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Face au coronavirus, industrie et distribution changent leur façon de travailler

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La crise sanitaire du Covid-19 oblige l’agriculture, l’industrie agroalimentaire, la distribution, la logistique et la restauration à s’adapter à la nouvelle donne. Les clients achètent différemment, se focalisent sur certains produits, tandis que les volumes initialement destinés à la restauration doivent trouver de nouveaux débouchés. Les industriels modifient leurs productions et assurent qu’il n’y aura pas de ruptures de livraison des magasins grâce au secteur agricole dont les salariés ne sont pas concernés par le confinement.

Pas d’inquiétude pour ce qui est de l’approvisionnement des magasins alimentaires : tel est le message au grand public qu’ont voulu faire passer l’État et les organisations professionnelles face au phénomène d’achat massif qui a commencé à émerger. Des achats de précaution portant sur certains produits identifiés comme « de première nécessité » par les consommateurs comme les pâtes et le riz, mais qui se sont ensuite étendus à d’autres produits alimentaires. Ces achats motivés par la peur de manquer ne doivent pas se multiplier, a indiqué en substance le ministre de l’Économie Bruno Le Maire le 15 mars, comptant « sur le comportement responsable des Français ». Assurant qu’il n’y avait pour l’heure "aucune pénurie" en France, le ministre a indiqué qu’il n’y aurait "pas de rationnement" et que "90 à 95 % des références (seraient) présentes" dans les rayons.

En quelques jours, entre le 2 et le 8 mars, les achats de riz, pâtes et conserves en GMS avaient bondi de 21 %, selon les données de Nielsen, après +13 % la semaine d’avant. Et le vendredi 13 mars, au lendemain de l’allocution du président de la République, les ventes de pâtes ont été multipliées par 5 (celles de sucre multipliées par 3) par rapport à la moyenne des vendredis précédents, selon Nielsen. « On est à 90 % d’augmentation de nos ventes sur trois semaines et 100 % sur les derniers jours », a déclaré à l’AFP pour le groupe Panzani, Xavier Riescher, président du groupe et du Syndicat des industriels fabricants de pâtes alimentaires de France (Sifpaf).

Dans une déclaration commune de la filière agricole et alimentaire faite le 12 mars, la FNSEA, l’Ania, la Coopération agricole et la FCD indiquent : « Nous, acteurs responsables et unis de l’alimentation des Français, agriculteurs, éleveurs, coopératives, entreprises alimentaires et distributeurs, nous mobilisons pour continuer à fournir aux Français les produits alimentaires nécessaires, dans le contexte de crise du coronavirus qui impacte aussi notre secteur. »

Selon Dominique Chargé, président de Coop de France, les usines privilégient la production de masse, aux produits plus segmentés. Ainsi, l’industrie des pâtes alimentaires se concentre sur une dizaine de formats simples, afin de limiter les changements de production. « C’est vrai pour Panzani, pour Barilla, Garofalo, qui fait le très haut de gamme. On se concentre sur ce qu’on arrive à produire », assure Xavier Riescher. Les formes de pâtes complexes à produire sont délaissées au profit des formes plus simples.

Les cadences ont été partout augmentées. Les usines françaises du groupe Panzani (Ebro Foods), qui ne tournent habituellement pas le week-end, ni la nuit, produisent depuis quelques semaines sans discontinuer. « On travaille sept jours sur sept, 24 heures sur 24, il y a une mobilisation exceptionnelle des ouvriers français », déclare le p.-d.g. de Panzani.

C’est aussi le cas chez le numéro 4 de la production de pâtes alimentaires en Italie, La Molisana. « Depuis début février, au niveau de la production, on est à +50 % en Italie », indique Michel Liquidato, responsable commercial France de la marque haut de gamme. L’usine unique de Campo Basso, au nord de Naples, a même augmenté de 150 % l’approvisionnement de pays comme la Hongrie ou la Roumanie, indique-t-il. « Malgré ce contexte difficile, aucun de nos sites de production n’est actuellement soumis à des mesures de confinement », a confirmé le groupe Barilla.

Si les achats de précaution sur les produits de première nécessité devaient continuer à s’amplifier, alors "les industriels devront s’adapter en priorisant la fabrication de ces produits sur leurs chaînes de production" selon l’Ania. Les entreprises pourraient être amenées, "en accord avec les distributeurs, à supprimer les lots promotionnels sur ces produits très prisés", poursuit l’organisation professionnelle. Par exemple, les lots conditionnés pour être vendus en promotion vont se raréfier, afin de simplifier et d’accélérer le conditionnement.

Rediriger les volumes destinés à la restauration

L’Ania réfléchit aussi à la façon d’augmenter les livraisons aux hôpitaux où il y aura plus d’activité dans les semaines à venir. Une réorientation des chaînes logistiques qui pourrait être facilitée si, dans le même temps, des écoles sont fermées. Et pour assurer de livrer tous les clients, des volumes destinés à la restauration hors domicile pourraient être réorientés vers la grande consommation. Si les commandes de la restauration hors domicile (RHD) sont en baisse de 50 à 70 % à la suite de la fermeture des restaurants, cela permet le transfert de matière vers les commandes de la grande distribution, qui, à l’inverse, augmentent fortement, a indiqué Dominique Chargé, président de la Coopération agricole, dans une déclaration à Agra Presse le 16 mars.

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Dans ce contexte, la question des ressources humaines disponibles est un élément important. Si les taux d’absentéisme avoisinent 15-20 %, voire 30 %, dans certaines usines, ils sont « tout à fait gérables », veut rassurer Dominique Chargé. Il assure que les coopératives sont mobilisées « pour fournir les clients, mais aussi approvisionner les usines » en maintenant la continuité de la collecte dans les exploitations. Les salariés du secteur agricole ne sont d’ailleurs pas concernés par le confinement à domicile décrété depuis le 17 mars.

Pour « garantir la sécurité de la chaîne d’approvisionnement en produits alimentaires et de première nécessité », les règles de « recrutement, de travail de nuit, sur les heures supplémentaires » des magasins seront assouplies, a indiqué Bruno Le Maire. Chose faite selon la ministre du Travail Muriel Pénicaud qui a pris immédiatement un arrêté autorisant le travail le dimanche dans le secteur logistique.

Le bio sur une autre partition

Toute la distribution alimentaire ne vit pas la crise de la même façon. À l’opposé de la grande distribution, la distribution spécialisée biologique subit moins les achats de précaution massifs. « Nous n’avons pas eu de mouvement de panique en distribution bio », indique Henri Godron, président du Synadis et directeur de quatre magasins Biocoop, à Agra Presse. « Nous connaissons mieux nos clients que dans la distribution conventionnelle, ils nous font confiance et nous avons pu leur expliquer que tous les produits resteraient disponibles », se félicite Henri Godron. Côté logistique et approvisionnement, « pas de signe d’inquiétude » non plus selon ce dernier, qui rappelle que le bio « a moins de produits importés du fait de la priorité donnée à l’agriculture française ».

La polyvalence des équipes, représentant dix salariés en moyenne, permettra par ailleurs de faire face aux arrêts maladies. « Nous pourrons rester ouverts, même avec 10 ou 15 % de salariés arrêtés », rassure encore le président du syndicat professionnel. Sans avoir encore reçu d’indication du gouvernement, les membres du Synadis sont en discussion pour étendre leurs horaires d’ouverture et prévoir des plages dédiées aux personnes fragiles, malades et personnes âgées.

Fleury Michon augmente ses capacités et réaffecte ses salariés

Le charcutier vendéen Fleury Michon a indiqué le 17 mars qu’il avait apporté des adaptations à l’organisation de sa production pour répondre aux nouvelles exigences des consommateurs en temps de crise du coronavirus. « Les livraisons des produits en charcuterie et en plats cuisinés auprès des distributeurs ont augmenté de 20% à 30% » déclare Fleury Michon qui a réaffecté les salariés du site de Montifaut (Vendée) qui travaillaient pour le catering aérien vers d’autres sites. Les collaborateurs de la production travaillent désormais 6 jours par semaine au lieu de 5 habituellement. Fleury Michon a aussi anticipé l’augmentation du taux d’absentéisme avec « un système de prêt de salariés. » Actuellement, l’industriel ne constate pas de difficultés d’approvisionnement en matière premières, disposant « d’un stock de deux semaines de porc, quatre semaines pour la volaille ». Il se réserve la possibilité de prioriser certaines références afin de pouvoir répondre à cette hausse de la demande.

Encouragements et reconnaissance

Evoquant un double défi, « sanitaire et économique » face à la propagation mondiale du Covid-19, Bruno Le Maire et Didier Guillaume, les ministres de l’Economie et de l’Alimentation, ont salué le professionnalisme des salariés des coopératives, des PME et des industriels de l’agroalimentaire, qui dès le début ont « répondu présents ». Vous êtes « un maillon essentiel de cette chaîne d’approvisionnement, ont souligné les ministres, les Français s’en rendent compte, aujourd’hui plus que jamais ». Bruno Le Maire et Didier Guillaume leur ont donc adressé « un message d’encouragement et de reconnaissance du gouvernement. Pour votre savoir-faire et votre sens des responsabilités, nous sommes en mesure d’assurer aux Français qu’ils pourront se nourrir sainement et sans privation. Cela est essentiel et nous vous le devons ».