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Green deal : Bruxelles tente de rassurer à la veille de la publication de ses stratégies « agricoles »

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Consciente des réticences que peuvent susciter ses propositions, la Commission européenne tente de déminer le terrain auprès du secteur agricole alors qu’elle présentera le 20 mai ses stratégies « de la fourche à la fourchette » et « biodiversité à l’horizon 2030 » qui visent particulièrement l’agriculture. Ces stratégies ne seront pas menées « contre » mais « avec » les agriculteurs, promettent les deux commissaires en charge de ces dossiers Stella Kyriakides (Sûreté alimentaire) et Virginijus Sinkevičius (Environnement). Les objectifs les plus attendus, ceux concernant la réduction des risques et des volumes de l’utilisation des produits phytosanitaires ou la diminution du recours aux antibiotiques, restaient à fixer à quelques jours de l’adoption de ces propositions.

L’agriculture est un des principaux – si ce n’est le principal – secteurs économiques visés par les stratégies « de la fourche à la fourchette » et « biodiversité 2030 » que lancera la Commission européenne le 20 mai (1). Refusant de reporter la présentation de ces deux pièces maîtresses de son Green deal, malgré la pandémie de coronavirus, Bruxelles tente déjà de rassurer les agriculteurs sur le bien-fondé de ces propositions qui devraient notamment fixer des objectifs de réduction de l’usage des produits phytosanitaires, des engrais ou encore des antibiotiques. À quelques jours de l’adoption de ces stratégies, les deux commissaires qui en ont la charge – Stella Kyriakides et Virginijus Sinkevičius – sont venus délivrer la bonne parole de la Commission européenne auprès des parlementaires européens, leur assurant que la transition proposée – « rendue d’autant plus nécessaire par la pandémie » – était une « opportunité » pour la compétitivité agricole de l’UE. Mais certains en doutent. Pour l’eurodéputé autrichien Alexander Bernhuber (chrétien-démocrate), par exemple, le projet de Bruxelles se concentre de façon disproportionnée sur l’agriculture et il ne contient aucune approche pour la mise à contribution des villes et des citoyens.

Texte à trous

Responsable de la stratégie « de la fourche à la fourchette » la commissaire européenne à la Sûreté alimentaire, Stella Kyriakides, a rappelé, lors de son échange le 11 mai avec les eurodéputés de la commission de l’Agriculture, les engagements majeurs de cette stratégie : la réduction de l’utilisation des pesticides et des risques liés à leur usage, la diminution des volumes d’engrais utilisés, la baisse du recours aux antibiotiques mais aussi le bien-être animal, l’amélioration de l’information aux consommateurs et la réduction du gaspillage alimentaires. Et, pour les atteindre, des objectifs chiffrés à l’horizon 2030 seront définis. Mais à ce stade, dans le dernier projet de texte – intitulé « Pour un système alimentaire équitable, sain et respectueux de l’environnement » – dont la consultation interservices à Bruxelles est finalisée, la plupart de ces chiffres restent en blanc. Une décision finale doit encore être prise au niveau politique en collaboration avec le secrétariat général de la Commission. « Je sais que ces changements ne seront pas faciles mais ils s’imposent », assure Stella Kyriakides qui promet qu’il n’y aura « pas de restrictions mais des solutions pour les agriculteurs ». La stratégie devrait adresser « des recommandations » à chaque État membre concernant les neuf objectifs spécifiques de la future Pac avant qu’ils ne soumettent leurs projets de plans stratégiques à la Commission européenne.

« Des objectifs obligatoires »

Le projet de stratégie « biodiversité 2030 » – intitulé « Faire revenir la nature dans nos vies » – qui sera présenté, lui aussi, le 20 mai, apporte plus de détails en termes de chiffres. Mais ceux-ci devraient être harmonisés au dernier moment avec ceux de la stratégie « de la fourche à la fourchette ». Il suggère d’atteindre 25 % de surface en agriculture biologique d’ici 2030, de consacrer 10 % des terres agricoles à des éléments non productifs et de réduire d’au moins 20 % l’utilisation des engrais et les risques et l’utilisation des pesticides chimiques de 50 %. Et le commissaire européen à l’Environnement Virginijus Sinkevičius d’ajouter le 12 mai devant la commission parlementaire compétente que « des objectifs volontaires ne suffiront pas. S’ils ne sont pas obligatoires, ils ne seront pas appliqués ». Il promet que les objectifs concernant les pesticides porteront à la fois sur les risques et les volumes. Et il a confirmé que le plan d’action zéro pollution pour l’eau, l’air et les sols était en cours d’élaboration.

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Mais, veut-il croire, ce n’est pas « une menace pour le secteur agricole, au contraire c’est une énorme opportunité de faire de cette transition un avantage économique ». Selon les estimations de ses services, cette transition pourrait apporter au secteur plusieurs centaines de milliards d’euros d’avantages économiques possibles. « Mais je n’ignore pas pour autant les problèmes à court terme qui pourront se poser, souligne Virginijus Sinkevičius. C’est une transition sans précédent. C’est pourquoi des solutions vont être disponibles pour les États membres pour encourager les agriculteurs qui s’engagent ». En plus des éco-régimes du premier pilier de la future Pac (encore en négociation), le commissaire a évoqué un assouplissement des règles de la concurrence pour ce qui concerne la durabilité ou encore des mesures pour favoriser la consommation durable notamment avec un nouvel étiquetage.

(1) Voir n° 3741 du 11/05/2020

Une perte de flexibilité, selon le Copa-Cogeca

« Les agriculteurs et les propriétaires forestiers européens sont-ils vraiment au cœur de la stratégie sur la biodiversité pour 2030 ? », demandent dans une analyse publiée le 8 mai les organisations et coopératives agricoles de l’UE (Copa-Cogeca). Pour elles la réponse est clairement non, le projet actuel étant principalement construit "contre les agriculteurs" : « La plupart des actions prévues visent des activités liées à l’agriculture et à la sylviculture. Alors que les autres secteurs et les zones urbaines seront uniquement encouragés à agir volontairement et à participer à différentes plates-formes et partenariats. » « La stratégie sur la biodiversité proposera une série d’objectifs et ne tiendra compte des analyses d’impact que dans un deuxième temps. Pour les agriculteurs, c’est mettre la charrue avant les bœufs », écrit également le Copa-Cogeca. Le lobby agricole estime donc que cette stratégie va enlever aux États membres une grande partie de la flexibilité dont ils ont besoin en leur imposant des lignes directrices et des critères stricts. « Cette approche ne fera que limiter davantage la prise en compte des exigences économiques, sociales et culturelles et des caractéristiques régionales et locales à l’avenir », dénonce donc le Copa-Cogeca, « en restreignant davantage la façon dont les agriculteurs utilisent leurs terres ou en les soumettant à une taxation supplémentaire ».