Entre 13 000 et 20 000 éleveurs du centre de la France ont fait entendre leur désarroi mardi 16 septembre à Clermont-Ferrand. Les revenus des exploitations d’élevage à l’herbe ne cessent en effet de baisser. L’élevage ovin est au bord du gouffre et attend des mesures d’urgence du gouvernement. Les éleveurs de bovins en système herbager connaissent eux aussi des difficultés avec la hausse des charges. L’épidémie de fièvre catarrhale ovine et la hausse du prix de l’alimentation animale servent de révélateur à la fragilité du modèle d’élevage extensif. « L’herbe est le grand oublié de la Pac », dénoncent les professionnels. Au-delà de mesures d’urgence pour alléger la trésorerie des entreprises, ils demandent une réorientation des aides européennes en direction de l’élevage à la veille des discussions sur l’avenir de la politique agricole européenne. Abondant dans le sens de Michel Barnier, les éleveurs souhaitent conserver un système d’aides directes couplées à la production (premier pilier) pour maintenir le troupeau allaitant.
Ils étaient 13 000 manifestants selon la préfecture du Puy de Dôme et 20 000 selon les organisateurs dans les rues de Clermont-Ferrand, mardi 16 septembre, pour protester contre la faiblesse des revenus des éleveurs à l’herbe. A l’appel de la FRSEA et des Jeunes agriculteurs du Massif central, ce sont des agriculteurs venus de 25 départements du centre de la France qui se sont donné rendez-vous dans le chef-lieu de la région Auvergne pour envoyer un message fort au gouvernement. Les manifestants demandent des mesures pour la relance de l’élevage herbager qui a été oublié par la Pac. Ils souhaitent une réorientation des soutiens européens (sous forme d’indemnité compensatoire de handicap naturel par exemple) vers les élevages bovins et ovins pour qu’ils redeviennent concurrentiels ainsi que des mesures d’urgence pour répondre à une conjoncture défavorable.
Chute des revenus de 25 à 50%
D’après les dernières estimations de l’Institut de l’élevage, les revenus des éleveurs d’ovins devraient chuter de 30% environ en 2008 et ceux des éleveurs du cheptel allaitant de près de 50%. Les résultats nets d’exploitation en Auvergne ont chuté de plus de 9% sur la seule année 2007, alors que le revenu moyen en France a progressé de 17%, avec 12 600 euros en moyenne contre 25 5000 à l’échelle nationale. Le revenu annuel par actif non salarié pour un éleveur auvergnat de bovin à viande se situait en 2007 à 16 500 euros soit un baisse de 25% par rapport à 2006. Même les éleveurs laitiers avec 10 000 euros par an en 2007 ont connu une diminution de leur revenu de 10% alors que le prix du lait est en hausse. L’épidémie de fièvre catarrhale et la hausse du prix de l’alimentation n’y sont bien sûr pas étrangers. Mais ces deux phénomènes n’ont fait qu’exacerber la situation déjà difficile des éleveurs en système herbager.
La Pac responsable de la crise
Les éleveurs à l’herbe se sentent surtout délaissés par la Pac. Le système mis en place en 1992 pour compenser la baisse du prix des céréales a donné un avantage concurrentiel aux éleveurs qui cultivaient du maïs fourrage. En contrepartie, les systèmes herbagers ont obtenu une prime à l’herbe pour compenser la distorsion entre les deux modèles d’élevage. Seulement, les contraintes environnementales qui conditionnent l’attribution de cette aide réduisent encore la compétitivité des produits issus de l’élevage extensif. Les mesures agro-environnnementales limitent l’usage d’intrants chimiques sur la prairie ainsi que le nombre d’animaux à l’hectare. « L’herbe se cultive !, rappelle Jacques Chazalet, président de la FRSEA du Massif Central, avec les mesures agro-environnementales de nombreux éleveurs sont obligés soit de refuser la prime à l’herbe pour pouvoir produire plus, soit “d’extensifier” encore leur élevage qui perd alors toute compétitivité ». Faute d’herbe en quantité suffisante, les éleveurs complètent la nutrition de leur troupeau par des aliments composés. La récente flambée du cours des céréales les pénalise donc une seconde fois.
Restez au courant en temps réel !
Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.
Une conférence sur les revenus en octobre
Le ministère de l’Agriculture a déjà avancé au 15 septembre le paiement des trois quarts de l’indemnité compensatoire de handicaps naturels (ICHN), soit 310 millions d’euros à 75 000 exploitants agricoles pour subvenir aux besoins des éleveurs en zone difficile. Michel Barnier a annoncé dans un communiqué de presse du 16 septembre, qu’il était conscient des difficultés actuelles du secteur et de la nécessité de préparer dans le cadre du bilan de santé de la Pac un rééquilibrage des aides. Le ministre de l’Agriculture recevra prochainement les responsables professionnels pour examiner les perspectives d’avenir de la filière dans le cadre d’une conférence sur le revenu agricole (prévue pour la mi-octobre). Un rendez-vous à l’Elysée a également été sollicité par la FNSEA. Pour l’association des Eleveurs de races à viande du Grand Massif central, cette réponse est totalement inadaptée ; dans un communiqué du 18 septembre, elle demande que soient mises en place rapidement des mesures concrètes : éxonération de charges sociales, report d’annuités, aides pour faire face à l’épidémie de FCO.
Grand écart entre animal et végétal
« L’herbe n’est pas soutenue », affirme Jean-Claude Guesdon, chef du département économie de l’Institut de l’élevage. « Certes si on additionne toutes les aides publiques, l’élevage extensif touche, dans les meilleur des cas, l’équivalent des grandes cultures à l’hectare », explique-t-il. Sauf que la production animale est moins bien valorisée et que la superficie des exploitations est beaucoup plus faible. « Aujourd’hui le budget de la Pac ne redresse pas les déséquilibres du marché entre les différentes productions, le fossé qui existait déjà entre production animale et végétale est en train de se creuser », estime Jean-Claude Guesdon. C’est pourquoi la FNSEA propose de mettre en place un fonds de solidarité entre végétal et animal qui permette une flexibilité dans les aides pour que les soutiens profitent à ceux qui en ont le plus besoin à un moment donné. L’activation de l’article 68 qui autorise un Etat membre de l’UE à réorienter jusqu’à 10% des aides du premier pilier en direction du second est aussi une possibilité. Mais d’autres filières comme les fruits et légumes ou le bio peuvent légitimement aussi y prétendre et des arbitrages vont devoir être faits.
Maintenir le couplage des aides
Mais le véritable enjeu pour les éleveurs est de conserver le couplage des aides à la production en élevage. Voire de renforcer ces soutiens. C’est l’objet de la démonstration de force de Clermont-Ferrand qui vise à signifier fermement au ministre de l’agriculture la nécessité de défendre le maintien d’aides à l’élevage dans le cadre du premier pilier. Les principaux soutiens directs dont bénéficient aujourd’hui les éleveurs sont : pour les bovins, la prime à l’abattage et la PMTVA (prime au maintien du troupeau de vaches allaitantes) ; et pour les ovins, la prime à la brebis. La FRSEA voudrait que s’y ajoute la prime à l’herbe aujourd’hui dans le second pilier, évoquant une moyenne de 200 euros par hectare. Le gouvernement qui affiche depuis quelques mois sa volonté de défendre l’élevage à l’herbe devra convaincre les 26 partenaires européens, dont certains ne sont pas confrontés à la problématique du maintien d’un bassin allaitant, de préserver le couplage des aides en allant contre la volonté de la Commmission européenne.