Spécialiste des questions d'économie régionale et professeur au Conservatoire nationale des arts et métiers (Cnam), Laurent Davezies annonce, dans son ouvrage La crise qui vient paru en 2012, l'affaiblissement des mécanismes de solidarité entre territoires et la montée en puissance de quelques métropoles.
Dans votre ouvrage, vous réfutez l'idée que la France soit partagée entre des métropoles riches et choyées par les politiques publiques et un monde rural pauvre et délaissé.
La mondialisation a été à l'origine d'un regain des disparités interrégionales de PIB par habitant, au bénéfice des territoires urbains les plus productifs. Mais les inégalités de revenu entre les régions n'ont cessé de se réduire depuis les années 60.
Le monde rural bénéficie d'une redistribution prodigieuse. 10% de la création de richesse de l'Ile de France passe en subvention implicite à la province, car cette région contribue beaucoup plus à la croissance et au budget public qu'elle n'en bénéficie.
En fait, le monde rural est extraordinairement financé. La solidarité territoriale joue beaucoup, notamment au travers de mécanismes de redistribution indirects.
Pour prendre l'exemple de l'éducation. Si la politique consiste à dire : « Quand on a des élèves, on a des profs », le résultat c'est que l'on met deux fois plus de moyens par élève dans le Limousin qu'en Seine Saint Denis, indépendamment de toute stratégie territorialisée.
Selon vous, cet équilibre va changer. La remise en cause des financements publics met en danger ce mécanisme de solidarité territoriale vers le monde rural.
Oui, une page se tourne. La solidarité territoriale va être rabotée. A droite comme à gauche, on sait qu'il faut réduire la dépense publique. L'idée d'une égalité territoriale par kilomètre carré, il faut l'oublier, c'est un fantasme.
Il ne faut pas oublier que jusqu'ici le monde rural s'en est bien sorti. Il a bénéficié des apports de touristes, de retraités, de nouvelles populations actives qui vont travailler dans les villes, les navetteurs.
Malgré les réformes à venir, il y aura toujours un volume important de populations touchant des retraites. Avec la montée des prix du logement, le monde rural a de beaux jours devant lui pour accueillir ces personnes.
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Les apports du tourisme et des résidences secondaires ne devraient pas s'arrêter. Au contraire, les pratiques de tourisme domestique vont croître dans un monde où il est de plus en plus dangereux de voyager.
Les navetteurs c'est plus compliqué. Si nous rencontrons une crise lourde avec la Russie et que le prix du baril de pétrole remonte, cela peut affecter tous ces gens qui dépendent de la voiture et de coûts de chauffage importants.
Pour vous, la crise de 2008 a mis en lumière le développement des métropoles…
Parallèlement au rabotage des mécanismes de solidarité territoriale, on observe un deuxième mécanisme, la concentration forte de l'activité productive compétitive dans les métropoles.
Cela concerne une poignée de villes. On compte 700 aires urbaines en France. Entre septembre 2007 et décembre 2012, la France n'a toujours pas récupéré ses emplois. À l'inverse, une dizaine d'aires urbaines ont plus d'emploi qu'elles n'en avaient en 2007. Ce sont les aires urbaines de Rennes, Nantes, Bordeaux, Toulouse, Aix-Marseille, Lyon.
La crise a fait émerger ces métropoles de façon claire. Alors que le reste du pays plongeait, ces villes n'ont fait que ralentir.
La Creuse est-elle condamnée à vivre uniquement de tourisme et d'agriculture, comme dans le livre de Michel Houellebecq, La Carte et le territoir ?
Je ne dirais pas « condamnée ». Depuis 30 ans, les territoires d'économie résidentielle qui représentent 40% du territoire français ont mieux marché que les territoires métropolitains, que ce soit en termes de solde migratoire, de revenu ou de contrôle du chômage, et ce en dépit de l'effondrement de l'agriculture en termes d'emploi. Parce que ce sont des zones où l'on trouve beaucoup de jobs peu qualifiés qui subissent peu de changements technologiques. Mais ce sont aussi des territoires contrairement à ce que l'on pense, de plus en plus habités. Depuis les années 50, il y a eu certes un exode rural, mais l'usage du monde rural a augmenté grâce au tourisme et aux résidences secondaires. Si vous comptez en termes de nuitées, le monde rural a gagné 10% de population depuis 1975. Vous pensez qu'il y a 11,3 millions d'habitants dans le monde rural, ils sont en fait 12,4.
Cela ne veut pas dire qu'il faut abandonner l'agriculture. En Pyrénées Atlantiques, le revenu moyen par exploitation ne peut pas permettre à un ménage de vivre. Or plein de jeunes s'y installent. Ce sont des masos ? Pas du tout. Petit bout par petit bout, en joignant une activité agricole, une activité de gite rural, un poste de secrétaire de mairie à mi-temps, on peut faire vivre un ménage.