Alors que la consommation chute fortement en France, l’industrie de la viande continue à se structurer. Les dernières acquisitions de Bigard, Vion, JBS ou Smithfield montrent que pour être compétitifs, les industriels de la viande doivent se concentrer. Pour résister aux grands groupes étrangers, les industriels français ont également intérêt à continuer à utiliser leurs atouts (adaptation de l’offre aux demandes de la GMS, viande de qualité qui se conserve plus longtemps que les produits importés…), tout en n’hésitant pas à importer du minerai de volaille brésilien, beaucoup moins cher que le minerai français. A l’occasion d’une table ronde sur les filières animales, le nouvel office FranceAgrimer a développé quelques pistes qui peuvent permettre aux industriels français de maintenir leur compétitivité.
L’industrie de la viande évolue aujourd’hui dans un contexte difficile. En 2008, la consommation de viandes dans l’Union européenne a diminué de 1,5 %, s’établissant à 41,949 millions de tonnes équivalent carcasse. Il s’agit du premier recul de la consommation totale de viandes depuis l’élargissement de l’UE aux nouveaux Etats membres en 2004. La viande de volailles est la seule à avoir crû en 2008 pour s’établir à 11,5 millions de tec (+ 0,3 %). Alors qu’auparavant la croissance démographique était le moteur de la consommation totale de viandes de l’UE, elle ne suffit plus aujourd’hui à compenser la baisse de la consommation individuelle. La situation en France est aussi mauvaise : la consommation y a diminué de 0,8 % en 2008 pour 5,633 millions de tec. En 10 ans, la consommation individuelle s’est réduite de 5,7 kgec, passant de 94,1 kg en 1998 à 88,4 kg en 2008, soit une diminution de 0,6 % par an. Le porc est toujours la viande la plus consommée avec 38,8 % des volumes totaux. La consommation de viande des Français diminue et se modifie avec le temps. « Elle se concentre de plus en plus sur le discount et le rayon traiteur, même si ce dernier segment risque de pâtir de la crise », explique Bernard Baudienville, chef de service produits et filières alimentaires de Ubifrance. Pour résister à cette baisse de la consommation, l’offre de viande évolue également, en France comme au plan mondial : elle est de moins en moins fragmentée.
La concentration n’est pas terminée
En effet, la récente finalisation du rachat de Socopa par Bigard pour créer la nouvelle filiale Socopa Viandes témoigne de l’évolution du marché de la viande, qui se concentre de plus en plus. La stratégie de concentration de Bigard (qui avait déjà acquis Charal en août 2007) est proche de celle des grands leaders mondiaux de la viande et est une réponse à l’arrivée des groupes nord et sud américains en Europe ainsi qu’au très rapide développement du groupe Vion. L’industrie de la volaille européenne est pour le moment nettement plus concentrée que la viande rouge, puisque le top 15 des entreprises produit plus de la moitié de la viande de volaille européenne, contre 35 % pour le porc et 31 % pour la viande bovine. Les acquisitions se multiplient ces derniers temps : le brésilien JBS a acquis l’australien Tasman Group, les américains Smithfield Beef et Five Rivers Feedlot, ainsi que plus de 50 % de l’italien Inalca ; le géant américain Smithfield a repris Sara Lee Meats Europe et a fusionné avec l’espagnol Campofrio ; Plusfood a été racheté par le numéro deux brésilien de la volaille Perdigao… Le géant néerlandais Vion (issu de la fusion des deux leaders du marché néerlandais Dumeco et Hendrix Meat) est également très actif : il a acquis le britannique Grampian l’année dernière et est numéro un européen de la viande avec un chiffre d’affaires de 7,14 milliards d’euros en 2007. Les acquisitions transfrontalières permettent de faire le poids face à la grande distribution et de répartir le risque dans un secteur souvent fragilisé par les épizooties et les embargos. « Les Américains sont bien heureux de voir JBS arriver, avec son argent frais pour restructurer le marché de la viande », souligne Bernard Baudienville. En Amérique latine, JBS a profité des faillites successives pour acquérir des outils de production, notamment des abattoirs argentins, peu chers. Au total, JBS a une capacité d’abattage de 65 200 bovins par jour. Le groupe peut s’agrandir rapidement car il est aidé par un fonds d’investissement et de participation constitué par la Banque nationale de développement du Brésil et des fonds de pension. Selon Bernard Baudienville, « ce phénomène de concentration n’est pas terminé. D’autres acquisitions sont à prévoir ». Sur un plan plus local, selon Yves Trégaro, de la direction marchés études et prospectives de FranceAgrimer, les industriels français ont intérêt à regrouper leur logistique avec leurs concurrents. « Il faut aller de plus en plus vers une massification de l’offre pour réduire au maximum les coûts d’approvisionnement », indique-t-il.
Des limites légales
La concentration a toutefois des limites légales : JBS a dû renoncer à acquérir National Beef Packing (qui représente 11 % du marché américain de la viande de bœuf), à cause des conditions imposées par l’autorité américaine de concurrence. Ce mariage aurait donné naissance à un groupe pesant 14 milliards de dollars, réalisant le tiers des abattages aux Etats-Unis et qui aurait été leader mondial de la viande de bœuf. En France, Bigard va devoir se séparer dans les six mois de son usine de Vitry-le-François dans la Marne et de Nœux-les-Mines dans le Pas-de-Calais tandis que Socopa, lui, devra se détacher de Mirecourt et d’Eloyes dans les Vosges et de Verdun dans la Meuse. La concentration semble être aujourd’hui indispensable pour que les industries françaises résistent aux grands leaders mondiaux. Elles doivent également dynamiser leurs importations de volailles, et continuer à utiliser leurs atouts sur le marché de la viande bovine.
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Importer le minerai de volaille brésilien
Pour la fabrication de produits transformés de volaille, les producteurs européens ont intérêt à importer leur minerai de volaille, car le minerai européen n’est pas compétitif. En effet, le kg vif de minerai français coûte 0,69 euros, contre 0,45 euros pour le minerai brésilien. La solution, pour Yves Trégaro, consiste donc à avoir une double activité « minerai importé » et « minerai autochtone ». Pour être compétitif, il est impossible selon lui de se concentrer sur le minerai français ou européen. De plus, le minerai étranger permet de saturer les capacités de transformation pour écraser les charges de structure.
Utiliser nos atouts en viande bovine
Concernant la viande bovine, les industriels français doivent continuer à utiliser leurs atouts. Ils sont en effet les mieux à même de fournir les quantités demandées, de respecter les cahiers des charges des GMS, grâce à la massification et à leur capacité de tri. Les produits carnés importés ont beaucoup de défauts : ils arrivent par bateau, sont difficiles à travailler, ont des DLC limitées et une couleur foncée qui déplaît aux consommateurs. Les Français attachent beaucoup d’importance à la qualité, la race, la couleur de la viande et sont donc en ce sens des alliés des industriels français, très performants dans ce domaine. Autre atout des industries françaises : leurs ateliers de découpe associés à des abattoirs leur permettent d’assurer un approvisionnement rapide, et d’éviter les ruptures de stock. Le renforcement de l’activité produits élaborés est un bon moteur de croissance car elle permet d’avoir des marges élevées, comme le montrent notamment les groupes Danish Crown et Vion. « Les produits élaborés sont une solution dans ce métier qui rapporte peu et qui nécessite beaucoup de capital », souligne Bernard Baudienville. Autre nécessité : les industriels de la viande doivent continuer à répondre aux exigences de la GMS, qui souhaite avoir le moins de stock possible.