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Des alternatives à Terra Fecundis

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Pour pallier les besoins de main-d’œuvre sans avoir recours à Terra Fecundis, certains exploitants embauchent la main-d’œuvre étrangère en direct ou via un groupement d’employeurs. Leur but : fidéliser et former ces salariés. Mais certains obstacles pratiques restent à surmonter.

Dans le Gard, le GE Agri emploi 30 a été créé en août 2018 face aux « soucis » (voir dans ce dossier) posés par les entreprises prestataires de main-d’œuvre étrangère comme Terra Fecundis, explique la chargée de recrutement Sandrine Robail. Porté par la FDSEA du Gard, il compte une trentaine d’adhérents et vise à « accompagner » les employeurs dans le recrutement et à « les alerter sur leurs responsabilités et les risques encourus ».

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En 2020, le GE a permis de pourvoir quatre CDI et 313 CDD : surtout des contrats courts en viticulture et maraîchage. Il embauche en moyenne trente salariés par mois, principalement des étrangers « domiciliés fiscalement en France » originaires d’Équateur, d’Algérie, du Maroc et des Comores, détaille la chargée de recrutement. « Les salariés sont plutôt contents d’avoir affaire au GE parce que d’une part, moi je suis une tierce personne et donc je fais un peu le médiateur entre les exploitants et les salariés, ce qui est confortable pour tout le monde. Et puis – et ça, les salariés en ont vraiment pris conscience – l’emploi est sécurisé, on est dans le respect des lois sociales, les heures supplémentaires sont rémunérées en tant que telles. »

Engagés en direct par l’exploitant

Autre département, autre situation. Près de Cabannes dans les Bouches-du-Rhône, Paul Bertrand (le nom a été changé) recrute toute sa main-d’œuvre lui-même depuis 2015. « J’ai passé deux ans avec Terra Fecundis mais cela ne me correspondait pas car il y avait beaucoup trop de turn-over », raconte le jeune producteur de pommes et poires. « On essayait de former notre main-d’œuvre, mais on n’arrivait pas forcément à avoir les mêmes personnes chaque année. Alors j’ai complètement arrêté avec Terra Fecundis. »

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Depuis, il embauche tous ses salariés en direct – y compris des Sud-Américains qui reviennent faire la campagne chaque année. « Je travaille avec des gens établis localement, j’essaye de les fidéliser, le bouche-à-oreille fonctionne et je tiens en permanence une liste des personnes qui veulent travailler chez moi, explique l’arboriculteur. Je mets un point d’honneur à respecter scrupuleusement la réglementation française, même si c’est super dur. Du coup, le prix de revient est très élevé. Et ça, le consommateur ne veut pas l’entendre parce qu’il n’est pas prêt à payer. »

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Pour autant, sa démarche chronophage n’est « viable » que parce qu’elle est atypique, insiste-t-il. « Je comprends que les gros faiseurs qui emploient 300, 400 ou même 100 personnes n’aient peut-être pas le temps de travailler le côté purement humain pour fidéliser les salariés : je ne leur jetterai pas la pierre car je sais la difficulté que c’est… » Le fond du problème, rappelle-t-il, c’est que la France manque de cueilleurs. « Ce qui me fait peur, c’est que si demain Terra Fecundis [qui amène des travailleurs détachés d’Espagne] n’opère plus en France, on va tous se chamailler pour avoir du personnel et ça va être une catastrophe. »

Le problème de la mobilité

Le recrutement en direct de main-d’œuvre étrangère se heurte aussi à d’autres problèmes, glisse Sandrine Robail. Certains postes demeurent compliqués à pourvoir : soit parce qu’ils nécessitent des compétences spécifiques (ex : tractoriste) ; soit parce qu’il n’y a qu’une place de travail alors que les travailleurs étrangers ont l’habitude de travailler en petites équipes de deux ou trois ; ou encore parce que les besoins en main-d’œuvre sont éloignés des centres névralgiques du département. Or beaucoup des travailleurs sud-américains n’ont pas de véhicule – voire pas de permis de conduire. Un « handicap » souligne Mme Robail, vu que nombre de domaines et exploitations ne sont pas desservis par les transports en commun. « Il y a bien le covoiturage mais par expérience, je suis un peu réticente, car s’il y a le moindre problème je perds trois ou quatre salariés d’un coup. »

Autant de facteurs qui compliquent l’articulation entre offre et demande de travail. Un paradoxe alors qu’à Beaucaire, les Sud-Américains sont plus nombreux que jamais à chercher une place en agriculture. « Il y a quelques années, quand mon patron avait besoin de dix personnes, je lui en trouvais trois. Aujourd’hui c’est le ratio inverse : pour trois places de travail, il y a dix personnes intéressées », assure l’ouvrier agricole Sifrid Ochoa. Une situation encore plus aiguë cette année car les gelées d’avril laissent démunis de nombreux Latinos en quête de travail.

« Trop de turnover »

« Si demain Terra Fecundis n’opère plus en France […] ça va être une catastrophe ».

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