Décryptage Vaccin influenza : un décollage parasité par la polémique Ceva/Boehringer
Le ministère de l’Agriculture a finalement confirmé le lancement de la campagne de vaccination contre l’influenza aviaire, en précisant les modalités pratiques et financières. Mais ce qui devait être un moment d’espoir pour les filières avicoles s’est transformé en polémique après que les pouvoirs publics ont annoncé qu’ils se fourniront en doses de vaccins exclusivement auprès de l’allemand Boehringer Ingelheim. Évincé, le français Ceva Santé animale a déposé un recours. De leur côté, les filières des canards déplorent que le ministère de l’Agriculture prenne le risque de mettre tous ses œufs dans le même panier. Et ce alors que la campagne de vaccination s’annonce comme un « défi majeur » en termes de logistique, de surveillance mais aussi de traçabilité. Sur le plan sanitaire, après un mois d’accalmie, un nouveau cas isolé a été détecté dans les Landes, en plein bassin d’élevage. Comme un rappel du danger que fait planer la maladie sur les filières avicoles.
Financement, stratégie vaccinale, surveillance… On commence enfin à y voir plus clair sur les modalités de la campagne de vaccination contre l’influenza aviaire qui démarrera en octobre. La principale inconnue portait sur la part du coût qui sera prise en charge par l’État, encore en discussion interministérielle ces dernières semaines. Finalement, elle sera de « 85 % du coût total », a annoncé le ministère de l’Agriculture dans un communiqué le 17 juillet. Dans un communiqué du 19 juillet, la CFA (aviculteurs, FNSEA) déplore que « le coût à date reste inconnu de même que le process de vaccination ». De son côté, le directeur de l’interprofession Anvol (volailles de chair) Yann Nédélec indique à Agra Presse que le coût global de la vaccination pourrait s’établir « entre 70 et 80 millions d’euros ». Soit plutôt dans la fourchette basse des scénarios explorés par les professionnels fin 2022. Alors que les filières avicoles militaient pour une prise en charge totale de la première campagne de vaccination, « le point d’arrivée nous convient plutôt bien », acquiesce Yann Nédélec.
Dans son communiqué, la Rue de Varenne indique aussi avoir arrêté le « schéma vaccinal privilégié » : la vaccination sera « obligatoire » pour « tous les élevages commerciaux de canards (Pékin, Barbarie et mulard) sur l’ensemble du territoire métropolitain (hors Corse), pendant toute l’année ». Les palmipèdes sont en effet les volailles les plus sensibles au virus circulant actuellement, ainsi que celles qui en excrètent le plus. Concernant les élevages de canards reproducteurs, seuls ceux dont « la production (oiseaux d’un jour ou œufs à couver) est destinée au commerce national exclusivement » pourront vacciner, et ce de manière volontaire. Pour ceux qui fournissent les marchés étrangers, la vaccination sera « interdite », afin de « ne pas bloquer certains flux commerciaux d’exportation ». Un dispositif conforme à celui présenté en mai devant l’Organisation mondiale de la santé animale (Omsa).
Annoncé en janvier 2022 par Julien Denormandie, le vaccin était très attendu par des aviculteurs qui ont, depuis, subi plusieurs vagues épizootiques. Il représentait même une forme de dernier espoir, après plusieurs épisodes qui ont montré les limites des moyens de lutte classiques (biosécurité et abattages sanitaires). Le virus, lui, semble prendre un malin plaisir à surprendre les professionnels, en trouvant à chaque fois de nouvelles voies d’introduction dans les élevages, y compris en bâtiment. Attendu comme un nouveau départ, le lancement de la vaccination se voit finalement parasité par une polémique née du choix du fournisseur de vaccins. Au terme d’un appel d’offres lancé en avril, le ministère de l’Agriculture a retenu l’allemand Boehringer pour fournir une première tranche de 80 millions de doses. De quoi protéger les canards jusqu’au mois d’avril 2024. Avaient également postulé Zoetis France (filiale hexagonale du groupe américain Zoetis, n°1 mondial), ainsi que le français Ceva Santé animale.
Éconduit, le groupe girondin a attaqué la décision en justice, en déposant un référé le 13 juillet, au lendemain de l’annonce des résultats de l’appel d’offres. Une audience devrait avoir lieu « fin juillet » au tribunal administratif de Paris. Dans un entretien au quotidien Sud-Ouest, son p.-d.g. Marc Prikazsky fait part de son « immense déception » et de son « incompréhension ». Numéro 5 mondial de la santé animale, « Ceva est un laboratoire français reconnu dans le monde entier. J’ai le sentiment que ce n’est pas le cas dans son propre pays », tacle-t-il. Et le patron-scientifique de dénoncer un choix « incompréhensible en termes de souveraineté, de relocalisation industrielle ».
Le président du conseil régional de Nouvelle-Aquitaine, Alain Rousset, ne dit pas autre chose en déplorant « un coup majeur [porté] à notre souveraineté vaccinale et donc, in fine, à notre souveraineté alimentaire ». Selon l’exécutif régional, « le vaccin de Boehringer Ingelheim sera fabriqué à l’étranger, peut-être même hors d’Europe ». Celui de Ceva est fabriqué à Libourne, près de Bordeaux. « La semaine dernière, nous avons déjà produit 10 millions de doses, affirme d’ailleurs Marc Prikazsky à Sud-Ouest. On va continuer la production jusqu’à la fin du mois, le temps du résultat du référé. »
Au-delà de l’origine du vaccin, c’est surtout le fait de n’avoir retenu qu’un seul fournisseur qui inquiète les filières avicoles. « On déplore que seulement un vaccin ait été choisi, on estimait plus sécurisant qu’il y ait deux fournisseurs », estime Yann Nédélec. « Si celui qui a été choisi a une défaillance, notre filière va mourir », redoute de son côté la directrice du Cifog (interprofession du foie gras), Marie-Pierre Pé, citée par Sud-Ouest. Comme le rappelle Marc Prikazsky, « tant que vous n’avez pas testé de manière opérationnelle le vaccin à grande échelle, vous prenez un risque ».
« J’imaginais que les deux candidats remporteraient chacun une partie de l’appel d’offres », admet le patron de Ceva. La construction de l’appel d’offres en trois lots (un pour canards mulards, un pour canards de Barbarie, un pour les deux) laissait présager une telle stratégie. Finalement, d’après l’AFP, le ministère aurait privilégié la candidature de Boehringer Ingelheim car elle permet de vacciner à la fois les canards mulards (foie gras) et les canards de Barbarie (à rôtir). Interrogé par Agra Presse, le ministère de l’Agriculture n’a pas répondu. Dans le détail, l’autorisation temporaire d’utilisation (ATU) du vaccin allemand est valable pour tous les canards (mulard, Pékin et Barbarie), tandis que celle de Ceva se limite aux canards mulards.
Les deux fabricants ont participé à l’expérimentation menée notamment par l’Anses, construite avec les pouvoirs publics, les collectivités et les professionnels. Mais ces essais n’ont porté que sur les canards mulards. « Notre vaccin fonctionne sur les canards à rôtir, mais il faut qu’on le démontre », avance Nicolas Cadieu, responsable Volailles Europe de Ceva. « Nous continuons les expérimentations et nous aurons des éléments de preuves dans moins de six mois, précise-t-il à Agra Presse. Mais on aurait pu le faire il y a deux ans si on avait su que l’expérimentation de l’Anses se limiterait aux canards mulards. » De quoi répondre au prochain appel d’offres des pouvoirs publics qui devrait suivre, afin d’assurer la vaccination toute l’année ? « Va-t-on reprendre le risque de fabriquer des doses sans aucune visibilité ? Je n’en suis pas sûr… », souffle le cadre de Ceva.
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L’aspect pratique, aussi, plaidait a priori pour le choix de deux fournisseurs. Le vaccin de Ceva nécessite une injection à un jour d’âge, en couvoir, puis un rappel à 28 jours. « Avec 15 couvoirs en France, on vaccine 100 % des canards et on assure un bon contrôle de l’application », résume Nicolas Cadieu. Le schéma vaccinal de son concurrent est, lui, plus lourd à mettre en œuvre, avec deux injections en élevage (10 jours, puis 28 jours). Une contrainte qui impose de doubler le nombre de vaccinateurs. Tout en multipliant leurs interventions en élevage, synonymes de risques de failles de biosécurité. « Ce qu’on regrette, ce n’est pas que le vaccin soit allemand, résume Yann Nédélec, c’est qu’on ne puisse pas vacciner à un jour alors qu’il existe un vaccin qui le permet. » Alors que la France est le premier pays européen, et le premier exportateur de volailles, à vacciner, « on ne se donne pas toutes les chances de réussir », soupire Nicolas Cadieu.
Qu’il s’agisse d’une injection à un jour ou à dix jours, la campagne de vaccination constituera de toute façon un « défi majeur », rappelle Yann Nédélec. Il faudra produire et acheminer 80 millions de doses – dans les bonnes conditions de température – dans quelque 2 000 élevages de canards gras et 750 élevages de canards à rôtir. Environ 21 millions de canards mulards et 15,6 millions de canards de Barbarie y recevront deux doses, ce qui implique d’avoir recruté et formé des équipes de vaccinateurs en nombre suffisant.
Viendra ensuite le chantier de la surveillance. Comme l’indique le ministère, « chaque élevage vacciné devra faire l’objet d’un suivi sanitaire précis, par le biais d’analyses régulières et une visite mensuelle par le vétérinaire sanitaire ». Soit un total de 23 500 visites vétérinaires par an. Les modalités de ce « monitoring » sont fixées par le règlement européen de février 2023 qui a autorisé la vaccination. Mais il s’agit aussi de s’assurer que les animaux vaccinés ne contractent pas une souche sauvage d’influenza, afin de pouvoir montrer patte blanche à l’export. Certains pays tiers craignent en effet de faire entrer le virus sur leur territoire via les importations.
Le nombre d’analyses à réaliser dans ce cadre est vertigineux : 7 500 analyses sérologiques et 9 500 analyses virologiques par semaine, précise le ministère sur son site web. Un volume tel qu’il « nécessite d’accroître le nombre de laboratoires habilités ». Le tout avec une traçabilité qui doit être irréprochable. Ces ordres de grandeur expliquent pourquoi le prix du vaccin en lui-même ne représente qu’une part minoritaire du coût de la vaccination : environ un tiers, selon Yann Nédélec. Les deux tiers restants sont répartis – à parts égales – entre l’application du produit et le monitoring.
Quid de la suite ? « La vaccination seule ne permettra pas d’éviter une nouvelle épizootie, rappelle le ministère de l’Agriculture. Elle constitue un outil de prévention additionnel, en complément des mesures déjà mises en œuvre » (biosécurité, abattages, dédensification). Même si la campagne de vaccination se déroule sans accroc, même si la filière échappe à une nouvelle vague épizootique l’hiver prochain, il restera une inconnue majeure : la réaction des clients des pays tiers. Premier pays exportateur de volailles à se lancer dans la vaccination, la France se sait surveillée de près. Plusieurs dizaines de destinations seront probablement fermées, comme l’a récemment indiqué la filière avicole européenne. Pour la volaille française, l’export (viande et génétique) représente 1 Md€ par an, sur un chiffre d’affaires global d’environ 7 Md€. « Beaucoup de pays sont attentistes », note Yann Nédélec. Mais une chose est sûre : « On sait que l’on va perdre des marchés à l’export ».
Le virus de l’influenza aviaire hautement pathogène continue de circuler à grande échelle parmi les oiseaux de mer en Europe, entraînant une forte mortalité, prévient l’autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa) dans un rapport publié le 13 juillet. La situation générale s’agissant des volailles s’est par contre améliorée, note l’Efsa. Du 29 avril au 23 juin, l’influenza aviaire a touché un grand nombre d’espèces d’oiseaux sauvages, depuis les régions les plus septentrionales de la Norvège jusqu’à la côte méditerranéenne. L’Efsa recommande donc une surveillance active de la maladie chez les oiseaux sauvages, en particulier les oiseaux aquatiques, afin de mieux comprendre la circulation du virus. Par ailleurs, l’agence préconise aussi une « surveillance renforcée des virus IAHP chez les carnivores sauvages et domestiques en liberté dans les zones à risque ». Enfin, pour l’être humain, le risque reste « faible pour la population générale », selon l’Efsa.
La préfecture des Landes a détecté le 11 juillet deux foyers d’influenza aviaire « dans deux établissements d’élevage de canards situés à Saint-Yaguen et à Maylis », indique-t-elle dans un communiqué le 13 juillet. Ces exploitations sont situées « dans des territoires à très forte densité d’élevages avicoles, dont certains abritent des volailles reproductrices », précisent les pouvoirs publics. « L’abattage des animaux dans ces deux foyers a été mené dès le 12 juillet. » Depuis, la maladie a été confirmée dans l’élevage de Saint-Yaguen, mais pas dans celui de Maylis. Les zones réglementées (avec interdiction des mouvements d’animaux) mises en place autour de ces deux exploitations sont toutefois « maintenues » jusqu’à ce que l’Anses rende ses conclusions, « d’ici quelques jours ». Après les premières analyses, la préfecture a requis « à titre exceptionnel, de procéder à des tests supplémentaires ». Une décision motivée par les « circonstances très atypiques » de ces cas : deux foyers simultanés « après des semaines sans nouveau cas dans les Landes » et éloignés d’une vingtaine de kilomètres. Ce sont ces secondes analyses que l’Anses doit « expertiser ». Le 11 juillet, la France est repassée en niveau de risque « négligeable » : outre un cas sporadique en Pas-de-Calais début juillet, le dernier foyer au niveau national remontait au 2 juin.
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