles à récolter pour un robot, masquées par des feuilles, les filets de palissages… Une des notions essentielles en robotique agricole est de viser simple, mais de viser la coopération.

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Dans le cas des pommes, on peut imaginer qu’un robot récolte 80 % des pommes, les plus faciles d’accès, et que les opérateurs aillent récolter les autres, et gèrent la logistique. Il faut trouver une nouvelle ligne de partage entre le manuel et la robotique. Les agriculteurs savent qu’en machinisme, il y a toujours des avaries, des bourrages, qu’il faut pouvoir intervenir rapidement.

Il faut aussi rappeler que le développement des tracteurs autonomes restera bridé par son autonomie, en intrants et en énergie. Et ne pas oublier les aspects logistiques : on parle notamment des robots pour réaliser les traitements de pesticides, mais on oublie qu’il faut remplir leurs cuves et réaliser les mélanges et les nettoyer. Ce sont des tâches clés qui restent manuelles.

D’ici une dizaine d’années, l’agriculture – toutes filières confondues - pourra être entièrement robotisée ?

Oui, même si les grands groupes en restent pour l’instant aux effets d’annonce. Après, il faut se demander ce que l’on veut faire faire aux robots. Je ne suis pas sûr qu’il soit intéressant de robotiser la récolte de céréales, compte tenu des largeurs de travail actuelles et du temps élevé de transport sur la route, mais aussi de l’organisation logistique qui implique des tracteurs, des camions.

La France est-elle bien placée, comme fournisseur et client de la robotique ?

Elle est active dans les robots d’extérieur, notamment dans le secteur de la viticulture et du maraîchage, avec des start-up comme Naïo, Agreentechnologie ou Vitibot. L’association Robagri a boosté le secteur. Si vous regardez en Allemagne, il existe peu d’équivalents, à l’exception de prototypes chez des constructeurs installés comme Amazone. En termes de robots d’élevage, on reste sur une domination de l’Europe du nord et de l’Amérique du nord.

Côté demande, en France, le développement du maraîchage bio a soutenu celui des petits robots de désherbage. En revanche, la commercialisation des tracteurs autonomes sera plus difficile en Europe du fait de la taille des parcelles et de la nécessité d’aller sur la route.

Quelles politiques publiques pour la robotisation de l’agriculture ?

Les normes de sécurité actuelles sont trop draconiennes ; elles imposent la présence d’un opérateur à proximité, alors que les enjeux de sécurité sont vraiment moins élevés que pour les voitures et les camions autonomes.

L’accompagnement industriel est encore insuffisant. Nous avons souvent de belles idées développées par les start-up, mais qui peinent au moment de la phase d’industrialisation, pour démultiplier la production, assurer la maintenance… Airinov est typiquement l’entreprise qui n’a pas su grossir faute de capitalisation suffisante.

La robotisation n’est-elle pas une porte d’entrée très dangereuse dans les machines pour les hackers ?

Plus les machines sont connectées, plus le risque est grand. La plupart des tracteurs et des moissonneuses sont en lien avec un serveur chez les constructeurs, pour remonter les erreurs informatiques et faire de la maintenance prédictive.

« Sur les quatre verrous technologiques, trois ont été levés »

« Ne pas lui faire tout faire, au prix d’une trop grande complexité »

« Pas sûr qu’il soit intéressant de robotiser la récolte de céréales »

Machinisme : John Deere prévoit d’automatiser la culture de maïs et soja d’ici 2030

À l’occasion d’une conférence organisée le 26 mai, le machiniste américain John Deere a annoncé qu’il serait en mesure de proposer un « système de production entièrement autonome pour la culture de maïs et de soja d’ici 2030 ». Autrement dit, John Deere prévoit de commercialiser des machines autonomes pour l’ensemble des interventions culturales de ces deux productions, de la préparation du lit de semence jusqu’à la récolte. En janvier, John Deere avait annoncé la commercialisation, aux États-Unis, de sa première machine agricole autonome, un tracteur de type 8R (forte puissance). Lors de la conférence du 26 mai, le tractoriste a précisé que l’option d’autonomie serait activable, « dans les prochaines années », sur l’ensemble des tracteurs de la série 8R. Ces annonces interviennent après que John Deere a racheté l’été dernier la start-up américaine Bear Flag Robotics, spécialisée dans l’autonomisation des tracteurs. Lors de la conférence, c’est d’ailleurs son patron, Igino Cafiero, qui dévoilait les projets du groupe John Deere relatifs à l’autonomie.