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L’agriculture au cœur du problème des microplastiques

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À côté des retombées atmosphériques, l’agriculture a un rôle majeur – mais difficilement chiffrable – dans la pollution des sols aux microplastiques : bâches d’ensilage, films de paillage, intrants (pesticides, engrais, boues, irrigation…).

C’est presque une lapalissade : en contact direct avec les sols, l’agriculture a un rôle central dans la pollution aux microplastiques. Mais sa contribution exacte est difficilement chiffrable. Après usage et fragmentations à l’épreuve du temps, les plastiques subsistent notamment sous forme de microplastiques (taille de 1 μm à 5 mm) et de nanoplastiques (taille inférieure à 1 μm). À cette échelle, il est difficile d’identifier leur origine. « On regarde les plastiques qui sont là, leur taille, les polymères, mais c’est impossible de savoir précisément d’où ils viennent. Bien sûr, s’il y a eu des serres ou du paillage plastique, on peut avoir quelques idées », explique Bruno Tassin, chercheur sur les sources de contamination à l’École des Ponts ParisTech.

Face à ce problème, la Ferme France n’est pas restée sans rien faire. À l’initiative des fabricants de pesticides, l’éco-organisme Adivalor a été créé dès 2001 pour la filière. Si bien que 98 000 t de déchets plastiques ont été collectées auprès d’agriculteurs en 2023, selon la synthèse (en anglais) de l’expertise scientifique collective (ESCo) sur les plastiques en agriculture menée par l’Inrae et le CNRS.

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Sur ce tonnage, 73 % des plastiques agricoles étaient utilisés par l’élevage. « On pourrait imaginer que mis bout à bout, c’est le paillage et les serres qui consomment le plus de plastique, mais non ! En France, où la production animale est très présente, l’élevage est le premier consommateur de plastiques, notamment pour la conservation des fourrages et l’ensilage », souligne Baptiste Monsaingeon, sociologue à l’Université de Reims Champagne-Ardenne.

À l’échelle de sa filière, l’agriculture reste un petit contributeur. « Dans la chaîne de valeur de l’alimentation, 10 % des usages de plastiques relèvent de l’amont agricole, et 90 % relèvent de l’aval. Donc, s’il faut prioriser la sortie du plastique c’est bien par l’aval qu’il faut commencer, même s’il faut que l’agriculture s’y mette et réfléchisse au problème », affirme Baptiste Monsaingeon, par ailleurs copilote de l’ESCo

Quatre grandes sources

Pour Bruno Tassin, on peut classer les microplastiques des sols agricoles en quatre grandes catégories. Premièrement, il y a les produits agricoles dans lesquels on a volontairement mis des microplastiques. Il s’agit de certains phytosanitaires, semences et engrais pour des fins d’enrobage ou de relargage contrôlé. En Europe, en 2019, seulement 3 % des plastiques utilisés dans l’agriculture constituaient cet usage, selon l’ESCo. « Autant que je sache, les microplastiques sont de moins en moins utilisés à ces fins-là, et ce sera interdit en 2028 ou 2031 selon les produits dans l’Union européenne », indique le chercheur.

Deuxième catégorie, les produits utilisés par l’agriculture qui involontairement contiennent des microplastiques. Il s’agit des boues de stations d’épuration, des lisiers et des eaux d’irrigation. « Les boues de stations d’épuration sont une source très importante de microplastiques dans les sols agricoles », assure Marie-France Dignac, chercheuse en biologie des sols à l’Inrae. Les études sur le sujet montrent que plusieurs milliers de tonnes de microplastiques sont apportées par les boues dans les sols agricoles français, malgré les différences de méthodologie dans la quantification. « Les composts d’ordures ménagères résiduelles (ou tri mécano-biologique, NDLR) sont aussi très contaminés », ajoute-t-elle.

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Troisième catégorie : les microplastiques déposés au sol par retombées atmosphériques, qui entraînent « des niveaux élevés de contamination des sols agricoles » rapporte l’ESCo.

Enfin, les macroplastiques qui sont en contact avec le sol et susceptibles de se dégrader. Il s’agit des paillages, serres, films, cordes et autres plastiques agricoles. Dans son Evaluation des plastiques agricoles et de leur durabilité de 2021, la FAO a produit une matrice de risques qui classe « prioritaires » les plastiques agricoles les plus problématiques : c’est le cas des engrais à libération lente enrobés de polymère, des films de paillage, des films et filets pour balles, des bandes d’irrigation goutte-à-goutte et des sacs en plastique utilisés par la filière banane. Un travail qui a le mérite d’exister, souligne Bruno Tassin, mais qui ne permet pas in fine une estimation précise du risque de contamination. « À ma connaissance, il n’y a pas de cheminement complet qui indique, par exemple, que tel lien de balles de foin est lié à telle contamination des sols ».

En somme, la science de la pollution des plastiques agricoles reste jeune. « On manque d’enquêtes de terrain auprès des agriculteurs pour savoir concrètement comment les plastiques sont utilisés, combien de temps ils servent, où est-ce qu’on les met une fois qu’on ne les utilise plus, comment on gère techniquement la désinstallation d’un film de paillage… », indique Baptiste Monsaingeon. « Ce point aveugle est très important à combler car il permettrait d’expliquer d’autres formes de pollutions par les microplastiques, et d’identifier un certain nombre de leviers pour faire évoluer les pratiques. »

LM

« On manque d’enquêtes de terrain »

Fausses promesses du biodégradable

Il existe bien les plastiques agricoles biodégradables comme alternatives aux plastiques conventionnels, mais ce n’est pas nécessairement la bonne solution. « La plupart des plastiques biodégradables ne vont pas se dégrader dans des conditions environnementales classiques, que l’on retrouve dans la nature. Pour beaucoup il faut des conditions particulières, type compost industriel, pour avoir cette dégradation », explique Sophie Duquesne, spécialiste en matériaux à l’université de Lille. De plus, l’ESCo, dont elle est copilote, n’a pas identifié d’études spécifiques sur les effets des plastiques biodégradables sur l’environnement et les cultures. « En revanche, on a pu montrer que les formulations de plastiques biodégradables sont également complexes et incluent des additifs identiques à ceux utilisés dans les plastiques conventionnels. »