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Erik Peterson (Kearney) : « Les notions de sécurité alimentaire et d’indépendance ne sont pas près de disparaître. »

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Après une année 2020 tumultueuse, 2021 pourrait être une année de croissance et d’opportunités pour les entreprises de la foodtech. C’est ce que prédit Erik Peterson, partenaire à Kearney et directeur général du think tank Global Business Policy Council, dans son analyse prospective pour l’année 2021.

Vous publiez ces prévisions chaque année depuis quatre ans. Qu’a modifié la Covid-19 ?

Tout était différent. Et je dois admettre que nous avons échoué à prévoir les conséquences de la pandémie dans nos prédictions annuelles pour 2020. Nous avions publié dix prédictions qui allaient d’une plus grande instabilité en Asie du nord-est à des pressions accrues aux États-Unis au sujet de la 5G. La plupart se sont révélées proches de la vérité. Pour 2021, au milieu de toute cette turbulence, avec l’incertitude économique, politique et sociale, il était difficile de faire des prévisions. Nous prévoyons une année en deux volets : un premier semestre toujours dominé par la Covid-19, suivi d’une transition hors de la pandémie au deuxième semestre.

Vous écrivez que l’insécurité alimentaire augmente. Diriez-vous que la pandémie a déclenché une prise de conscience globale de la vulnérabilité de nos chaînes d’approvisionnement ?

Tout à fait. Nous avons commencé à voir émerger des inquiétudes à propos de l’insécurité alimentaire et de l’indépendance nationale à travers le monde, plus particulièrement aux États-Unis et en Europe. Ces images de rayons des supermarchés vides dans de nombreux pays resteront dans les mémoires. Les notions de sécurité alimentaire et d’indépendance ne sont pas près de disparaître. C’est donc sans surprise que de nombreux plans de relance incluent des dispositions sur la sécurité alimentaire. À lui seul, le virus a réussi à accélérer des réflexions déjà existantes avant la pandémie.

Les investissements dans les start-up de l’agritech et la foodtech ont continué à augmenter en 2020. Était-ce une surprise en pleine pandémie ?

Il est remarquable que malgré la baisse de la croissance économique dans le monde, les investissements dans l’agritech et la foodtech ont été plus élevés en 2020 qu’en 2019, avec un total de 11,44 milliards de dollars (9,43 Mrd€) dans le monde. Nous prédisons que les investissements continueront cette année, surtout avec l’augmentation de la demande pour les produits alimentaires, grâce à la réouverture progressive de l’industrie de la restauration au fur et à mesure de l’arrivée des vaccins.

Nombre de ces investissements semblent se concentrer sur l’introduction de davantage de technologie. Est-ce votre constat ?

Sans aucun doute. À mesure du développement de la technologie, les opportunités d’investissement se multiplient. Nous observons toutes sortes d’entreprises dans l’agriculture verticale et la robotique pour la récolte, le transport, le suivi et le traitement des semences. Même quelque chose d’aussi basique qu’un tracteur évolue rapidement en ce moment. En France, ce volet technologique est intégré dans un certain nombre d’entreprises et de start-up comme Connecting Food, OKP4 et My Easy Farm, qui contribuent à changer le paysage de ce secteur. Un basculement similaire est à l’œuvre dans d’autres pays.

Dans votre analyse, vous mentionnez la montée de la viande in vitro. L’avez-vous inclus avant ou après l’annonce de l’autorisation de sa commercialisation à Singapour ?

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Nous avions décidé de nous concentrer dessus avant l’annonce de Singapour. Il est clair que de nombreux plans de relance prévoient un changement radical vers une économie verte. Je pense que la viande in vitro continuera à croître. Elle permet davantage de flexibilité dans la production et l’approvisionnement, ce qui peut atténuer les problèmes de dépendance survenus pendant la pandémie. C’est un outil supplémentaire aux solutions existantes. Les bénéfices en termes d’environnement et de bien-être animal sont aussi des arguments de poids.

Pensez-vous que les investissements dans la viande in vitro vont surtout venir de pays avec une faible surface agricole et dépendants des importations ?

Je pense que ce sera un phénomène global. De nombreuses start-up du secteur sont basées dans des pays développés et soutenues par leurs gouvernements. Donc la mobilisation de capital ira bien au-delà des pays avec certaines restrictions géographiques.

Un marché comme celui des insectes pourrait-il aussi bénéficier de ces investissements ?

Il faut reconnaître que pour de nombreux consommateurs, pour qui les insectes ne font pas partie de leur régime alimentaire habituel, l’idée est encore assez neuve. Nous avons vu les rapports récents de l’Efsa et le phénomène semble faire son chemin. Ce qui reste à déterminer, cependant, est dans quelle mesure les populations seront prêtes à intégrer les insectes dans leur alimentation. Nous ne prévoyons pas de grands bouleversements à court terme.

Comment les start-up, les multinationales et les États peuvent-ils coopérer pour réduire l’insécurité alimentaire ?

Il y a un certain nombre de dispositifs en ce moment à travers le monde. Les gouvernements, les multinationales et les acteurs traditionnels ont un rôle critique à jouer dans l’économie post-Covid-19. Pour reprendre l’exemple de Singapour, le secteur privé et le secteur public travaillent main dans la main pour atteindre une série d’objectifs en matière de sécurité alimentaire. Il y a peu, le Royaume-Uni a distribué plus de 24 M£ (27,1 M€) à des entreprises mettant au point des technologies pour les récoltes, capable de contrôler le climat, l’irrigation, la luminosité, etc. Au Japon, nous voyons l’utilisation de la technologie pour répondre au manque de main-d’œuvre dans l’agriculture. Même au Moyen-Orient, les Émirats arabes unis déploient leur fonds souverain dans l’agriculture verticale. Donc, nous allons voir un certain nombre de gouvernements jouer un grand rôle et travailler avec les entreprises.

Qu’est-ce qui pourrait contrarier vos prédictions ?

Je pense que si nous avions un retour inattendu de la pandémie ou si une autre perturbation économique arrivait dans la deuxième moitié de l’année, cela serait difficile pour les gouvernements et les entreprises de mobiliser des fonds pour l’investissement dans des secteurs clé.