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Enquête Le grand hamster d’Alsace, à la pointe des PSE

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À quelques kilomètres de Strasbourg, Laurent, Jean-Luc, Francis et Michel font partie des 300 agriculteurs rémunérés pour adapter leurs assolements afin de favoriser le grand hamster d’Alsace. La restauration, en quelques années, de cette espèce protégée a été permise par un paiement pour service environnemental unique, car collectif et orienté sur les résultats. Un succès expliqué par les injonctions européennes, mais également par l’adhésion du monde agricole, avec des aides pouvant atteindre 850 €/ha grâce à la compensation des aménageurs privés. Malgré les avancées, les producteurs et les chercheurs préviennent déjà : un autre modèle devra être trouvé pour pérenniser les financements.

Caché par le blé qui arrive à hauteur du genou, ce trou de 7 cm de diamètre dans un champ de Geispolsheim (Bas-Rhin) passerait facilement inaperçu. « Là, on est sur un vrai terrier de hamster », se réjouit Julien Eidenschenck, chef de l’unité Agroécologie et en charge du Plan national d’action Hamster (PNA) au sein de l’Office français de la biodiversité. Comme il l’explique, le terrier de ce petit rongeur au pelage brun-roux présente habituellement une ouverture de 6 à 9 cm de diamètre, avec une taille constante sur au moins 50 cm de profondeur. En cas de doute, les crottes à proximité permettent de ne pas confondre l’espèce protégée avec d’autres espèces communes, comme le rat-surmulot.

En cette fin d’avril, la moitié environ du travail de comptage a été effectué, et se poursuivra encore jusqu’à mi-mai. Une vingtaine de personnes, dont Julien Eidenschenk et ses collègues, examinent toutes les parcelles de blé et de luzerne des 10 000 ha de la zone officielle de présence du hamster. « Nous ne voyons qu’un terrier sur deux environ », estime Julien Eidenschenck. Au total, 750 terriers auraient été officiellement dénombrés en 2019, alors qu’on en comptait moins de 200 en 2015. Selon l’OFB, et en prenant en compte les terriers cachés dans l’ensemble des parcelles, le nombre de terriers dans la zone prospectée pourrait donc aujourd’hui se situer entre 1 000 et 1 500. Des chiffres que la météo peut aussi faire varier, le hamster étant sensible aux sécheresses.

Prime " terrier " de 255 € par parcelle

Chaque terrier abrite un seul animal, mais il peut avoir des conséquences importantes. En matière d’urbanisme tout d’abord, les projets d’aménagement situés dans un rayon de 300 m doivent compenser la destruction de l’habitat du hamster, c’est-à-dire des surfaces agricoles. Pour les exploitations agricoles ensuite, la présence de terriers justifie le maintien ou l’élargissement des 4 500 ha de zone de protection statique (ZPS), dans lesquelles les agriculteurs peuvent accéder aux " aides hamster ".

Par ailleurs, si l’exploitant est déjà engagé dans la MAEC hamster, il recevra une prime de 255 € par parcelle présentant un terrier. En contrepartie, les agriculteurs du village seront obligés de trouver 40 ares de blé à laisser sur pied à proximité, afin d’offrir le couvert au hamster durant sa période de reproduction. « Nous avons une réunion à la mi-mai après les comptages pour identifier les agriculteurs volontaires », explique Laurent Fischer, agriculteur à Gespolsheim et président de l’association Agriculteurs et faune sauvage (Afsal).

Une gestion par et pour les agriculteurs

Depuis 2012, l’Afsal centralise les 700 000 € d’aides liées au hamster pour les redistribuer aux 300 agriculteurs adhérents de l’association. « On ne pensait pas que ça prendrait tant d’ampleur. Avec la compensation privée, on a même dû prendre une commissaire aux comptes », s’étonne Laurent Fischer. Entre les fonds issus de la compensation des projets d’aménagement sur la zone hamster et les aides de la MAEC, les agriculteurs pourraient aujourd’hui, selon lui, toucher entre 450 et 850 € par hectare engagé, en plus des primes au terrier. Pour en bénéficier, leurs parcelles doivent se situer dans l’une des trois ZPS définies par arrêté, et doivent constituer une zone collective à l’échelle de leur village. « Ce n’est pas quelque chose qu’on nous a imposé : on a tout monté nous-mêmes avec la Dreal, la DDT et la chambre d’agriculture », s’enorgueillit Laurent Fischer.

Chaque année, juste avant les semis d’automne, raconte-t-il, les producteurs se réunissent autour d’une carte dans chacune des douze zones collectives. Les agriculteurs partagent et modifient alors ensemble leur assolement pour atteindre à l’échelle des terres du village au minimum 26 % de surfaces semées en cultures dites « favorables », comme le blé, le triticale, l’avoine, la luzerne, ou la vesce. Sur la moitié de ces surfaces, les exploitants s’engagent également à implanter un couvert avant le premier août. Objectif : offrir un abri au hamster durant sa période de reproduction et jusqu’à son hibernation, avec des cultures demeurant en place tout au long de l’été et de l’hiver.

« L’effet levier joue à plein »

Le paiement de la MAEC est progressif : de 450 €/ha pour 26 % de cultures favorables, l’aide passe à 520 €/ha lorsque les zones collectives atteignent 40 % de cultures favorables. « Ici, à Geisposlheim, l’effet de levier joue à plein », souligne Julien Eidenschenck, de l’OFB. Dans cette commune, indique-t-il, le hamster avait presque disparu en 2015, mais près de 300 terriers y ont été dénombrés en 2020. « Nous avons réussi à sauver une population », résume l’expert.

Plus généralement, « dans les zones de protection, en dix ans, le paysage a radicalement changé », poursuit-il. D’après les chiffres du PNA Hamster publié en 2019, la proportion de cultures favorables dans les 3 000 ha engagés dans les MAEC dépasserait 35 %, alors qu’elle atteignait à peine 20 % en 2010. Laurent Fischer, de l’Afsal, rappelle cependant que d’autres facteurs ont pu influencer les assolements : « En 2007, quand on a eu la première chrysomèle, les gens ont été forcés de semer du blé. En fin de compte nous avons un peu devancé les MAEC, et quand les zones collectives ont été lancées en 2012 nous étions déjà à 24 %. »

Première expérience dans les années quatre-vingt-dix

Michel, 80 ans passés, se gare en bas de la parcelle pour héler Julien Eidenschenck. « Alors, c’est terminé ces comptages ? » Aujourd’hui très attentif aux progrès du hamster, il fait partie de ceux qui, dans leur jeunesse, ont tué ces rongeurs pour apporter leurs queues au maire en échange de quelques francs. « Avant l’école, on allait dans les champs, et on versait le tonneau de purin dans les terriers. Les hamsters sautaient comme ça, et on les attrapait avec la fourche. » À l’époque, le hamster était un nuisible pullulant dans plus de 300 communes délimitant une zone compacte du nord au sud de la région.

Mais Michel a aussi été l’un des premiers, au début des années quatre-vingt-dix, à accepter de ne pas récolter son blé. Une expérience menée à la demande de Jean-Paul Burget, le président de l’association Sauvegarde faune sauvage (SFS). « Je me suis demandé ce que les autres allaient dire, alors j’ai semé de l’orge au milieu des parcelles pour que ça se voie moins », raconte Michel, évoquant une somme "intéressante" donnée par le militant pour l’encourager.

La pression européenne

Comme le confie Laurent Fischer de l’Afsal, « avec Burget, on n’était pas tout le temps d’accord, mais il était persuadé qu’on ne pouvait pas sauver le hamster sans les agriculteurs, et il n’hésitait pas à faire le tour des fermes ». C’est aussi la SFS qui avait déposé, en 2006, la plainte auprès de la Commission européenne qui a accéléré le développement du programme hamster. Dans un jugement rendu en 2011 par la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE), Paris s’était alors vu condamné pour non-respect de la directive Habitat faune flore.

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De l’avis de beaucoup d’observateurs, la pression européenne a accéléré tant les initiatives menées par les agriculteurs que l’élaboration du PNA hamster de 2012, et la validation officielle de la MAEC collective. « Dans les documents nationaux, aucune MAE collective n’était possible, mais nous avons bénéficié d’une exception dans ce contexte de contentieux », rappelle Julien Eidenschenck. Et de souligner que « sans le PNA, la France aurait reçu une grosse amende, avec peut-être des contraintes très fortes pour les agriculteurs ».

Lâchers de hamsters

Sirotant un café dans sa maison d’Oberschaeffosheim, Jean-Luc Meppiel, exploitant à la tête de 60 ha, a pu constater de lui-même lors d’un voyage aux Pays-Bas ce que ces contraintes auraient pu signifier. « Là-bas, ils ont confisqué la terre aux agriculteurs pour en faire des réserves », souligne ce cinquantenaire. Lui se félicite donc du système de cohabitation entre le hamster et les agriculteurs mis en place dans la région. « Ça a changé toute mon exploitation. C’est grâce au hamster, et à la Cuma, que je suis passé au semis direct, puis au strip-till. »

Participant à trois groupes communaux différents, il préfère ne pas dire combien il touche par an grâce au programme sur la vingtaine d’hectares engagés. Il indique tout de même avoir été indemnisé en 2020 pour un lâcher de hamsters réalisé sur ses parcelles situées à Achenheim, le village voisin, en compensation de l’élargissement de la RN4 prévu par la Dreal. Après une battue pour chasser les éventuels renards, environ 130 hamsters ont été déposés dans un enclos grillagé et électrifié sur 6 ha à cheval entre ses terres et celles d’un collègue. « Près de 85 % ont survécu, ce qui est un des meilleurs taux de réussite. Ça fait plaisir quand on fait des efforts d’avoir des résultats. »

Trois hectares de blé laissés sur pied

En tout, près de 800 hamsters auraient été lâchés dans la région en 2020. Après plusieurs déconvenues lors des premiers lâchers, les bêtes proviennent désormais de trois élevages validés par les autorités, avec des normes sanitaires et un suivi vétérinaire adapté. Les exploitants comme Jean-Luc s’engagent alors à semer du blé pendant deux ans sans le récolter pour permettre aux rongeurs d’avoir de quoi se nourrir. « La première année, c’est dur quand même de laisser le blé », reconnaît Jean-Luc Meppiel.

Ironiquement, lui-même devra bientôt compenser sur ses propres terres. « Le lotissement à côté s’étend, et je vais devoir déplacer mon bâtiment dans une autre parcelle pour continuer à travailler. » Car dans ce village à un jet de pierre de Strasbourg, l’urbanisation est une menace qui pèse autant sur le hamster que sur les agriculteurs. « Mon fils voulait faire un élevage de poules bio, mais avec le lotissement, le permis a été refusé », illustre-t-il. Avec la fin des quotas betteraviers, et la stagnation des rendements en maïs face aux sécheresses, le hamster offre donc à son exploitation un horizon économique. « Du fait qu’il y a des cultures qui patinent, la conjoncture est favorable au hamster », acquiesce Jean-Luc Meppiel.

Valoriser les bandes non récoltées

À dix minutes de là, une main sur le volant de sa camionnette, Francis Humann balaye de l’autre ses parcelles d’Ernsolheim. « Ici, s’il n’y avait pas le hamster, ça serait tout en maïs. » En contrebas de la route, les 17 ha qu’il exploite aux côtés d’autres collègues font partie des 200 hectares de contrats collectifs « intensifs » signés avec Vinci dans la région. Une obligation réglementaire imposée à l’aménageur dans le cadre du grand contournement ouest de Strasbourg (GCO), afin de compenser les atteintes « définitives » à l’habitat du grand hamster. « Avec le GCO, on a perdu 400 ha des meilleures terres agricoles, qui sont aussi des terres à hamster », soupire Francis Human.

Dans ces zones intensives, les agriculteurs comme Francis s’engagent, sur des parcelles d’un minimum de 10 ha, à semer tous les 72 m des bandes non-récoltées de 6 m composées d’une graminée, d’une légumineuse et de tournesol. Les semis de mais et de sorgho sont interdits, et les agriculteurs doivent également implanter un couvert dans les cinq jours suivant la récolte. « C’est payé différemment de la MAEC, dans le sens où les bandes n’apportent rien en termes de marge », souligne Francis Humann, s’estimant « satisfait du niveau de compensation ».

Lui, qui s’est déjà lancé dans le semis direct de blé comme Jean-Luc Meppiel, le reconnaît d’ailleurs : « Être dans le périmètre hamster sécurise la prise de risque grâce aux compensations. » Également éleveur de volailles de chair en Label rouge et en bio, il est l’un de ceux qui explorent la valorisation des produits agricoles encouragée par le PNA Hamster. « Avec des collègues, nous allons rencontrer un moulin pour commercialiser des farines issues du blé des zones à hamster. On aimerait voir aussi si on ne peut pas remplacer les zones refuge par des variétés de blé anciennes, qui permettraient au hamster de refaire une deuxième portée. » Cette recherche de valorisation, souligne-t-il, répond avant tout à une inquiétude sourde chez la plupart des exploitants. « Un jour, il y aura peut-être suffisamment de terriers, et on nous dira que le hamster n’est plus en danger. »

« Dans les zones de protection, en dix ans, le paysage a radicalement changé »

« Sans le plan hamster, la France aurait reçu une grosse amende »

La cohabitation avec hamster « a changé toute mon exploitation »

Un projet de farines issues du blé des zones à hamster

Un système « unique » pour inspirer de nouvelles politiques

« L’aspect collectif et l’ouverture vers l’obligation de résultat font partie des éléments qui font du hamster un cas unique », analyse Xavier Reboud, directeur de recherche au sein de l’Inrae, et spécialiste des questions de biodiversité. En France, deux programmes autour de deux oiseaux, le râle des genets et l’outarde calpetière, auraient cependant des logiques similaires, malgré des niveaux de paiement bien plus faibles. Plus généralement, rares sont selon lui les espèces protégées qui dépendent autant du milieu agricole. « C’est une situation que l’on retrouve avec des plantes adventices comme la gagea ou l’adonis, qui sont en voie de disparition, mais qui ne bénéficient d’aucune mesure de protection. » Reconnaissant l’engagement des producteurs et les résultats sur l’évolution des populations de hamster, le chercheur déplore malgré tout un système « sous perfusion ». « Faire des lâchers, c’est reconnaitre qu’on a dépassé le stade d’alerte, et que le système est devenu artificiel », regrette Xavier Reboud. Malgré leurs défauts, la multiplication de ce type de programme en Europe pourrait déjà selon lui faciliter des dispositions plus officielles dans la future Pac. « Chacun a bricolé dans son coin. Il serait temps d’avoir une harmonisation de ces pratiques à travers les éco-régimes ou les MAEC, en créant un cahier des charges pour les aides à visée de conservation de la biodiversité. »

Une Cuma dédiée pour accompagner le cahier des charges

Associant la région Grand Est, les chambres d’agriculture et l’OFB, le programme Life Allistair mené autour du grand hamster entre 2013 et 2018 a permis à une vingtaine d’agriculteurs de répondre plus facilement au cahier des charges hamster grâce à la création d’une Cuma dédiée. « Avec le recul, on a beaucoup évolué en cinq ou six ans sur nos pratiques gestion des couverts, avec le semis direct, le strip-till, grâce à des outils comme la houe rotative, la herse étrille, ou le rouleau Faca », résume Thomas Blum, président de la Cuma « hamster », créée en 2013 à la suite du Life. Grâce aux expériences sur la première période, c’est également en partie grâce à la Cuma que le cahier des charges des MAEC a pu évoluer, en exigeant 50 % de surfaces couvertes au 1er août en zone "extensive". La Cuma se penche même sur les aspects agronomiques, comme la composition des couverts. Un aspect d’autant plus important que les sécheresses estivales empêchent parfois la levée des couverts prévus par le cahier des charges hamster. « On essaye aussi de voir si le blé est réellement la seule culture favorable, ou si le colza, qui couvre aussi le sol, pourrait aussi être propice au hamster. » Le programme Life, insiste Thomas Blum, a même permis à des éleveurs de travailleur sur leur autonomie alimentaire. « Hier, un collègue de la Cuma a semé du soja pour la deuxième fois avec le semoir direct pour avoir de la protéine pour son élevage bovin ».

Des réglages à trouver sur le bio et les délais de paiement

Comme pour l’ensemble des MAEC, les exploitants n’ont pas le droit de cumuler les mesures hamsters avec les aides à la conversion ou au maintien à l’agriculture biologique. « Un agriculteur conventionnel qui va mettre de la luzerne dans le cadre de la MAE collective recevra une aide, alors que l’agriculteur biologique n’aura rien », déplore Francis Humann, exploitant à Ernolsheim, soulignant que les exploitants demandent de pouvoir cumuler les deux mesures. Autre enjeu de lutte avec l’administration : les retards de paiement, comme sur plusieurs autres aides MAEC. « Il y a deux ans, on a payé les gens en juillet pour l’année précédente », confie Thomas Blum, président de la Cuma hamster et trésorier de l’Afsal. Dans l’association, insiste-t-il, « un euro qui entre est un euro qui sort ». Après validation des déclarations Pac en fin d’année, et les contrôles sur le premier trimestre, l’Afsal demande chaque année l’ouverture des crédits en mars. Mais les paiements n’arrivent qu’au mieux fin avril, soit près de neuf mois après les semis des couverts ou du blé exigés par les cahiers des charges hamster.