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ONU L’agro-écologie, « un modèle agricole qui répond aux enjeux d’aujourd’hui »

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Olivier De Shutter, rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à l’alimentation, a présenté le 8 mars un rapport sur l’agro-écologie au Haut Commissariat aux droits de l’homme à Genève et a appelé la communauté internationale à repenser les politiques agricoles actuelles en s’appuyant sur le potentiel important de ce type de production. Selon lui, l’agro-écologie répond aux enjeux actuels : lutter contre la faim, s’adapter aux changement climatique, préserver les ressources naturelles. Il explique comment, en répondant au questions d’Agra presse.

La question de l’alimentation de la population mondiale dans les années à venir est aujourd’hui cruciale. L’agro-écologie, à travers les multiples expériences étudiées par les experts, sous des climats très différents, permet-elle d’apporter une réponse à cette question ?
L’agro-écologie permet une augmentation considérable des rendements là où l’agriculture n’a pas jusqu’à présent été soutenue – notamment dans les zones agro-écologiques les plus défavorisées des pays en développement. En 2006, une étude de 286 projets d’agriculture durable dans 57 pays pauvres, couvrant 37 millions d’hectares – une surface équivalente à 3 % des terres cultivées dans les pays en développement – démontrait une augmentation de la productivité de 79 % en moyenne. Dans l’étude remise le mois dernier au gouvernement britannique (la Foresight Global Food and Farming Futures project), 40 projets d’agriculture durable dans 20 pays africains ont été examinés, bénéficiant au total à 10 millions de personnes, et portant sur près de 13 millions d’hectares : les rendements des cultures avaient plus que doublé.

Vous préconisez de lutter « en même temps » contre la faim, le changement climatique et l’épuisement des ressources naturelles. En quoi ce type d’agriculture peut-il apporter un remède à ces trois problèmes fondamentaux ?
L’agroécologie est aussi la meilleure réponse possible au changement climatique. Si l’on y inclut l’impact de la déforestation, l’agriculture aujourd’hui est responsable de 33 % des émissions de gaz à effet de serre d’origine humaine. Près de la moitié de ces émissions – 14 % des émissions totales de gaz à effet de serre – résultent de pratiques agricoles non durables, et notamment du recours à des engrais de synthèse, source d’oxyde d’azote, un des gaz à effet de serre les plus puissants. En soixante ans, l’efficacité énergétique de l’agriculture industrielle a été divisée par vingt dans les pays riches. En outre, le développement des monocultures a accru la vulnérabilité de la production agricole aux chocs climatiques et, plus généralement, aux attaques de la nature. Face au changement climatique qu’elle a contribué à accélérer, l’agriculture industrielle se retrouve sans défense naturelle. Par contraste, l’agro-écologie est une source de résilience. Les sols labourés moins profondément, ou sur lesquels le semis direct est pratiqué, retiennent mieux l’humidité, et réduisent l’érosion. La diversité dans le champ limite le risque de perte des récoltes suite à des événements climatiques ou à des attaques de la nature. Et, avec l’agro-écologie, l’agriculture peut devenir un puits de carbone – un atout dans la lutte contre le changement climatique.

Pensez-vous que l’agro-écologie serait profitable également aux pays dits développés de l’hémisphère nord ?
Dans l’immédiat, l’abandon du recours aux engrais chimique et aux pesticides dans les pays industrialisés serait très souhaitable sur le plan de l’environnement comme pour la santé du consommateur. Mais elle conduirait à des chutes de productivité, à court terme. Cependant, il faut programmer cette transition. L’agriculture va se confronter aux pics pétrolier et gazier. La production agricole sera de moins en moins stable, en raison des chocs climatiques qui vont se multiplier : une agriculture plus diversifiée sera plus résistante à ces chocs. Nos Etats devraient mettre sur pied des programmes visant à permettre, peu à peu, à nos systèmes agricoles de rompre avec cette addiction qu’ils ont développée vis-à-vis du pétrole et du gaz. Le système actuel n’a pas d’avenir.

Comment les responsables politiques reçoivent-ils les informations que vous avez diffusées sur l’agro-écologie et son potentiel ? Quelles sont leurs réactions ?
J’ai perçu un très réel intérêt pour mes propositions. Tous les gouvernements qui se sont prononcés sur le rapport – environ quarante-cinq au total – se sont déclarés favorables ; pas un n’a fait part de réserves. Je pense que chacun comprend que nous sommes dans l’impasse : il faut inventer quelque chose de neuf.
Nous sommes entrés dans un siècle nouveau. Nous avons compris que la planète reposait sur des ressources finies, et qu’une agriculture plus intelligente pouvait se substituer à l’ancienne – avec moins de pétrole et de gaz, mais avec plus de connaissances, acceptant la complexité de la nature plutôt que cherchant à la simplifier et à la réduire. Au sein de la communauté scientifique, parmi les agences internationales qui travaillent sur l’agriculture et l’alimentation, un constat s’impose : il faut changer de cap. Les recettes anciennes ne valent plus aujourd’hui. Les politiques de soutien à l’agriculture visaient à orienter celle-ci vers l’agriculture industrielle. Il faut à présent qu’elles s’orientent vers l’agro-écologie, partout où cela est possible.

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