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Bilan Défaillances d’entreprises : l’agroalimentaire fragilisé en 2003

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Année en demi-teinte pour l’activité des entreprises agroalimentaires , 2003 s’est soldée par un nombre de défaillances accru de 7 %, selon le bilan que s’apprête à publier Groupama assurance-crédit. Le phénomène a particulièrement affecté le négoce et le petit commerce mais la transformation déplore elle aussi la disparition d’opérateurs dans les secteurs en crise de la viande et du vin, et désormais du lait où certains opérateurs se trouvent en grande difficulté. Et s’il se crée pour une société défaillante 2,4 entreprises agroalimentaires nouvelles, le ratio se révèle bien inférieur à la moyenne de 4,5 créations atteinte tous secteurs confondus. C’est là un signe de la maturité du marché agroalimentaire, estime Groupama, qui n’attend pas de mieux cette année.

Année après année, l’assureur-crédit Groupama prend le pouls des grands secteurs d’activité en France. Il ressort de son examen une certaine fragilité de l’agroalimentaire en 2003, exprimée par l’accroissement de 7 % du nombre des défaillances d’entreprises. Cette accélération, qui s’est traduite par 8 700 disparitions, est la première de longue date, souligne-t-il. Elle porte de 2,12 à 2,25 % la fréquence des défaillances. Aux crises déjà déclarées dans la viande et le vin, et en gestation dans le lait, sont venues s’ajouter des causes extérieures – désordre climatique, guerre en Irak, épidémie du SRAS en Asie, renchérissement de l’euro – qui ont contribué à fragiliser les opérateurs en pesant sur la demande. Refroidis aussi par le scandale Parmalat, les fournisseurs des entreprises se montrent plus prudents, constate Groupama, même face aux grands noms du secteur. Autre symptôme, il devient de plus en plus difficile, dans ce contexte de ralentissement économique, de convaincre les entreprises à se couvrir contre un risque, il est vrai, très limité du fait de la concentration de la grande distribution.

Situation inédite dans la viande

Fortement engagé dans le secteur de la viande, Groupama assurance-crédit recense actuellement jusqu’à une vingtaine de défaillances quotidiennes de petites boucheries et points de vente qui, à leur tour, ont des répercussions sur la santé de leurs grossistes. En 2003, 443 entreprises de détail, de négoce et de transformation se sont retrouvées en état de faiblesse, et parmi elles, au stade de l’industrie, La Fricassée Fine Charcuterie Bretonne (30 millions d’euros de chiffre d’affaires), Vivindus (27 millions) et Charentaise des viandes

(8 millions). Depuis le début 2004, sont venus allonger cette liste l’abattoir de porcs Harang (40 millions d’euros), à Houdan, dans les Yvelines, qui a fortement investi mais rencontre des difficultés depuis quelques années, l’abatteur-découpeur Boviandes (14 millions d’euros), dans le Doubs, ainsi que, très récemment, un opérateur breton, dont l’activité représente 10 millions d’euros, lâché subitement par un banquier.

Les trois grandes espèces se trouvent, de concert, dans le rouge, c’est là une situation inédite, souligne-t-on chez Groupama. Dans la volaille, touchée par la crise depuis l’automne 2001, tous les opérateurs, à l’exception de LDC, souffrent et peinent à se relever en dépit des mesures qu’ils ont engagées depuis un an, sans doute trop tardivement. Doux accuse le coup le plus fortement en Europe et se trouve dans « une situation inquiétante », affirme-t-on de bonne source, en dépit du résultat net dégagé en 2003 grâce à des produits exceptionnels. Secouées par la grippe aviaire, les entreprises avicoles hexagonales, comme du reste leurs homologues européennes, ont perdu, durant les premiers mois de 2004, 10 % de leur chiffre d’affaires par rapport à l’an passé.

Des réactions en chaîne

Le porc, après une année 2003 catastrophique qui a mis à mal la plupart de ses opérateurs, n’a pas encore retrouvé le chemin de la convalescence. Quant au bœuf, atteint à son tour cette année, il accuse le coup de la baisse de la consommation, d’une hausse des prix d’achats due à la raréfaction de l’offre des animaux, et des nouvelles taxes sur les coproduits. Tous ces malaises provoquent des réactions dans les équipes d’encadrement : les changements intervenus à la tête des groupes Terrena, Cecab, Charal ou Sicavyl sont liés à la faiblesse des performances, assure un observateur.

Lorsque la situation devient intenable pour les opérateurs, des regroupements s’opèrent « dans l’urgence et la douleur », souligne ce spécialiste. En discussion depuis quelque temps déjà pour un rapprochement, Arcadie Est devrait, d’ici à la fin de l’année, finaliser un accord avec un des leaders du secteur, indiquent diverses sources. Dans le porc, l’on s’interroge sur la volonté du numéro un, la Cooperl, de participer à la restructuration de la filière. Le groupe, qui dispose des moyens financiers nécessaires, n’a jusque-là pas signé de croissance externe.

Dans cette filière viande mal portante, seule la charcuterie garde la tête haute, enregistrant peu de défaillances. Après les exercices difficiles de la fin des années quatre-vingt-dix, qui avaient suscité beaucoup d’inquiétudes, les fabricants se sont refaits une santé grâce à des cours plus favorables. L’époque semble propice aux rapprochements (Loste-Grand Saloir St Nicolas, Smithfield-Jean Caby…). Pour les années à venir, des interrogations se posent sur l’évolution patrimoniale du groupe Le Floch, dont la succession familiale n’est pas assurée, mais aussi de Ducatel (environ 160 millions d’euros dans la salaison avec notamment Tallec, les Salaisons du Pays d’Oc…) qui s’est diversifié hors agroalimentaire et pourrait bien être amené, à moyen terme, à faire un choix entre ses deux grands pôles d’activité.

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Une mue engagée dans le vin

Autre secteur souffreteux en 2003, le vin, inclus par Groupama assurance-crédit dans un ensemble Boissons victime, l’an passé, de 170 défaillances. En 2002, le secteur viti-vinicole avait continué à ressentir « l’effet 2000 » sur les champagnes et les vins de Bordeaux, ainsi que les vertus du « french paradox » auquelles les Japonais se montraient très sensibles, explique-t-on. La dégradation est intervenue en 2003. Dans le champagne, dont les ventes sont restées florissantes, plusieurs opérateurs ont connu des difficultés car leur surface financière ne correspondait pas toujours aux ambitions affichées, note Groupama. Champagne Bricout (125 millions d’euros de chiffre d’affaires), qui souffrait notamment d’un manque de trésorerie, a fait l’objet d’un plan de reprise par Vranken et Moët. Plus récemment, Marne et Champagne qui, souligne un observateur, « vit sur son endettement», s’est mieux tiré d’affaire, avec l’arrivée dans son capital de la Caisse d’épargne.

Dans le vin, se sont retrouvés en posture difficile Antoine Moueix & Lebègque (35 millions d’euros de chiffre d’affaires), l’Union des caves de Provence (26 millions) ou encore les Domaines et châteaux d’Alain Brumont. Les négociants ont pâti de la baisse de la consommation en France, et du handicap que représente l’euro fort pour les exportations aux Etats-Unis, au Canada et au Japon. « De nombreuses sociétés ont entamé une mue – changements d’hommes, politique d’alliance –, qui ne porte pas encore ses fruits », constate l’assureur-crédit, augurant une année 2004 encore difficile. Dans le Val de Loire, les Caves de la Loire, la coopérative d’Oisly et le négociant Chainier se sont rapprochés dans un partenariat commercial, tandis que l’Alliance Loire a racheté Rémy Pannier De leur côté, les Grands chais de France ont repris récemment Vinival. Dans le Bordelais, tous les négociants ne ressortent pas bénéficiaires, mais ne portant plus les stocks, ils subissent moins difficilement cette crise, indique-t-on. En revanche, les producteurs sont à la peine : contraints de plus en plus à assumer le portage des stocks, et par ailleurs endettés par l’achat de terre, ils souffrent d’un manque de trésorerie, qui conduit certains à l’arrêt de leur activité.

Un tableau moins noir qu’il n’y paraît

Si le recul de la consommation de vin en France est bien réel, tel n’est pourtant pas le cas dans le monde. La consommation se porte plutôt bien dans les pays nordiques où le vin se substitue aux alcools forts. Le tableau n’est donc pas tout à fait noir, en dépit de la surproduction mondiale, bien réelle elle aussi. Si les vins français perdent des parts de marché, sans doute n’ont-ils pas su aller les chercher, s’étant endormis sur leurs positions, remarque un observateur.

Le système des AOC n’est pas mis en cause dans sa globalité, mais il est vrai qu’il existe, dans certains cas, une inadéquation entre l’exigence de l’appellation, la qualité et le prix du vin, ajoute ce spécialiste. Et de remarquer que les opérateurs français ont la capacité de faire, tous comme leurs concurrents du Nouveau monde des vins de cépage sous marques, mais n’en ont pas forcément la volonté car les AOC les ont bien « nourris ». Du reste, beaucoup, présents à l’exportation, commencent à prendre en compte les attentes des consommateurs, qui souhaitent des vins plus ronds, plus faciles à boire, aisément reconnaissables grâce à des cépages bien définis…

Reste que le secteur ne devrait pas ressentir d’amélioration en 2004. Même les traditionnelles foires aux vins de l’automne ne s’annoncent pas bien. Par manque de visibilité, les magasins comptent s’approvisionner au fur et à mesure. De plus, la récolte 2004, qui promet d’être abondante, devrait détendre les prix des vins de table, mais elle risque d’entraîner une baisse des cours sur certaines appellations, note Groupama dans ses prévisions.

Détérioration dans le lait

Parmi les autres secteurs passés en revue par l’assureur-crédit, le travail du grain se distingue par un nombre record de défaillances (754). La boulangerie industrielle, notamment, a vu disparaître ou être en difficulté certains de ses grands opérateurs. La mise en place des 35 heures a continué à perturber la rentabilité des entreprises, indique Groupama. S’ajoute à cela que le secteur consent des investissements relativement lourds à amortir et subit la pression à la baisse des prix de vente aux consommateurs. En sortent particulièrement fragilisées les petites et moyennes boulangeries industrielles, telles Pain et Force (10 millions d’euros de chiffre d’affaires), le Fournil Biterrois (10 millions) ou encore Marsan (7 millions). Moly, pour sa part, a, l’an passé, ouvert plus largement son capital au groupe Vilgrain. Dans les fruits et légumes, deux dossiers épineux ont trouvé solution : le Cabanon par sa reprise par le chinois Chalkis, et France Champignon par Butler.

A en croire tous nos interlocuteurs, 2004 ne promet d’amélioration ni dans la viande, ni dans le vin, mais une détérioration dans le lait, qui en 2003, n’a fait l’objet « que » de 21 défaillances, selon Groupama. L’un des dossiers vient d’ailleurs de trouver solution puisque la Laitière de l’Ourcq (255 millions de chiffre d’affaires), que contrôlait Michel Aubagnac, a été reprise récemment par Novandie (groupe Andros), ap-prend-on de bonne source. Figurent aussi dans le tableau des défaillanxces de l’année, le Groupe Laitier Pyrénées (111 millions d’euros), entraîné dans sa chute par Parmalat, et les Fromageries Grillot (125 millions). Alors que le secteur laitier continue de débattre du prix du lait, producteurs et transformateurs se renvoyant la balle, et que la restructuration fait couler beaucoup d’encre sans se concrétiser, deux entreprises attirent l’attention : Entremont, qui, nous dit-on, connaît de grandes difficultés, et 3 A, dont les négociations avec Sodiaal se précisent.