Le Salon de l’agriculture, qui avait lieu du 23 février au 3 mars, a vu se multiplier les annonces de productions labellisées « cultivées sans pesticides » ou « sans résidus ». Quatre offres différentes sont déjà disponibles en fruits et légumes, accentuant la segmentation du marché, entre le conventionnel et bio. Bonduelle a notamment annoncé faire du « sans résidus de pesticides » un axe stratégique de son développement dans les prochaines années. Les labels existants commencent déjà à vouloir s’étendre vers les aliments transformés et créer des gammes « alimentaires transversales » incluant céréales et viticulture. L’interprofession des fruits et légumes frais (Interfel) compte éditer d’ici le mois de juin « un guide des bonnes pratiques » destiné à « fixer des règles » sur l’usage de ces allégations. Ces démarches ne doivent être « qu’une étape » dans la réduction des empreintes sur les milieux naturels, estime FNE.
Entre le bio et le conventionnel, les labels « sans pesticides » peuvent-ils trouver une place ? C’est le pari que font un nombre grandissant d’acteurs dans le secteur des fruits et légumes, où la problématique des pesticides est vue comme un frein important à une augmentation de la consommation. Un constat lié à une crainte du consommateur rappelée dans le dernier baromètre de confiance des fruits et légumes frais 2018, réalisé par l’institut CSA pour FranceAgrimer et Interfel. Comme en 2017, « les traitements chimiques demeurent la première source d’inquiétude (cités spontanément par 40 % des Français) », rappelle l’étude.
De premières démarches avaient commencé à émerger l’année dernière, notamment autour du label « Zéro résidus de pesticide » initié par les Paysans de Rougeline (Sud-Ouest de la France) et le collectif national Nouveaux champs, ou du « Sans pesticide, 100 % nature » des coopératives bretonnes Savéol, Prince de Bretagne et Solarenn. Mais l’année 2019 semble marquer une accélération du phénomène. La surprise est notamment venue du groupe Bonduelle, qui a indiqué faire des produits « sans résidu de pesticides » un axe stratégique de son développement. « C’est sur cette offre que nous voulons nous différencier » dans les années à venir, a notamment expliqué Guillaume Debrosse, le directeur général du groupe lors d’une conférence de presse le 25 février. Une offre de salade a été lancée en janvier, et devrait être suivie par du maïs en avril, avec pour objectif d’étendre l’offre « sans résidu » sur l’ensemble de sa gamme. Le groupe Bonduelle va continuer à développer du bio, mais considère que ce label « est devenu une marque générique que tout le monde utilise, sur lequel il n’y a plus vraiment de différenciation », a ajouté son directeur général.
Marque alimentaire « transversale »
En se lançant dans le « sans résidus », basé sur une promesse de résultat d’abord adressée au consommateur, Bonduelle rejoint, dans la méthode, le collectif Nouveaux Champs et son label « zéro résidus de pesticide ». Dans les deux cas, ces démarches utilisent la « limite quantifiable » de résidus pour valider l’absence de substances actives. Celle-ci ne garantit pas aux consommateurs qu’aucun pesticide n’a été détecté, mais que si présence il y a, celle-ci sera inférieur à ce que les techniques d’analyses permettent de quantifier, soit un taux qui peut être « 10 à 1000 fois inférieur aux Limites maximales de résidus [LMR, limites légales fixées pour la commercialisation] », indique Gilles Bertrandias, le président du collectif Nouveaux champs. Bonduelle précise faire porter ses contrôles sur « 300 molécules différentes », quand Nouveaux champs dit mesurer « toutes les substances actives » parmi les 413 utilisées dans l’agriculture française, en incluant celles utilisées en agriculture biologique.
En 2018, le collectif a ainsi labellisé 25 espèces de fruits et légumes frais pour un total de 10 000 tonnes commercialisé (principalement de la tomate, du concombre et des fruits à pépins). Cette année, il prévoit d’inclure « 20 nouvelles espèces ». Au-delà, son ambition est de devenir « un label alimentaire transversal », a affirmé Gilles Bertrandias, lors d’une conférence de presse en amont du Sia, le 22 février. Le label devrait ainsi s’ouvrir « à de nouvelles espèces transformées » comme les céréales, la viticulture ou les jus de fruits, a-t-il spécifié. Début 2019, le collectif Nouveaux champs compte 52 membres, dont déjà un producteur de pâte à base de blé dur (Alpina Savoie), un producteur de quinoa (Quinoa d’Anjou), ou un producteur de jus de fruit (Cœur de Pom’). « Nous pensons que nous serons plus de 80 adhérents à la fin de l’année 2019 », a assuré Gilles Bertrandias, alors que Nouveaux champs revendique de déjà représenter à travers ses membres « 10 % de la production totale de fruits et légumes frais français ».
Cultivés sans pesticides « de la fleur à l’assiette »
Face à ces labels, se positionne une offre se basant sur une promesse de moyen, le « cultivé sans pesticide », induisant un message plutôt porté par les effets sur l’environnement. Les coopératives bretonnes Prince de Bretagne, Solarenn et Savéol ont ainsi annoncé le 25 février la mise en place d’une « démarche commune » de productions « cultivées sans pesticides » appliquée dans un premier temps aux tomates produites en serre. Intitulée « Alliance nature et saveurs », celle-ci se matérialisera notamment par un « cahier des charges » et un label « cultivées sans pesticides » communs aux 3 coopératives. Ce dernier s’engage sur l’absence de « traitements de pesticides de synthèse de la fleur à l’assiette », ce qui laisse en angle mort la période qui précède la floraison. Les 3 coopératives, qui produisent 196 000 tonnes de tomates par an, envisagent d’en labelliser « 30 à 40 % dans le moyen terme », a indiqué Pierre-Yves Jestin, président de Savéol. Dès 2019, 176 des 208 maraîchers des 3 marques apposeront le label sur leurs tomates et une extension de la démarche à d’autres légumes, le concombre notamment, est déjà envisagée.
Céréales, viticulture ou jus de fruits
Dernière initiative en date, celle de l’association de producteur Demain la Terre, qui joue sur les deux tableaux. Celle-ci a indiqué le 25 février qu’elle allait ajouter deux critères « sans résidus de pesticide détecté » et « cultivé sans pesticide de synthèse » à sa charte de production, qui en compte déjà une soixantaine concernant notamment l’eau, le sol ou la biodiversité. Ces deux critères seront « optionnels » pour les 13 entreprises adhérentes, qui pourront « soumettre une partie variable de leurs volumes » à l’un ou l’autre des critères, a précisé Marc de Nale, le directeur de Demain la Terre. Leur respect sera validé « par un organisme de contrôle indépendant » lors de l’audit annuel des membres, et donnera lieu, si validé, à une mention apposée « en complément » du logo « Demain la terre » déjà présent sur les produits. Point notable : pour le « sans résidus de pesticides », l’association compte se baser sur « la limite de détection », c’est-à-dire l’absence de détection de traces de pesticides, pour valider son label.
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« Cela reste moins bien qu’un label bio »
Cherchant à renvoyer l’image d’une agriculture plus respectueuse de l’environnement et faisant acte de transparence auprès du consommateur, ces démarches convainquent-elles les associations défendant l’environnement ? Lors de l’apparition du label « zéro résidus de pesticide » l’année dernière, plusieurs d’entre elles (FNH, Greenpeace, Générations Futures…) avaient déjà publié un communiqué remettant en cause cette allégation, la jugeant « inexacte » et de nature à « biaiser le choix des consommateurs désireux de faire attention à ce qu’ils achètent ». « On est plutôt favorable à un objectif de moyen – ne pas utiliser de pesticides de synthèse – qu’un objectif de résultat », précise aujourd’hui Claudine Joly, en charge des questions pesticides à France Nature environnement. « Le Sans résidus de pesticides va probablement entraîner des modifications dans le bon sens des manières de produire, mais ce n’est pas suffisant d’un point de vue impact sur les milieux naturels. On peut très bien ne pas avoir de résidus quantifiables, tout en ayant un impact environnemental en particulier sur la faune, et notamment les insectes », ajoute-t-elle. Dans tous les cas, ces démarches ne doivent être « qu’une étape vers le zéro utilisation de pesticides de synthèses dans les pratiques agricoles », rappelle-t-elle. « Pour nous, cela reste moins bien qu’un label bio », insiste-t-elle.
« On est plutôt favorable à un objectif de moyen - ne pas utiliser de pesticides de synthèse - qu’un objectif de résultat »
Au-delà, la multiplication des offres pose la question de la capacité du consommateur à s’y retrouver et de la nécessité d’une forme d’encadrement sur l’usage de ces labels. « Nous considérons que nous n’avons pas à porter un message d’encouragement ou de limitation, parce que cela reste des démarches stratégiques d’entreprise », rappelle Olivier de Carné, directeur accords, économies et affaires publiques à Interfel. « Ce qui nous préoccupe, c’est de savoir dans quelle mesure le développement de ces labels peut être un élément moteur de la consommation sur l’ensemble de la gamme fruits et légumes », ajoute-il. L’interprofession compte finaliser d’ici le mois de juin un « guide des bonnes pratiques » pour encadrer l’usage de ces allégations, un engagement qu’elle avait pris dans son plan de filières remis l’année dernière. Celui-ci cherchera notamment à « définir des principes d’utilisation sur les terminologies utilisées, les prérequis, la manière de restituer l’information » avec pour double objectif de « ne pas être trompeur in fine pour le consommateur » et de « sécuriser juridiquement les entreprises utilisant ces labels ». « Nous considérons du ressort de l’interprofession de fixer des règles du jeu, car l’absence de règles peut conduire des acteurs à avoir des stratégies jetant le discrédit sur l’ensemble de la filière », indique Olivier de Carné, qui précise ne viser en particulier aucune des démarches qui existent déjà.
Bonduelle : « C’est sur cette offre que nous voulons nous différencier »
Interfel propose à Macron d’abaisser le taux de TVA sur les fruits et légumes frais.
Interfel, l’interprofession des fruits et légumes frais, veut porter auprès des pouvoirs publics des mesures pour lutter contre « la perception de cherté » des fruits et légumes frais, a indiqué Laurent Grandin, président d’Interfel dans une conférence de presse au Salon de l’agriculture, le 26 février. Lors de la venue du président de la République Emmanuel Macron sur son stand le 23 février, elle lui a notamment proposé « d’agir sur le taux de TVA » des fruits et légumes frais, actuellement de 5,5 %, en tirant profit de la modification en janvier 2018 par la Commission européenne de la directive 2006/112/CE. Cette dernière donne plus de latitude aux États membres en matière de TVA et leur permet notamment de définir des taux compris entre 0 et 5,5 % pour certains produits, sous certaines conditions. Interfel souhaite également pousser l’idée « de chèques d’achats ciblés sur les fruits et légumes » destinés aux « 20 % de la population qui sont à l’euro près par jour », a expliqué Laurent Grandin qui y voit une réponse à la crise des Gilets jaunes. Ces mesures « ne coûteraient pas quelque chose d’énorme » et « pourraient être un investissement de santé publique », a-t-il par ailleurs expliqué, jugeant que ses propositions « faisaient leur chemin auprès des pouvoirs publics ».
Chiffre d’affaires en croissance chez Savéol, porté par le « sans pesticide »
Savéol a réalisé 198 M€ de chiffre d’affaires en 2018 soit « 5 % de croissance par rapport à l’année précédente », a indiqué Hélène Guido-Halphen, directrice de la coopérative, dans une conférence de presse le 25 février au Salon de l’agriculture. La coopérative réalise 89 % de ses ventes sur les tomates et 10 % sur la fraise. « Cela n’a pas été une très bonne année sur les tomates grappes et le vrac, mais le reste de la gamme a été notamment porté par le sans-pesticide », a précisé Mme Guido-Halphen, qui n’a cependant pas indiqué précisément quelle part ce dernier représente dans le chiffre d’affaires de la coopérative, qui rassemble 120 producteurs et a produit 83 000 tonnes de tomates en 2018. L’ensemble des labels rassemblés sous le terme de « 3e voie » (Zéro résidu de pesticides, Cultivés sans pesticides…) totaliserait déjà 10 % des ventes en tomates petits fruits (tomates cerise, cocktails…). Savéol capterait à lui seul en 2018 « la moitié de cette part de marché », a précisé Pierre-Yves Jestin, président de Savéol. « Il y a un mouvement très rapide de transformation de la consommation », a observé Hélène Guido-Halphen pour qui le « sans pesticide » est un moyen de « dynamiser le chiffre d’affaires de la coopérative ».