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Forum des experts de haut niveau de la FAO La libéralisation des marchés reste le maître mot des experts en développement

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Pendant deux jours, les 12 et 13 octobre, des experts de haut niveau se sont réunis à Rome sous l’égide de la FAO pour répondre à cette question : « comment nourrir le monde en 2050 ? ». Au programme : des échanges d’idées et la production de consensus en vue du sommet mondial de l’alimentation prévu mi-novembre. Malgré la crise alimentaire de 2008, les spécialistes gardent un discours très libéral.

«Vous avez remarqué ? Le mot de régulation n’a presque jamais été employé ». Cette réflexion d’un spécialiste français témoigne d’une certaine perplexité. C’est effectivement sous le sceau de la libéralisation des marchés, fort peu remise en cause, que se sont déroulées les 12 et 13 octobre à Rome les discussions du forum des experts de haut niveau organisé par la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture) sur le thème « Comment nourrir le monde en 2050 ? ». Des idées à la limite du paradoxe, alors que la crise alimentaire de 2008 est encore dans les têtes. La FAO avait programmé cet événement bien avant que ne soit décidé le sommet mondial de l’alimentation, qui doit réunir chefs d’Etat et de gouvernement à Rome du 16 au 18 novembre. Mais ce dernier était bien sûr dans la ligne de mire des organisateurs et des participants, donnant un nouveau sens aux échanges. L’objectif était donc aussi de produire du consensus. Et faute de mieux, la libéralisation des marchés se révèle être une idée toujours comprise et partagée.

Des ressources suffisantes…
« Le monde dispose de ressources suffisantes pour se nourrir », a expliqué Josef Schmidhuber, économiste principal de la FAO, le 12 octobre. En 2050, la planète comptera 9,2 milliards d’habitants soit 2,3 milliards de plus qu’aujourd’hui. Nourrir la planète exigera d’augmenter de 70 % la production agricole par rapport à 2009. La récolte de céréales devra progresser de plus de 50 % pour atteindre 3,2 Mds de tonnes. En viande, les besoins doubleront presque pour monter à 470 Mt, et en soja, la moisson devra atteindre 300 Mt contre 215 Mt aujourd’hui. Mais, « sur les 4,2 Mds d’hectares cultivables, seuls 1,6 milliard sont cultivés aujourd’hui », a rassuré Josef Schmidhuber. Une marge de manœuvre existe aussi concernant les rendements. « Il y a des techniques qui permettent d’élever les plafonds et qui, jusqu’à maintenant, ont été négligées », a précisé le spécialiste. Celles-ci ne reposent pas que sur les OGM. Il s’agit aussi de mieux utiliser l’irrigation. « Seuls 31 millions d’hectares sont irrigués sur un potentiel de 318 millions d’hectares », a souligné le professeur. « Sur 93 % des terres africaines, la survie des habitants dépend des précipitations naturelles que le changement climatique rend de moins en moins prévisibles », a commenté pour sa part Jacques Diouf, directeur général de la FAO.

… Mais mal réparties
Le vrai problème n’est donc pas dans la quantité de ressources disponibles mais dans leur répartition. La population va principalement se développer dans les régions les plus pauvres, où le taux de croissance démographique est prévu à + 114 %, contre + 14 % en Europe et en Asie du Sud-Est. De fait, la FAO prévoit une augmentation des échanges. « Les importations nettes de céréales des pays en développement devraient plus que doubler, passant de 135 Mt en 2008/2009 à 300 Mt en 2050 », a par exemple signalé Josef Schmidhuber. Ce sera aux pays développés d’assumer ces besoins. Ce qui, pour Csaba Csaki, directeur du département d’économie agricole de l’université Corvinus à Budapest, est tout à fait logique. « La faim est due au manque de revenus, à la pauvreté », a-t-il expliqué. Conséquence, « il faut cesser d’évoquer uniquement le blé, le maïs ou le riz et parler de l’agriculture à haute valeur ajoutée, pour que ceux qui n’ont pas assez d’argent puissent en obtenir », avance-t-il donc.

La dépendance alimentaire sans problème si le contexte est stable
Pour le spécialiste, les pays en développement doivent continuer de produire banane, cacao ou café. A ceux qui s’inquièteront d’une mainmise alimentaire accrue des pays du Nord sur ceux du Sud, il répond : « Sur le pétrole, la dépendance de nombreux pays est bien plus criante et stratégique que pour le blé, et finalement, le système tient ». Pour le professeur, les institutions internationales, qu’il s’agisse des Nations Unies ou de l’OMC (Organisation mondiale du commerce), doivent avant tout garantir la paix et la loyauté des échanges… Sans embargo ni restriction dus aux crises. Un raisonnement que ne renie absolument pas Albert Ramdin, sous-secrétaire général de l’organisation des Etats américains. « Notre expérience montre que les pays des Caraïbes ne sont pas capables de nourrir leur population, a-t-il notamment expliqué en table ronde. Comment faire pour leur assurer un accès aux produits qui leur permettront d’alimenter leurs habitants ? »

L’ouverture des marchés garante d’une faible volatilité
Pour Alain de Janvry, professeur en économie de l’agriculture et des ressources à l’université de Berkeley, en Californie, « l’OMC est très importante dans certains domaines mais son impact sur les prix des marchés mondiaux est limité ». Autrement dit, « si on retire les subventions et si on libéralise, les prix des céréales ne grimperaient que de 5 % selon certaines études, précise-t-il, modèles économiques à l’appui. Or aujourd’hui, les prix peuvent être multipliés par trois ». Pourquoi réguler les prix, donc ? Même raisonnement pour Homi Kharas, chercheur à l’institut américain Brookings. « S’il n’y avait pas de régulation, nous serions dans un marché beaucoup moins volatil », juge-t-il. Dans cette perspective, le spécialiste souhaite que l’OMC dérégule de façon symétrique importations et exportations, ce qui n’est pas le cas actuellement. Pour l’expert, toute la difficulté réside dans la phase de transition instable qui précède la libéralisation. Pour la franchir, il concède la mise en place de stocks alimentaires, que pourraient gérer par grandes zones des organisations comme l’Asean (Association des nations de l’Asie du Sud-est).

Des alternatives difficiles à imaginer
Bien sûr, le forum a aussi offert une tribune à d’autres sons de cloche. « Ceux qui préconisent l’ouverture des marchés constatent que ce sont justement les pays qui ont le plus libéralisé leur économie qui ont souffert le plus durement de la crise alimentaire de 2008 », a par exemple rappelé un professeur de l’université de Wesley, aux Etats-Unis. « Comment l’OMC peut-elle persuader les gouvernements d’entrer dans cette logique ? », s’est-il insurgé. Sauf que, penser autrement, n’a rien de simple. Si Alain de Janvry reconnaît que « nous n’avons pas assez mis l’accent sur l’agriculture de subsistance », personne n’a de recette pour accroître les investissements du privé dans ce type de production, par exemple. « C’est une question fondamentale, avoue Roberto Ridolfi, directeur de l’Office de coopération EuropeAid de la Commission européennne. Mais actuellement, nous manquons d’idées ». La route vers une autre forme de développement paraît encore longue.

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