Entre manque de moyens et problème d’image, le handicap a parfois du mal à être représenté dans l’entreprise. Même si des difficultés persistent, notamment sur la persistance d’idées reçues sur le coût du handicap, les entreprises agroalimentaires et les distributeurs multiplient les initiatives pour davantage d’inclusivité.
Anne Festa le martèle sans relâche, « le regard sur le handicap doit encore changer. C’est pourquoi nous avons besoin des entreprises. C’est un enjeu de société. » Elle est directrice associative et du développement à Ladapt, l’association créée il y a 90 ans afin de promouvoir l’accès à l’emploi des travailleurs handicapés. Et de relever une spécificité française : « La France a créé un parcours à part pour les personnes en situation de handicap et ce dès l’enfance. Elles ont tendance à être mises dans des endroits qui, certes, les protègent mais les empêchent de vivre dans la société. Le travail doit être le levier pour rester citoyen. » Afin de créer des passerelles, une loi de 1987 oblige les entreprises de plus de vingt salariés à respecter un taux d’emploi de travailleurs handicapés de 6 %, que ce soit par l’embauche, la sous-traitance ou l’accueil de stagiaires. Une mesure salutaire pour l’intégration des personnes handicapées, deux fois plus touchées par le chômage que la moyenne nationale. Selon le rapport de la Plateforme pour la responsabilité sociétale des entreprises (RSE) remis en 2018 à Sophie Cluzel, secrétaire d’État auprès du Premier ministre chargée des personnes handicapées, les travailleurs handicapés représentaient seulement 3,2 % de la masse salariale des entreprises privées.
Un taux qui cache des disparités selon les secteurs. Pour beaucoup d’entreprises, atteindre ce seuil passe surtout par le maintien dans l’emploi de salariés qui reçoivent une reconnaissance d’invalidité au cours de leur carrière plutôt que par l’embauche. Une situation que Gilles Bon Maury, secrétaire permanent de la Plateforme RSE, explique aisément : « Il y a des secteurs, comme la distribution, dans lesquels on retrouve des taux d’emploi favorables, car le risque de devenir handicapé en cours de carrière y est plus élevé. » Ainsi, le groupe Carrefour comptait 6,3 % de travailleurs handicapés dans ses effectifs en France en 2018. « En majorité, nous faisons du maintien dans l’emploi », précise Elodie Bleinc, directrice Santé et Qualité de vie au travail, Handicap & Diversité au sein du groupe. Ce qui ne l’empêche pas d’avoir recours au recrutement.
Recrutement et sous-traitance
Christophe Babarit choisit, lui, de prendre le contre-pied de cette tendance en privilégiant justement le recrutement. Le président de l’entreprise Brio’Gel, spécialisée dans les produits de boulangerie surgelés et plusieurs fois primée pour son engagement en matière de handicap, a mis en place une véritable stratégie : « Plutôt que de verser une contribution de 150 000 € à l’Association de gestion du fonds pour l’insertion des personnes handicapées (Agefiph), nous avons investi pour embaucher des salariés handicapés à des postes de production. Finalement, ça ne coûte pas plus cher à l’entreprise. Aujourd’hui, nous employons 20 personnes handicapées, avec 10 de plus prévues d’ici deux à trois ans. Par conséquent, nous faisons de moins en moins appel à la sous-traitance. » Fier de son succès, il répand le message : « Le handicap fait encore peur. C’est pourquoi je me sers de notre expérience auprès d’autres chefs d’entreprise afin qu’ils aient un autre regard sur le handicap. »
D’autres choisissent de faire appel à la sous-traitance afin de remplir leurs obligations légales. C’est le cas pour le producteur d’infusions Les 2 Marmottes, qui a noué des partenariats avec plusieurs Établissements et services d’aide par le travail (Esat) de son département, notamment pour la production de leurs coffrets découverte. Des partenariats fructueux selon le président de l’entreprise, Christian Polge : « Quand nous avons pris la décision de collaborer avec des Esat, nous avons analysé plusieurs critères comme la proximité, la qualité et la compétitivité. Je peux témoigner de la réussite de ce modèle, c’est une relation gagnant-gagnant. » En tout, l’activité emploie une quinzaine de personnes à temps plein. Des personnes au handicap parfois plus lourd, qui ont requis quelques aménagements : « Tous ne travaillent pas le même nombre d’heures par jour, les horaires de travail sont aménagés pour chaque cas. Avec leur personnel spécialisé, les Esat ont un grand savoir-faire en termes de pédagogie. Ils arrivent à décomposer les tâches de manière très simple et à les communiquer de manière visuelle avec efficacité. »
Halte aux idées recues
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Malgré tout, certains obstacles persistent. Comme l’a constaté Gilles Bon Maury dans son rapport de 2018, « il y a encore un préjugé sur le coût que cela représente pour l’employeur alors que près de 90 % des travailleurs handicapés n’ont pas besoin d’adaptation de leur poste de travail. Et si jamais il y a un coût, il est pris en charge par l’Agefiph. » Pour Jean-Christophe Guidollet, fondateur du traiteur bio de la région lyonnaise Capucine & Gaston, la question de l’aménagement des espaces et de la production a été centrale dès la conception de son projet : « Je me suis demandé comment supprimer la contrainte d’horaire en coupure et le stress du métier de la restauration. D’où le concept des bocaux en verre et de la production en série associée. Nous avions aussi besoin d’un lieu suffisamment grand pour permettre la décomposition des tâches. »
Pour en finir avec les idées reçues sur le coût du handicap dans le monde de l’entreprise, des campagnes de sensibilisation sont menées tous les ans par Ladapt et ses entreprises partenaires, notamment à l’occasion de la Semaine européenne pour l’emploi des travailleurs handicapés en novembre. Elodie Bleinc se réjouit de ce partenariat : « Carrefour est partenaire de Ladapt depuis 2017. C’est notamment l’occasion de sensibiliser au handicap invisible afin d’éviter les incompréhensions entre salariés. » Pour Valérie Wack aussi, la prévention dénoue bien des situations. La directrice des ressources humaines et de la RSE du groupe Pomona ne manque pas d’exemples concrets : « Nous avons embauché une personne malentendante à un poste de préparateur. Il ne s’exprime que par écrit ou par langue des signes. Avant de l’intégrer dans l’équipe, il a fallu sensibiliser tout le monde sur le sujet pour qu’il soit bien accueilli. Spontanément, ses coéquipiers ont demandé à apprendre des bases en langue des signes. »
Des exemples à suivre en formation
Mais c’est souvent au niveau de la formation que le bât blesse. Dans le rapport d’avril 2018, la Plateforme RSE a dressé un bilan édifiant de la formation des personnes handicapées en France. On y lit que près de 80 % des personnes en situation de handicap n’ont pas le baccalauréat, un désavantage quand il s’agit de trouver un emploi. Pour son secrétaire permanent Gilles Bon Maury, « les entreprises sont à la recherche de candidats avec un niveau de qualification plus élevé que ce que possède la majorité des personnes handicapées, à cause d’une inégalité à l’accès à la formation. Pour un niveau de formation élevée, il est aujourd’hui très difficile de trouver des personnes en situation de handicap. » Un constat partagé par Nathalie Piquart, chargée du conseil social chez Fleury Michon. « La plupart de nos salariés concernés sont opérateurs en usine. Quand ils doivent changer de poste de travail et que nous n’avons pas de solution à cause des exigences du poste, repartir en formation peut être compliqué. »
Capucine & Gaston pourtant semble avoir trouvé la parade aux besoins en formation des travailleurs handicapés. Cette entreprise, qui se veut « apprenante et formante », veut former des jeunes de 17 à 23 ans touchés par des déficiences intellectuelles, la trisomie, les troubles du comportement ou la déficience sensorielle aux différents métiers de la restauration. Une formation diplômante au terme de laquelle ils pourront travailler dans des entreprises ordinaires. Selon Jean-Christophe Guidollet, la demande est là : « Je reçois énormément de candidatures. Ça en dit long sur le nombre de jeunes restés sur le carreau. L’État ne soutient pas encore suffisamment ce type d’initiative qui concilie jeunes en situation de handicap, formation en situation de travail et inclusion professionnelle. »
Malgré tout, la situation s’améliore pour Anne Festa : « De plus en plus d’entreprises regardent les personnes en situation de handicap pour leurs compétences et leur expertise. » L’émergence de nouvelles formes de travail donne aussi un espoir à l’association : « Le télétravail peut représenter une opportunité pour les personnes en situation de handicap. Par exemple, Ladapt développe la formation ouverte à distance (FOAD) dans laquelle les stagiaires ont la possibilité de suivre leur formation à distance ou en alternance avec des périodes de formation en présentiel. » Anne Festa veut le croire : demain, « le handicap sera vu comme une différence et non comme une incapacité. »