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Climat et agriculture : la méthode Jancovici

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Fondé par le médiatique ingénieur Jean-Marc Jancovici, connu pour ses positions en faveur du nucléaire, le Shift project a produit son premier rapport sur la transition climatique de l’agriculture à 2050. Après avoir étudié l’énergie, les transports, le bâtiment ou l’industrie, l’association dédiée à la lutte contre le réchauffement climatique reproduit sa méthode dans le secteur agricole : embarquer un public large, là où certains ONG peinent à se faire entendre. Pour ce faire, elle a organisé une très large consultation des organisations agricoles et environnementales, mais aussi des agriculteurs, avec 7 700 réponses. Sur le fond, le Shift project a aussi souhaité aborder le secteur en deux temps, laissant la question épineuse de l’alimentation pour plus tard. Elle place les curseurs de biodiversité plus bas que les scénarios Afterres ou Tyfa, avec 25 % de bio, assortis d'une réduction de l’IFT de 50 %. Mais la conclusion est commune : pour atteindre la cible, il faut revoir le régime alimentaire, soutenir davantage le secteur, notamment par un cap protectionniste assumé, en n’écartant pas le levier des tarifs douaniers.

Le Shift project a 14 ans d’existence et s’était surtout fait connaître, jusqu’alors, par les sorties de son très médiatique fondateur en faveur de l’énergie nucléaire, dont la pénurie d’électricité de 2022 a grandement redoré l’image publique. Jean-Marc Jancovici bénéficie désormais d’un écho grandissant dans les médias généralistes, notamment sur Internet.

Son association spécialisée dans la lutte contre le changement climatique n’en est pas pour autant ostracisée par les ONG environnementales, assurent celles interrogées, avec qui elle dialogue et qui lui reconnaissent un rôle singulier. Tandis que certaines organisations peinent à s’adresser à un public large, la verve et le positionnement politique de Jean-Marc Jancovici semblent créer une audience plus vaste, notamment à droite, où il n’est pas soupçonné de romantisme.

L’arrivée du Shift project en agriculture s’inscrit dans un projet plus large de l’association, lancé depuis 2020 : établir un Plan de transformation de l’économie française (PTEF). Après les transports, le bâtiment ou l’industrie, l’agriculture doit compléter le tableau de l’économie française, pour la rendre « résiliente aux chocs et neutre en carbone à l’horizon 2050 et effectivement compatible avec la limite de + 2 °C à l’horizon 2100 ».

Sur la méthode, le Shift projet a clairement voulu impliquer le plus grand nombre d’interlocuteurs du secteur. C’est d’ailleurs l’un des objectifs majeurs affichés : « établir un dialogue constructif avec et entre les acteurs du monde agricole ». Elle revendique avoir échangé avec 150 organisations. Et, en parallèle, elle a lancé une campagne de sondage auprès des agriculteurs, intitulée la Grande consultation, qui a récolté 7 700 réponses.

Autre choix fort permettant de ne pas cliver : dresser un scénario à alimentation constante. Autrement dit : ne parler que d’agriculture, et ne pas aborder la question des régimes alimentaires. Un choix qui permet de ne pas braquer le secteur – alors que les ONG butent généralement sur la question de la consommation de produits carnés dans leurs discussions avec les professionnels. « Quand nous regarderons l’alimentation, nous serons probablement amenés à préciser ou amender certaines de nos conclusions sur l’agriculture », promet Jean-Marc Jancovici (voir l’entretien dans ce dossier).

Des nuances avec les prédécesseurs

Deux prospectives similaires à celles du Shift existent déjà qui abordent frontalement les deux questions agricoles et alimentaires. C’est le scénario Tyfa publié en 2018 par l’Iddri (cercle de réflexion) et Afterres 2050 édité par le cabinet d’étude Solagro en 2016. À l’exception notable des usages non alimentaires, l’approche du Shift project semble assez similaire à ces rapports, avec des nuances de curseur.

Sur la question de la biodiversité et des pesticides, l’ensemble des scénarios étudiés par le Shift project semblent se situer en deçà des objectifs fixés sur le Tyfa et Afterres. L’une de ses hypothèses est de viser 25 % des surfaces en agriculture biologique, soit un peu plus que l’objectif gouvernemental de 20 % à 2030, mais bien en deça des 100 % de surfaces de l’Iddri et 50 % de Solagro.

Une approche assumée par le Shift project : « Le but de ce rapport n’est pas d’étudier comment nous pourrions passer à une agriculture sans pesticides, explique Jean-Marc Jancovici. Nous souhaitons simplement au minimum que leur consommation n’augmente pas – et même plutôt qu’elle baisse, sans pour autant s’avancer sur un objectif quantifié. »

Sur la question des usages non alimentaires, le Shift project se distingue du scénario Tyfa, dans lequel « la production d’agrocarburants et de gaz naturel (par méthanisation) est réduite à 0 à 2050 ». Il vise une électrification des moteurs thermiques pour un tiers du parc matériel à 2050, du biogaz (recours accru à l’herbe et aux intercultures) pour un autre tiers, des biocarburants pour les usages résiduels.

Scénario de « conciliation »

Avant de livrer sa copie finale, le Shift projet a étudié trois scénarios, en s'inspirant d'objectifs « souvent invoqués dans les débats sur l’avenir de l’agriculture française » : « meilleure autonomie agricole et alimentaire nationale », « moindre dépendance énergétique nationale », « maintien de capacités exportatrices ». En conservant ses hypothèses de base sur le climat et la biodiversité (bio, IFT, IAE…), aucun des scénarios ne parvient à atteindre ses objectifs.

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Ainsi, les scénarios de meilleure autonomie agricole et alimentaire ou de maintien de l’export ne permettraient pas de couvrir le régime alimentaire actuel. Et une moindre dépendance énergétique empêcherait également la couverture des besoins nutritionnels de la population française. Évacuée initialement, la question des régimes alimentaires revient donc par la fenêtre. Le Shift project a ensuite proposé un scénario dit de « conciliation ». « Nous faisons une cote mal taillée que l’on considère comme un optimum entre les différents scénarios explorés », résume Jean-Marc Jancovici.

Pour l’élevage, le Shift project vise une diminution « à un rythme plus lent que le rythme actuel des effectifs de ruminants » (-30 % en lait, -25 % en allaitant) pour baisser les émissions de méthane, sans écarter les leviers d'« optimisation des conduites d’élevage ». Les cheptels monogastriques subissent également une baisse, de l’ordre de 20 % à horizon 2050, pour limiter les concurrences d’usage. Dans la même optique, la part de maïs ensilage est quasiment divisée par deux, remplacée par des prairies artificielles. Cela permet de à réduire les besoins en céréales à destination des animaux de près d’un tiers par rapport aux besoins actuels.

Pour les engrais azotés, le scénario vise également une réduction des volumes « tout en respectant l’équilibre du bilan azoté », une généralisation des couverts, et des légumineuses en cultures principales, ainsi qu'une « maximisation du recyclage de l’azote, y compris par la méthanisation et les couverts ». Le scénario reste très ambitieux en matière d’agroécologie : 10 % des terres arables et 5 % des prairies en agroforesterie. Pour les bioénergies, le scénario vise à « produire des bioénergies a minima à hauteur des besoins du secteur ».

Recommandations à gogo

En conclusion, le Shift project fait de très nombreuses recommandations, mais non chiffrées budgétairement. Concernant l’élevage, elles visent notamment à « mettre en œuvre des politiques fortes sur l’alignement de la demande et de l’offre nationales en produits animaux ». Autrement dit, faire baisser la consommation en partant notamment des produits importés.

« Si on veut que la consommation de viande baisse sans handicaper le revenu des agriculteurs, il y a que deux solutions, explique Jean-Marc Jancovici. Commencer par diminuer ce qui est importé si on y arrive, et faire grimper les prix au kilo. Les deux se marchent sur les pieds dans un marché où les éleveurs n’ont pas les mêmes contraintes environnementales. »

Quelques semaines après l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis, le Shift project se place, lui aussi, clairement dans un position de régulation, quitte à « mettre en œuvre des mécanismes protectionnistes » (tarifs douaniers, quotas aux importations, mesures miroir…), à mettre en œuvre des aides contracycliques, en n'écartant pas l’idée de « définir un certain volume de production à retirer des marchés pour la consommation domestique pour les productions les plus sensibles à cette volatilité ».

Sur la question de l’énergie, le Shift project se distingue en prônant l’autonomie des exploitations, « en favorisant fiscalement une part d’autoconsommation de l’énergie décarbonée produite sur les fermes quand c’est possible et opportun (biogaz pour les fermes à proximité des infrastructures de méthanisation, électricité, etc.) ». Elle veut aussi mettre fortement l’accent sur l’agroforesterie avec un plan massif dédié.

Globalement, l’association de Jean-Marc Jancovici plaide pour un soutien accru à l’agriculture au regard des efforts qui lui seront demandés. « La part du ticket de caisse qui va à l’agriculteur, c’est 7 %, résume l’ingénieur. Si on doublait le revenu du secteur agricole, le ticket de caisse augmente de 7 %. Ce n’est pas énorme. Le problème, c’est d’être sûr que les intermédiaires ne captent pas le revenu. Cela va avec un encadrement de la puissance publique, je ne vois pas comment faire sans. »

25 % des surfaces en agriculture biologique,

Alignement de la demande et de l’offre nationales en produits animaux

Grandes cultures/carbone : feuille de route de filière à 2030, sous-jacents non précisés

En pleine consultation publique de la troisième version de la Stratégie nationale bas carbone (SNBC), les deux interprofessions des grandes cultures, Intercéréales et Terres Univia (huiles et protéines), ont présenté, à l’occasion d’une conférence de presse le 26 novembre, leur « feuille de route carbone », comme requis par la loi Énergie climat de 2019. Les deux filières visent une réduction de 20 % des émissions de l’amont agricole par rapport à 2015, et de 24 % pour les industries de 1re et 2e transformation par rapport à 2021. Selon le projet de SNBC, l’agriculture française – toutes filières confondues – doit réduire ses émissions de 25 % entre 1990 et 2030, et de 9,5 % entre 2022 et 2030. De nombreux leviers d’action ont été cités par les filières, similaires à ceux généralement avancés par le gouvernement (génétique, engrais décarbonés, haies, énergie des machines…), mais sans préciser de chiffrage pour chacun d’entre eux. Les trajectoires ont été conçues comme « techniquement et économiquement réalisables, et cohérentes avec le marché », et fixées pour « prioriser la souveraineté alimentaire, énergétique et protéique de la France, et la production de biomasse », a expliqué Christoph Büren, élu référent sur le carbone chez Intercéréales. Toutefois, le coût associé et le financement n’ont pas encore été calculés, ont expliqué les représentants, qui appellent l’État à accompagner la filière.