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Le projet de ré-autorisation des néonicotinoïdes ravive la polémique

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En annonçant, début août, son projet de déroger à l’interdiction des néonicotinoïdes en enrobage de semences de betteraves, le gouvernement a relancé le débat.

C'est par un communiqué le 6 août 2020 que le ministère de l’Agriculture a annoncé qu’il proposera une « modification législative cet automne » pour permettre l’utilisation des néonicotinoïdes en enrobage de semences de betteraves. Une décision que le ministre Julien Denormandie justifie par la « crise inédite » que traverse la filière, car « il n’existe pas aujourd’hui d’alternative pour protéger la betterave des pucerons et de la jaunisse ». Les semis 2021 seront décidés dans les prochains jours, et l’infestation de jaunisse fait courir le « risque d’un abandon massif de la betterave », plaide la Rue de Varenne.

Cette dérogation serait accordée pour cent vingt-deux jours, « pour la campagne 2021 et le cas échéant les deux campagnes suivantes ». Permise par la réglementation européenne et déjà en place dans quatorze pays producteurs sur dix-sept, cette mesure serait assortie de « conditions strictes d’usage » : pulvérisation prohibée et « interdiction de planter des cultures attractives de pollinisateurs, suivant celles de betteraves ». Insecticides dangereux pour les pollinisateurs, les néonicotinoïdes sont interdits depuis septembre 2018.

« C’est le bon sens qui prime » pour la CGB

La dérogation à venir s’inscrit dans un plan de soutien plus large, qui comprend notamment des indemnisations « dans le cas de pertes importantes » dues à la jaunisse (régime des minimis), 5 M€ supplémentaires pour la recherche d’alternatives aux néonicotinoïdes, ou encore « la définition d’ici fin 2020 d’un plan de protection des pollinisateurs ». Le suivi de ce plan de soutien sera assuré par le délégué interministériel à la filière betterave-sucre, dont la nomination est attendue depuis plusieurs mois. Il rendra des comptes aux deux ministres de la Transition écologique et de l’Agriculture. Première réunion « à l’automne », précise la Rue de Varenne.

L’annonce du retour des néonicotinoïdes a relancé la polémique sur ces insecticides. Avec des arguments similaires à ceux avancés lors de leur interdiction, mais dans une situation différente : une filière betteravière fragilisée par la fin des quotas sucriers et menacée par la jaunisse. « Le ministre a compris qu’il fallait apporter des garanties aux planteurs pour éviter que la filière s’effondre », avance ainsi Franck Sander, président de la CGB (betteraviers, FNSEA), dans un entretien à Agra Presse le 6 août. « C’est le bon sens qui prime », se félicite cet agriculteur du Bas-Rhin, qui précise qu’en contrepartie du plan de soutien « les industriels se sont engagés à ne pas fermer d’usines ».

Pétition et courrier au gouvernement

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Avec la CGB, dans le camp des partisans de l’utilisation des néonicotinoïdes, la Coordination rurale et la filière betteravière. Dans le camp des détracteurs des « insecticides tueurs d’abeilles », le Modef estime, dans un communiqué du 10 août, que la dérogation pour la betterave « va être la porte ouverte aux dérives ». Pour le syndicat, les betteraviers payent avant tout la fin des quotas sucriers en 2017 qui a « entraîné une surproduction ».

De son côté, la Confédération paysanne dénonce, le 14 août un « signal désastreux ». « Les alternatives existent », assure le syndicat : haies, rotation des cultures, méthodes de lutte biologique (biostimulants et traitements aux huiles essentielles). Le 18 août, le syndicat paysan a co-signé, avec les apiculteurs de l'Unaf et seize ONG environnementales (Générations futures, le WWF, la Ligue de protection des oiseaux, Stop pesticides, etc.) une lettre demandant au gouvernement de maintenir l’interdiction des néonicotinoïdes.

La filière apicole dit ne pas avoir été consultée

Les associations brandissent une pétition signée par 115 000 personnes entre le 7 et 20 août et promettent d'« en appeler directement aux parlementaires », selon un communiqué de Générations futures. L’interprofession apicole, elle, n’a pas signé ce courrier, mais refuse en bloc le retour des insecticides. Dans un communiqué du 21 août, elle affirme ne pas avoir été consultée et estime que « le gouvernement reconnaît […] clairement [la] toxicité avérée » des néonicotinoïdes, en interdisant de semer des cultures mellifères après une betterave. « Mais il oublie les notions de persistance dans les sols et de rémanence dans les cultures suivantes ». La dérogation à l’interdiction des néonicotinoïdes « n’est pas satisfaisante dans la durée », a reconnu, le 10 août sur Twitter, la ministre de la Transition écologique Barbara Pompili. Et de poursuivre : « Nous limitons […] au maximum l’impact environnemental de cette dérogation », qui est « temporaire, limitée dans le temps pour la seule filière betterave et très encadrée ». Ironie du sort : c’est elle qui, en 2016 en tant que secrétaire d’Etat du gouvernement Valls, avait porté la loi Biodiversité qui a instauré l’interdiction des néonicotinoïdes.

Après les betteraviers, les maïsiculteurs veulent aussi utiliser des néonicotinoïdes

Après l’annonce le 6 août de la dérogation à l’interdiction des néonicotinoïdes en betteraves, les maïsiculteurs ont à leur tour réclamé l’accès à ces insecticides : « La voie dérogatoire pour l’accès aux solutions efficaces doit également être ouverte pour la culture du maïs », demande l’AGPM (producteurs de maïs, FNSEA) dans un communiqué le 7 août. « Les enjeux de la protection de la culture sont tout aussi sérieux pour la maïsiculture », estime le président de l’AGPM Daniel Peyraube, cité dans le communiqué. D’après l’AGPM, cette culture est « également en situation d’impasse totale pour lutter contre les mouches » qui peuvent s’attaquer au maïs fourrage. L’association spécialisée de la FNSEA rappelle que la campagne 2016 avait « été marquée par de violentes attaques de mouches (mouches des semis, oscinies, géomyzes) qui avaient occasionné d’énormes dégâts sur plus de 40 % des surfaces bretonnes ». « L’interdiction anticipée des insecticides néonicotinoïdes, sans réelle solution alternative, est une folie », martèle l’AGPM.