Nouvellement créée, la chambre d’agriculture de région de Corse est remportée par la liste de la Confédération paysanne et du Mossa Paisana, au détriment des syndicats majoritaires. La nouvelle équipe est attendue au tournant par la Cour des comptes, qui appelle dans un rapport au vitriol à « remettre de l’ordre » dans la gouvernance.
La liste « A l’iniziu una terra », soutenue par trois syndicats, a remporté la chambre d’agriculture de région de Corse, avec 52,41 % des voix, selon les résultats officiels publiés le 8 février. Emmenée par le vigneron Jean-Baptiste Arena, la liste regroupe son mouvement Mossa Paisana et la Via Campagnola (Confédération paysanne), avec le soutien de la Coordination rurale. Maire de Patrimoniu, M. Arena est aussi conseiller territorial Core in Fronte (indépendantiste d’extrême-gauche). Avec 124 voix d’avance, sa liste d’union détrône la liste « Terra nostra » de la FDSEA et des JA (47,59 %), menée par les présidents sortants de Corse-du-Sud, Stéphane Paquet, et de Haute-Corse, Joseph-Louis Colombani (également président de la FDSEA, condamné en 2023 pour fraude aux aides Pac).
Selon France 3 Corse Viastella, Jean-Baptiste Arena compte désormais « unir toutes les forces vives de l’agriculture corse », saluant « un vote d’adhésion, un vote pour tourner une page, mais pas un vote de rejet ». « Je ne m’inscris pas dans l’opposition mais dans les projets. S’ils ont besoin de nous, nous serons là », a réagi Joseph Colombani. Et le président sortant de rappeler que l’agriculture corse traverse une « période charnière », alors qu’une démarche est en cours pour accorder davantage d’autonomie institutionnelle à l’Île de beauté.
« Remise en ordre de la gouvernance »
Autre basculement pour l’agriculture corse : pour ce nouveau mandat, les chambres d’agriculture départementales et régionale fusionnent en une chambre d’agriculture de région. Une occasion que la Cour des comptes veut saisir pour mettre en place « une série de mesures de remise en ordre de la gouvernance ». « Dysfonctionnements » dans la gouvernance, manque de prévention des conflits d’intérêts, « irrégularités persistantes » dans les finances, etc. La gestion des trois chambres est marquée par de nombreuses « lacunes » dans sept domaines, pointe la Cour des comptes dans un rapport publié le 10 février.
Parmi ses recommandations, la Cour appelle à créer « un règlement intérieur comportant des règles et des sanctions en matière de prévention des conflits d’intérêts ». Après plusieurs condamnations d’élus et de salariés, les magistrats appellent à mettre fin au « manque de détermination à lutter contre les fraudes ». Et de souligner un déficit d’« exemplarité » de la part des dirigeants. Hormis le cas de M. Colombani, une autre affaire a défrayé la chronique : celle d’un ancien directeur de la chambre de Corse-du-Sud, poursuivi avec ses proches pour fraude aux aides Pac et relaxé en juin 2022.
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FDSEA et JA étaient invités aux sessions
Concernant la gouvernance des trois chambres, la Cour des comptes pointe des « difficultés récurrentes de quorum jusqu’en mars 2019 ». Un manque qui a pu conduire à des délibérations « irrégulières », comme « celle d’octobre 2018 autorisant le président de la chambre à vendre des locaux situés sur la commune de Bastia, à signer une promesse de vente et à contracter un emprunt de 1,7 M€ ». Par ailleurs, les magistrats remarquent que « les présidents des FDSEA et des JA de Haute-Corse et de Corse-du-Sud sont conviés aux sessions de la chambre régionale depuis 2017 comme « officiels invités » au même titre que les représentants des différentes institutions publiques ». Un « traitement particulier » qui « ne s’applique pas à l’ensemble des organisations professionnelles », notent-ils. Cette pratique « devra disparaître de la chambre de région », exigent-ils.
Plus largement, la gestion des chambres « devra gagner en rigueur », exhorte la Cour. En particulier, malgré une « mise sous tutelle renforcée en 2020-2021 », la chambre de Corse-du-Sud « ne parvient pas à surmonter » ses difficultés financières. Là encore, le diagnostic des Sages de la rue Cambon est sans appel : « fiabilité contestable des données comptables », « irrégularités persistantes » et « refus de mettre en œuvre les recommandations de la direction régionale des finances publiques (DRFip) ».
En retard sur la mutualisation
La Cour appelle aussi la future chambre de région à développer la mutualisation et les prestations de services aux agriculteurs et collectivités. Les chambres corses accusent en effet un retard sur les objectifs de mutualisation fixés par le décret du 13 mai 2016, ainsi que ceux par la Cour des comptes dans un précédent rapport de 2017. Les magistrats rappellent les « dix années d’atermoiements » qui ont précédé la création de la chambre de région : celle-ci aurait dû logiquement voir le jour en 2015, à la suite de la création de la Collectivité de Corse. C’était sans compter les « conflits récurrents au sein des syndicats majoritaires », et un « blocage des instances [régionales] entre 2017 et 2019 » en raison d’un « conflit entre les deux chambres départementales ». La Cour relève aussi « la difficulté à trouver un équilibre » entre nord et sud, alors que « les deux tiers de la production se [situent] en Haute-Corse ».
Enfin, la Cour des comptes plaide pour une « clarification » des rôles entre les chambres et les autres institutions agricoles, « notamment pour la politique d’installation des agriculteurs, qui fait aujourd’hui défaut ». Bref, avec ce rapport au vitriol, le message des Sages de la rue Cambon est clair : la nouvelle équipe est attendue au tournant.