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Le futur des pluies dans le brouillard

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Avec le changement climatique, une idée s’est imposée dans le monde agricole : la France connaîtra moins de pluies en été et davantage en hiver. Cette lecture, largement reprise, simplifie pourtant une réalité climatique beaucoup plus complexe. Si l’assèchement estival fait consensus au sein de la communauté scientifique, avec une baisse médiane des précipitations pouvant atteindre près de 25 % en fin de siècle dans certaines zones de la France, dans le scénario le plus émetteur, le reste du diagnostic demeure incertain. À l’échelle annuelle comme en hiver, aucune trajectoire nette ne se dessine à 2050, selon les scientifiques interrogés. La forte variabilité des pluies d’une année à l’autre, la position de la France dans une zone de transition climatique européenne et la dépendance des résultats au niveau de réchauffement considéré empêchent l’émergence d’un signal national robuste. 

En matière de pluies, un refrain bien rodé s’est imposé dans les discussions agricoles. Le changement climatique n’entraînerait pas une raréfaction globale de la ressource en eau, mais une redistribution saisonnière des précipitations, avec davantage de pluies hivernales en France métropolitaine. Interrogé en janvier dans l’Agriculture drômoise, Éric Frétillère, président d’Irrigants de France, évoque ainsi l’évolution des précipitations, « moins nombreuses en été et plus abondantes en hiver ». Une vision qui repose toutefois sur l’idée implicite que l’augmentation des précipitations hivernales est avérée et généralisée à l’ensemble du territoire. Sauf que la réalité climatique est beaucoup plus contrastée, affirment les experts interrogés par Agra Presse.

Porté par l’Inrae et l’Office international de l’eau (OiEau), le projet Explore 2 est le cadre de référence de l’adaptation au changement climatique en France. Lancé en 2021, il vise à illustrer les futurs possibles du climat et de l’hydrologie pour la France métropolitaine jusqu’en 2100. Explore 2 considère un ensemble de 17 chaînes de modèles climatiques, qui sont ensuite déclinées selon trois scénarios d’émissions issus du 5e rapport du Giec : faibles, modérées ou fortes. Ces combinaisons, projetées sur une grille de 8 kilomètres de résolution et corrigées de leur biais, aboutissent à 72 projections climatiques futures. Elles sont ensuite utilisées pour modéliser et simuler l’évolution des ressources en eau, parmi lesquelles les précipitations, jusqu’en 2100.

Certitudes estivales

En été, les tendances sont connues : les précipitations vont diminuer en France métropolitaine. Les différents jeux de projections convergent vers un assèchement estival moyen en France, lié à un régime de temps plus anticyclonique en été. En fin de siècle, dans le scénario de fortes émissions, la baisse médiane atteint près de 25 %, avec des diminutions particulièrement marquées dans le Sud-Ouest et le Sud-Est.

Cela n’exclut pas les épisodes de précipitations extrêmes, qui vont d’ailleurs s’intensifier, souligne le rapport Explore 2 de 2024. « Avec le changement climatique, l’atmosphère sera globalement plus chaude et humide, ce qui favorise l’intensification des orages », rappelle Camille Risi, chercheuse du Laboratoire de météorologie dynamique (LMD), experte des pluies orageuses. Mais ces conditions ne signifient pas une hausse de leur fréquence. Au contraire, « il y aura probablement moins d’orages, mais lorsqu’ils se produiront, ils seront plus intenses, avec des taux de précipitation plus élevés ».

Singularité française

En hiver, et pour l’ensemble de l’année, les projections restent incertaines à l’horizon 2050. Pour les cumuls annuels, des projections existent, qui montrent une légère hausse, de l’ordre de quelques pourcents, dans le nord de la France, et un signal proche de zéro dans la moitié sud du pays, avec de fortes incertitudes. Mais les projections sont jugées trop incertaines, par les scientifiques interrogés, et les conclusions du rapport « Messages et enseignement du projet Explore 2 », pour être utilisées telles quelles. « Les modèles ne sont pas tous d’accord, et les moyennes doivent donc être interprétées avec prudence », souligne Jean-Michel Soubeyroux, directeur adjoint scientifique de la climatologie chez Météo-France.

Effectivement, des chiffres circulent. À titre d’exemple, dans le cas d’un scénario de fortes émissions, une projection à 2050 indique une hausse des précipitations hivernales de + 14,8 % en France, mais cette donnée ne constitue pas un signal robuste, compte tenu des incertitudes qui l’entourent. Mais « le chiffre donne l’illusion d’une précision qui n’existe pas », précise Éric Sauquet, directeur de recherche en hydrologie à l’Inrae et responsable scientifique d’Explore 2. Et d’ajouter que « nous sommes encore aujourd’hui dans une situation où l’on ne peut pas déterminer avec certitude quelles régions verront une augmentation ou une diminution nette des précipitations hivernales ».

Pour Christophe Cassou, climatologue, directeur de recherche du CNRS et auteur principal du 6e et 7e rapport du Giec, le niveau de réchauffement attendu en milieu de siècle ne permet pas de faire émerger un signal robuste. En milieu de siècle, « on ne peut pas affirmer, de manière statistiquement robuste, qu’il pleuvra davantage dans le nord de la France, car le niveau de réchauffement ne sera probablement pas encore suffisant pour produire un signal net sur les précipitations », précise-t-il.

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Une analyse partagée par Camille Risi : « Dans la communauté des sciences de l’atmosphère, nous sommes pleinement conscients des incertitudes qui y sont associées. Notre travail consiste précisément à interroger ces incertitudes, à comprendre leurs origines et leurs implications. »

Un horizon un peu plus lisible

En fin de siècle, soit un horizon très éloigné des politiques agricoles, les projections climatiques deviennent un peu plus lisibles, mais uniquement dans le cas d’un réchauffement élevé (+ 4°C, soit une dérive climatique dramatique pour l’agriculture française). Dans le cas de fortes émissions, un signal de hausse des précipitations hivernales apparaît plus nettement sur une partie nord-est de la France métropolitaine, autour de 20 %. Mais là encore, il recèle une incertitude importante, selon Jean-Michel Soubeyroux.

Dans le nord de la France, « les précipitations sont principalement liées au passage de fronts et de tempêtes. Ces systèmes continueront d’exister dans le climat futur, mais ils contiendront davantage d’eau précipitable en cas de fort réchauffement climatique », souligne Christophe Cassou. À l’inverse, dans les zones méridionales de la France, où les fronts sont moins fréquents, « on n’est pas nécessairement dans une logique d’augmentation des précipitations hivernales, et l’évolution reste très incertaine », précise Eric Sauquet.

Des sources d’incertitudes

Cette absence d’indication claire pour les précipitations hivernales – aussi bien à 2050 qu’à 2100 – tient d’abord à la variabilité interannuelle du climat. Des hivers, comme des étés, très secs ou très humides restent possibles, quels que soient les scénarios et horizons considérés. Cette variabilité interannuelle complique la lecture des évolutions à moyen terme, en particulier à l’horizon 2050 et, à l’échelle nationale, les incertitudes demeurent importantes. « Il existe encore des débats », souligne Philippe Drobinski, météorologue CNRS au Laboratoire de météorologie dynamique

Le flou tient ensuite à la position géographique singulière de la France. Le pays se situe à la frontière de deux ensembles climatiques aux trajectoires opposées : un climat océanique au nord, et un climat méditerranéen au sud. "À l’échelle européenne, on observe une augmentation des précipitations dans le nord, tandis que, dans la zone de transition, qui traverse la France, le signal reste plus difficile à déterminer », précise M. Drobinski. Cette zone de transition « varie selon les années et les décennies. On ne sait pas dire avec certitude si, à l’avenir, l’influence océanique remontera davantage en hiver, ni où se situera précisément cette limite. Cette incertitude est structurelle : elle ne pourra pas être levée, car la France est située dans une zone de gradient climatique », rappelle M. Cassou.

Enfin, ces limites tiennent aux outils de modélisation eux-mêmes. « Ces modèles sont imparfaits », reconnaît le rapport « Messages et enseignements d’Explore 2 ». « Il faut garder en tête que le jeu de données utilisé aujourd’hui est, à ce stade, le meilleur disponible. Il existe d’autres jeux de données, ce qui peut conduire à des diagnostics divergents selon les sources retenues », précise Jean-Michel Soubeyroux. Une prudence d’autant plus nécessaire que « les outils de modélisation sont en perpétuelle amélioration », constate Éric Sauquet.

JJ

L’évolution des pluies dépend de l’intensité du réchauffement

La France se situe dans une zone de transition climatique