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Éleveurs laitiers : génération robots

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En production laitière, la vague actuelle de départs à la retraite, qui vient d'atteindre son pic en 2024, accélère une transformation profonde des modèles de fermes, auparavant gérées en majorité par des couples. Assis sur plusieurs bonnes années, les éleveurs laitiers s'agrandissent, salarient davantage et investissent massivement dans les robots de traite. Ce dernier point est particulièrement vrai chez les jeunes : 80 % des nouvelles installations sont robotisées. Aux générations de la machine à traire, démocratisée dans les années soixante-dix, succède une génération robots. Cette automatisation s’accompagne d’un agrandissement des fermes, d'une intensification de la production de lait par vache, ainsi que d’un moindre recours au pâturage. Le phénomène pose des questions économiques. Le financement d’un équipement onéreux est un point de fragilité potentielle. En cas de retournement de conjoncture, la situation de ces fermes pourrait être délicate. 

Fin de l'agriculture de couple, vague de renouvellement générationnel, robotisation, salariats... La production laitière – qui se rassemblera du 16 au 18 septembre au Space de Rennes – est à un moment charnière de son histoire à plus d'un titre.

D'abord parce qu'elle connaît, depuis sept à huit ans, une importante vague de départs à la retraite, qui vient d'atteindre son pic en 2024. « On constatait un vieillissement continu des chefs et coexploitants d’exploitations laitières bovines jusqu’en 2023, avec un âge moyen maximum de près de 48 ans, mais cette courbe baisse depuis 2024", constate Christophe Perrot, économiste à l’institut de l'élevage (Idele). Selon ses projections, elle devrait continuer de baisser au moins jusqu’en 2034 pour atteindre entre 46 et 46,5 ans, avec une proportion d’éleveurs de plus de 55 ans pouvant refluer de 35% à moins de 30% contre 25% en 2015.

Lié à des politiques très volontaristes de restructuration laitière des années 1984 à 1997 (voir notre dossier Départs à la retraite : en attendant la vague), le phénomène de renouvellement générationnel est très intense. « 38% des producteurs de lait de 2018 avaient quitté le secteur en 2024, 50% devraient l’avoir fait en 2027. Aucun autre secteur économique n’a connu ça. Sur la période, moins de la moitié de ces départs ont été remplacés », explique Christophe Perrot.

Et cette accélération des transmissions entraîne avec elle celle des transformations en cours du secteur. La plus importante est la robotisation. Aujourd'hui, une nouvelle installation en ferme de bovins laitiers, c’est automatiquement un ou plusieurs robots qui se mettent en marche. « 80 à 90% des projets de traite que nous voyons comprennent une robotisation de la traite », constate Alexis Gautier, chef de produit traite robotisée chez Delaval, numéro deux de ces équipements en France.

Le constat est le même pour Jean-Christophe Roubin, directeur de l'agriculture et de l’agroalimentaire au Crédit Agricole : « Dans 80% des plans de financement d’éleveurs laitiers bovins que nous traitons, il y a un ou plusieurs robots de traite prévus », estime-t-il.

Choc de robotisation

Pour Christophe Perrot, on peut parler d'un « choc de robotisation ». La part des élevages robotisés est passée de 10 à 20% entre 2014 et 2022, selon les données issues du réseau national des fermes bovins lait Inosys (215 exploitations). Les données de l’Idele, sur la base des contrôles Opti’Traite et Certi’Traite, aboutissent aux mêmes ordres de grandeur à l’échelle nationale. Et la tendance à l’automatisation n’est pas près de ralentir. Le Crédit Agricole estime que « d’ici 2030, les robots de traite vont générer un besoin en financement de 2 Mrd€ en France », souligne Jean-Christophe Roubin.

Pour expliquer le phénomène, plusieurs pistes peuvent être mises en avant : fin de l'agriculture de couple, très présente en élevage laitier dans l'Ouest, de nouvelles générations mieux formées, attentives à la rentabilité de la ferme, plus de revenus grâce à la hausse du prix du lait, mais aussi volonté de normaliser son rythme de travail (fin de l'astreinte) et de rester plus longtemps en activité sans abîmer sa santé.

Mais il n’y a pas que les nouveaux installés à s’équiper. « Parmi les profils d’éleveurs identifiés, il y a des éleveurs plus âgés, qui commencent à avoir des problèmes de santé comme des troubles musculosquelettiques, et qui veulent continuer de travailler dans de bonnes conditions », note Anne Briend, conseillère en production laitière à la Chambre d’agriculture de Bretagne.

La robotisation convainc aussi d'autres profils d'agriculteurs expérimentés : « Les visionnaires qui adorent les dernières technologies au service de la production » ou encore « les chefs d’exploitationsqui sont surtout centrés sur la rentabilité, qui veulent des équipements faciles à utiliser, efficaces et qui participent à la performance économique globale de la ferme », constate Pauline Alfonsi, chef de produit robots de traite chez Lely France, leader des robots de traite dans l’Hexagone.

Grâce aux bonnes années

Ces investissements sont permis par la situation économique des éleveurs laquelle s’est aussi grandement améliorée avec l’augmentation des cours du lait. « Ces transformations profondes se font dans un contexte heureusement plus favorable économiquement – le prix du lait s’est redressé et le revenu laitier a été multiplié par 2 entre 2020 et 2022 », constate Christophe Perrot.

Ces revenus ont permis aux agriculteurs d'investir, mais aussi d'agrandir. Au delà des robots, le chercheur constate aussi un rebond du salariat (de 15 à 20% de la main d’œuvre) alors qu’il avait été stoppé par la crise de 2015-2016 et le développement d’exploitations de 150-300 vaches laitières. Il y a probablement un effet de rattrapage puisque l’amélioration de la situation des éleveurs est récente et que certains projets avaient été peut-être différés, suppose-t-il.

Mais l’adoption du robot pose la question du financement d’un tel équipement, particulièrement onéreux. Delaval estime le coût d’un robot de 120 à 150 K€ pour 60 vaches. La durée de vie de l’équipement est inférieure à celle d’une salle de traite, mais Delaval souligne que certains de ses robots fonctionnent toujours vingt ans après leur mise en service.

Il faut aussi prendre en compte les aménagements si le bâtiment n’est pas adapté à l’installation. Lely France propose, par l’intermédiaire de certains de ses franchisés, de mettre en place un financement avec une banque locale. Ou même d’acquérir un robot de seconde main, révisé et reconditionné par le fabricant, afin de faire baisser le coût d’investissement.

Investissement et rendement

Au-delà du coût, il faut regarder l’équilibre global de l’activité. « Le coût du robot n’est pas la question. Il faut raisonner en prenant en compte de manière globale le fonctionnement de l’exploitation, en intégrant tous les coûts – matériel, maintenance, salariat, alimentation animale – et tous les revenus issus du lait dont le prix varie en fonction des débouchés », estime Jean-Christophe Roubin, du Crédit Agricole. Le coût de maintenance du robot est un poste plus élevé qu’avec une salle de traite à cause des contrats de maintenance préventive, de l’ordre de 13,9€/1000 litres contre 6,4€/1000 litres.

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Et au delà de lever la contrainte de la traite, le robot permet de produire davantage. « Le gain de productivité d’un robot de traite Astronaut par rapport à une salle de traite peut atteindre jusqu’à 10 kg de lait/vache/jour », selon Pauline Alfonsi. L’étude du réseau Inosys (2014 à 2022) aboutit à un résultat différent : l’augmentation du volume de lait avec la traite robotisée se traduit par une intensification à l’animal avec +470 litres/animal/an.

Mais les robots ne sont pas la panacée. « L’augmentation de volume par rapport à une salle de traite traditionnelle n’est pas une garantie découlant de l’équipement, estime Alexis Gautier. Seules les fermes bien organisées peuvent espérer une augmentation de volume. La conduite du troupeau est essentielle comme facteur de réussite. C’est pourquoi nous disons souvent que le robot exprime la performance. »

Davantage de concentrés

Les conséquences de l’équipement en robot sont nombreuses : une productivité accrue, source de revenus en plus, mais aussi moins de pâturage, une tendance vers la saturation de l’équipement, plus de consommation de concentré et des troupeaux plus grands.

« Un signe très net est le retour de l’intensification par vache, qui reste moindre que dans le reste de l’UE puisque le rendement moyen européen a dépassé le rendement français il y a peu, avance Christophe Perrot. Cette productivité des vaches est le résultat du mode d’alimentation à l’auge grâce au soja et aux concentrés, tous deux meilleur marché par rapport au prix du lait, au détriment du pâturage. Ce mouvement est favorisé par la robotisation de la traite, apparemment jugée difficilement compatible avec une place conséquente pour le pâturage ».

Robotiser la traite se traduit effectivement par moins de vaches au pré. « Le passage en robot de traite implique quasi systématiquement une baisse du pâturage, indique Anne Briend, à la Chambre d’agriculture de Bretagne. La première raison évoquée par les éleveurs est le manque d’accessibilité au pâturage. Les vaches allant à la traite de façon autonome et sans horaires fixes, les parcelles situées par-delà une route ne sont plus accessibles, ou alors l’éleveur doit comme en système salle de traite les faire traverser. L’accès au pâturage peut se faire également par la construction d’un Boviduc, mais c’est un investissement supplémentaire. »

Saturer les outils

La seconde raison au moindre patûrage « est la volonté de saturer l’outil de traite, de 60 à 70 vaches traites par stalle de robot, pour diluer l’investissement, poursuit Anne Briend. Dans ce cas de figure, les vaches devant se succéder rapidement au robot, le temps manque pour qu’elles puissent pâturer : le temps de trajet jusqu’aux paddocks ou prairies pâturées auquel il faut ajouter l’effet troupeau qui font qu’elles vont et viennent ensemble. Les éleveurs qui souhaitent pâturer font le choix de moins saturer les stalles robot à 40-50 vaches par stalle ».

Les coûts de production et le temps de travail sont aussi une motivation pour les éleveurs. L’étude Inosys constate un coût de production en euros aux 1000 litres inférieur avec un robot par rapport à la salle de traite : tous les coûts sont inférieurs, surtout la main d’œuvre, et seuls l’alimentation et le bâtiment augmentent.

« La productivité de la main-d’œuvre apparaît comme l’atout majeur permettant une maîtrise du coût de production. En produisant 40% de lait en plus par UMO, les charges liées au poste main-d’œuvre sont diluées et compensent les surcoûts observés sur les autres postes », souligne le réseau Inosys. Le gain de temps entre une salle de traite et un robot est d’environ 2min/ vache/j soit 2h/ jour pour un élevage 60 vaches, précise Lely.

Toutefois « il faut rester attentif au concentré car dans les fermes robotisées, les vaches en consomment davantage », prévient Anne Briend. C’est lié en partie à la baisse du pâturage et en partie à la nécessité de motiver la vache à passer dans le robot (distribution de concentré au robot). Les enquêtes RoboTrAE ont montré que certains éleveurs parvenaient cependant à être économes. Premièrement, la quantité distribuée au robot peut être très faible (seulement 0,5 kg/vache/jour). Deuxièmement, en déconcentrant la ration à l’auge, il est possible de rester sur des niveaux de concentrés similaires à ceux qu’on avait en salle de traite.

Vers des élevages de plus en plus importants

Autre phénomène accompagnant la robotisation : la croissance soutenue des exploitations de plus de 150 vaches, qui sont des « grands troupeaux » à l’échelle française. Entre 2020 et 2024, cette tranche de ferme a gagné 380 unités, et celles de 100 à 149 vaches ont gagné 412 fermes. Le nombre de fermes plus petites ne fait que décroître.

Toutefois, la robotisation, si elle progresse à grande vitesse, peut aussi être freinée par le cadre réglementaire. Dans la filière du comté AOP, le robot est interdit depuis une modification introduite en 2018. D’autres AOP, ou filières, exigent un nombre minimal de jours de pâturage, ou bien deux traites par jour, des engagements difficiles à tenir avec un robot en libre accès pour les animaux.

Face à cette montée en puissance de la proportion de fermes robotisées, de plus en plus grandes en nombre de têtes, la question de l’équilibre financier de ces exploitations se pose. S’agit-il d’un facteur de fragilité ? Les fermes robotisées ont profité « de la conjoncture de ces dernières années », comme le révèle le réseau Inosys. « Par contre, en période plus difficile (2015-16), l’impact économiques de marges très réduites a été particulièrement lourd ».

Christophe Perrot souligne que, « en cas de retournement du marché du lait, ce qui ne semble pas être le cas à moyen terme, la situation de ces éleveurs, qui globalement investissent et prennent des risques, pourrait être grandement fragilisée. » Ce faisant, la capitalisation de ces fermes augmente et leur transmission est moins simple, même si leur rentabilité s’améliore. 

D’où des réponses qui sont mises en place aujourd’hui : « Eureden propose de prendre une participation minoritaire au capital de ces exploitations qui lui apportent un approvisionnement stratégique afin de sécuriser et de faciliter les plans de financement. Autre option : au Danemark, plus de 230 vaches en moyenne, des repreneurs familiaux ouvrent leur capital à des actionnaires particuliers non exploitants attirés par une diversification de leurs investissements », cite comme exemple Christophe Perrot.