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Diagnostic « C’est la fin d’un cycle »

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La Saf a mené sa réflexion à partir d’une photographie précise de la population agricole et de son environnement local et mondial. Bilan : la combinaison du premier, en restructuration, et du second, en mutation, donne lieu à une instabilité et à un manque de visibilité exacerbé par un droit devenu « trop bavard ».

Jusqu’ici tout va bien. « Nous sommes à l’aube d’un changement. C’est la fin d’un cycle, il nous faut réinventer les outils et les modèles ». Pour Laurent Klein, président de la Saf et lui-même agriculteur dans le Bas-Rhin, ce constat découle d’abord de la « restructuration complète » du groupe social formé par les agriculteurs. Les résultats du recensement agricole, parus en septembre 2011, montrent en effet que la France a perdu un quart de ses exploitations et un peu plus d’un cinquième de ses effectifs entre 2000 et 2010. La population est par ailleurs vieillissante avec une part majoritaire des plus de 55 ans. De 2000 et 2010, celles des moins de quarante ans est passée de 18 à 14% pour les femmes et de 28 à 22% pour les hommes. En 2015, lors de la suppression des quotas laitiers, la moitié des chefs d’entreprise en bovin lait aura plus de 50 ans.

Des exploitations « plus complexes »

Dans son rapport, la Saf insiste également sur le recours grandissant des agriculteurs à l’embauche de salariés : après avoir diminué en un siècle, le salariat permanent est remonté de 10% en 1998 à 17% en 2010. La profession par ailleurs se féminise : 27% des chefs d’exploitations et coexploitants sont des femmes contre 24% en 2000 et 15% en 1988. Les exploitations deviennent quant à elle plus grandes et plus productives. La superficie moyenne passe de 42 à 55 hectares et désormais, une personne à temps complet peut s’occuper en moyenne de 36 hectares, contre 29 en 2000. Les exploitations sont moins nombreuses : le nombre d’entreprises agricoles est passé de 663 800 à 490 000 en dix ans. Les entreprises « moyennes et grandes » – celles qui couvrent 96% des cultures et 99% du bétail – sont au nombre de 320000. Et pour la seule catégorie des grandes entreprises qui réalisent 80% de l’économie agricole de la France, le chiffre est de 162 000. « La baisse de 26% du nombre d’entreprises en dix ans est significative de la restructuration du monde agricole et implique une politique adaptée, qui tienne compte du fait que ce sont les grandes entreprises (notion définie à partir du chiffre d’affaires et non de la taille de l’entreprise) qui se maintiennent et non les petites », estime la Saf. Autre phénomène propre aux exploitations : elles se spécialisent de plus en plus. Aujourd’hui, 76% des porcs français se trouvent dans des entreprises agricoles spécialisées en porcins. De même, 90% de la surface de vignes sont mis en valeur par des entreprises spécialisées en viticulture. En grandes cultures, la tendance est en progression, avec 44% de spécialisation. Conséquence : en s’agrandissant et en se spécialisant, les entreprises agricoles présentent une organisation technique et juridique de plus en plus complexe.

D’une économie de production à une économie d’adaptation

À l’extérieur de l’exploitation, le paysage est devenu encore plus difficile à appréhender et instable, décrit la Saf. Les marchés des produits comme des intrants de l’agriculture connaissent une volatilité sans précédent depuis dix ans. La volatilité des marchés est devenue telle qu’elle représente, en moyenne pour ces cinq dernières années pour un panier de productions de grandes cultures, 525 euros par hectare. Autrement dit par le groupe de réflexion, « gérer la commercialisation de 120 hectares, c’est gérer une variabilité de 63 000 euros chaque année ».
Au même titre, le marché, la concurrence, les canaux de distribution, « tout devient multiple et interdépendant » : d’une économie de production (l’offre étant inférieure à la demande, l’agriculteur pouvait alors se contenter de produire) à une économie de marché, le pouvoir est passé désormais du côté du client (l’agriculteur doit produire en adéquation avec les attentes du consommateur). Ainsi le chef d’entreprise évolue dans « une économie de l’adaptation », constate la Saf, dont la principale caractéristique est le raccourcissement des périodes de stabilité : les paramètres dont il faut tenir compte (technique, réglementaire, économique, écologique, technologique, politique, sociologique, psychologique) sont démultipliés, les changements s’accélèrent, les marchés deviennent extrêmement concurrentiels et fragmentés, la concurrence devient multiforme, enfin l’opinion a pris le pouvoir sur le producteur et même le consommateur. Bref, la Saf estime qu’il est devenu impossible de modéliser : « Les modèles uniques n’existent plus ». À cela s’ajoutent la réduction à plus ou moins long terme des soutiens publics et la diminution de l’accès au crédit du côté des financeurs privés.

Un droit jugé « trop bavard »

La Saf constate enfin les excès réglementaires : trop de normes qui trouvent en outre leurs origines dans des strates juridiques différentes, aboutit à « une insécurité » qui va « à l’encontre de la visibilité, nécessaire aux chefs d’entreprise pour construire leur projet ». Le groupe de réflexion appelle dans ce sens les pouvoirs publics à une prise de conscience, surtout en matière d’environnement : « Force est de constater que sur certains territoires, la liberté d’exercer une activité économique agricole – telle que la production de porcs ou de cultures nécessitant drainage ou stockage de l’eau –, est strictement limitée, voire impossible. L’empilement des exigences réglementaires, doublé d’un seuil de tolérance sociétale très bas à l’égard d’une activité, relayé par une administration inquiète, explique cette situation économique, intenable pour certains », rapporte la Saf via le témoignage d’un de ses experts interrogés cet hiver sur le sujet, Christophe Couillard, chef d’exploitation et membre du bureau de la coopérative Cap 50 porcs.
Le groupe de réflexion conclut ainsi à une « voie unique pour un secteur agricole performant » : faire de l’ensemble de ces freins, un atout – une mission que seul, selon la Saf, « l’agriculteur stratège, autonome et innovant » peut relever.

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