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Le loup, miroir d’un élevage ovin confronté au changement

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Entre « Foutez la paix à la nature » et « Touche pas à mes brebis », le film de Jérôme Ségur intitulé Dans la Gueule du Loup, aborde finement la problématique de l’élevage face à un monde qui change.

« Ils ne sont pas trop solidaires, les bergers ! […] Si vous ne vous débrouillez pas, on vous critique ! Et si vous vous débrouillez, on vous jalouse ! ». Les propos de Jean Guy Vitali, 64 ans et éleveur de brebis dans le Var révèlent une vérité du monde agricole. Jean-Loup Pourchier, 33 ans, également éleveur et fusil à l’épaule, témoigne : « Il n’y a pas de solidarité entre nous, c’est là le problème. Si le problème avait été en Corse, cela fait bien longtemps qu’il aurait été résolu ! ». À l’origine de ces discussions, il y a le loup. Jérôme Ségur dans un documentaire, intitulé Dans la Gueule du Loup à sortir le 9 mars dans les salles, évoque à travers le loup tout un univers de l’élevage, avec ses passions. « Je ne veux pas que le loup prenne mon métier. Je ne nourris pas la faune sauvage. […] Il y a des gens aujourd’hui, ils n’ont même pas l’argent pour manger un agneau », relève Didier Trigance, 48 ans. Eleveur, il sera condamné au tribunal correctionnel de Nice pour avoir agressé l’un des agents du Parc du Mercantour lors d’un constat d’attaque par le Canis lupus en 2012. « La bête » ou « ça passe dans les clôtures », le loup perd parfois même son nom dans la bouche des éleveurs, signe d’une autre époque où rôdait la bête du Gévaudan. Un retour au Moyen-Âge ? Le loup, mangeurs d’enfant, thème dont le syndicalisme agricole majoritaire s’est même emparé récemment apparaît également dans le film. Mais surtout à travers le loup, c’est le quotidien des éleveurs qui est mis en avant. « 36 heures, les chaussures au pied, cela fait long », explique un éleveur qui garde ses moutons, même la nuit, de peur d’une attaque. Seul avec sa femme sur son exploitation, des yeux brillant de larmes, gêné, il parle de son métier.

Le loup, symbole d’un monde qui change

Car le loup symbolise aussi une économie mondialisée. « Le loup est le symbole du refus d’un monde où il n’y a que l’argent », relève Bernard Piot, 53 ans, céréalier et éleveur entre Aube et Haute-Marne. Sur ses 250 brebis, 171 ont été « victimes du loup ». À entendre Didier Trigance, au cœur des immenses espaces des Alpes-Maritimes ou Manoël Atman, président d’Alliance avec les loups, finalement anti et pro loup ont un point commun : la liberté. « Le loup, c’est ni Dieu, ni maître. C’est la liberté. Il ne se soumet jamais. Moi je lui ressemble un petit peu », analyse Manoël Atman. De son côté, Didier Trigance explique le pourquoi de son métier (1) : « Je suis venu là pour être libre avec mon troupeau. Moi, je ne veux pas mourir avec des chiens blancs et mon troupeau dans un parc. Je veux mourir avec mon troupeau en liberté ». Le loup interpelle l’homme dans son lien avec la nature, aussi bien les citadins « dans le 16e ou dans le Marais à Paris » dixit Bernard Piot, que les éleveurs. « Les gens ont oublié qu’avant d’arriver au supermarché, il y a des gens comme nous [les éleveurs, ndlr]. Il faudrait que cela arrive qu’il n’y ait plus rien dans les supermarchés. On est quand même au b-a-ba de la vie », analyse Jean-Loup Pourchier, bâton à la main, chapeau sur la tête, en haut de son estive. Pour Jérôme Ségur, réalisateur, le loup « symbolise tout-à-fait les bouleversements auxquels notre société est confrontée chaque jour de manière rapide et brutale. Il est l’élément exogène (concurrence internationale, migration, changements culturels et sociétaux) qui bouleverse notre quotidien, heurte notre vision du monde et provoque rejet ou adhésion ».

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(1) http://www.eleveursetmontagnes.org/actualite/13-actualite/930-didier-trigance-condame-

Une manifestation pro-loup le 16 janvier, les syndicats agricoles ripostent

Le 16 janvier s’est tenu à Lyon une manifestation regroupant près de 2 500 personnes, organisées par 23 associations de protection animale et environnementale afin de défendre le loup sur le territoire. La Confédération paysanne et les Jeunes agriculteurs se sont empressés de riposter par voie de communiqué. « C’est l’élevage à l’herbe directement menacé par ces attaques à répétition qui finira à moyen terme par décourager les producteurs et disparaître, si cette pression de prédation persiste. […] Malgré les nombreux moyens de protection mis en place par les éleveurs et les avancées obtenues cette année dans le cadre du plan loup, la pression de prédation ne diminue pas », estime les jeunes agriculteurs le jour de la manifestation. Près de 9 000 bêtes, essentiellement des ovins, ont été tuées par le loup en 2015, une légère augmentation par rapport à 2014, selon des chiffres de la Direction régionale de l’environnement de Rhône-Alpes, chargée du suivi national. En 2015, l’État aurait indemnisé les éleveurs à hauteur d’environ 2,5 millions d’euros pour ces dégâts.