Les difficultés en chaîne de la bio
Pour la deuxième année consécutive, les ventes de bio sont orientées à la baisse dans les rayons, de 5 à 8 % selon les sources, sur le premier semestre. Un phénomène qui s’étend cette année aux magasins spécialisés (-10 à -15 %). Les producteurs accusent les GMS d’accentuer la crise, en baissant le nombre de références en magasins (-5 %) et en maintenant des prix élevés en rayons. Dans la filière, les déclassements de produits (environ 30 % des volumes de lait) et les déconversions sont en hausse, ce qui pourrait mettre à mal certaines coopératives spécialisées. La filière craint une « désorganisation » et appelle à un soutien renforcé des pouvoirs publics.
Dans un secteur habitué à des croissances à deux chiffres, on a toujours du mal, après dix-huit mois de turbulence, à comprendre complètement les sous-jacents de la crise qu’il traverse. Victime de l’inflation, d’une offre mal maîtrisée, de la concurrence des autres allégations (HVE, sans résidus…), de stratégies de distributeurs ? De fait, la bio voit son marché reculer pour la deuxième année consécutive. Une décroissance qui a conduit les magasins à revoir leur stratégie bio, entraînant des difficultés chez tous les acteurs.
Baisses de ventes, déréférencements, cours moroses et ralentissement des conversions, Agra Presse plonge au cœur des difficultés de la filière – où l’on signale toutefois quelques signes de reprise – pour décrypter les stratégies des différents maillons.
Sur le premier semestre 2022, le recul du chiffre d’affaires bio dans la grande distribution aurait atteint 5 % sur un an selon Nielsen, voire 8 % selon Kantar (produits frais de grande consommation et libre-service, PGC-FLS), soit autant voire plus que le secteur conventionnel (-5 %). Quelle que soit l’estimation retenue, tous s’accordent en tout cas sur une accélération de la tendance amorcée à l’été 2020, qui avait déjà conduit à une baisse du CA bio de 4 % en GMS entre 2020 et 2021 (source Agence bio).
Et la distribution spécialiste ne sera cette année pas épargnée : alors que son chiffre d’affaires avait diminué de seulement 2 % entre 2020 et 2021, la chute pourrait être plus rude en 2022, de 10 % pour les acteurs les plus optimistes (Biocoop, Agence bio) à 15 % pour le panéliste Nielsen. De même dans la transformation, les 225 adhérents du Synabio ont aussi vu leur chiffre d’affaires reculer de 12 % en moyenne en 2022, rapporte Charles Pernin, le directeur général du syndicat. « Les situations sont très différentes entre les acteurs qui avaient de la trésorerie, et ceux qui venaient de se lancer dans des investissements », détaille-t-il.
Principale explication de la réduction des ventes selon Kantar : même si 98 % des Français achètent bio une fois par an, le panier moyen aurait rétréci, en passant de 183,20 € par ménage et par an en 2020, à 170,50 € en 2022. Et lors du passage en caisse, « la baisse des ventes concerne la plupart des produits », complète Dorian Fléchet, en charge de l’observatoire national de l’Agence bio. Tout en soulignant des reculs particulièrement marqués sur l’épicerie et les huiles (-20 %), ainsi que sur les viandes hachées (-10 %).
Certains invitent à voir le verre à moitié plein, alors que « la bio reste en progression de 9,2 % par rapport à 2019 », selon Xavier Ségalié, directeur général de NielsenIQ France. Une augmentation qui restera néanmoins inférieure aux croissances du marché bio de 22 %, 18 % et 16 % observées entre 2016 et 2018. Pour Benoit Soury, directeur du marché bio chez Carrefour, des signaux de reprise se feraient cependant déjà sentir, « avec des hausses de chiffres d’affaires observées depuis plusieurs semaines, et un redémarrage dans certains pays européens, comme en Espagne ». Carrefour devrait d’ailleurs ouvrir 28 nouveaux magasins bio (So Bio et Bio C Bon) au total en 2022, quand Biocoop vise aussi 30 inaugurations de sites.
Les indices positifs n’empêchent cependant pas les distributeurs de revoir leur offre. Entre l’été 2021 et l’été 2022, le nombre moyen de références bio (PGC-FLS) aurait baissé de 5 % selon Nielsen. Une attitude que déplorent les professionnels, à la Fnab et la FNSEA. « Comme d’habitude, la grande distribution a répondu aux demandes des consommateurs dans une logique de court terme. Mais la production agricole et la transformation sont des investissements de long terme », déplore Philippe Camburet, le président de la Fnab.
« Ce réajustement de l’offre est salutaire, puisque le bio était surreprésenté dans les rayons par rapport à son chiffre d’affaires », assume de son côté Benoit Soury. Représentant 5 % environ des ventes en 2022, le bio occuperait 8 % des rayons à l’échelle nationale (Nielsen). Carrefour envisagerait donc de supprimer environ 10 % de ses références bio, « pour privilégier les marques de distributeurs ».
Comme chez beaucoup de concurrents, l’espace dégagé sera utilisé pour répondre « aux enjeux de pouvoir d’achat », mais également pour des « produits aux garanties environnementales intermédiaires », type HVE, agroécologie, sans additifs ou sans résidus de pesticides. Or, c’est précisément « la banalisation liée à la multiplication des labels » qui a déjà « brouillé » l’image du bio chez le consommateur, analyse Gaëlle Le Floch, directrice stratégie chez Kantar. En 2018, illustre-t-elle, 56 % des Français achetaient des produits bio en raison de l’absence de pesticides. Ils ne seraient désormais plus que 51 %. « Les produits conventionnels ont beaucoup amélioré la qualité de la composition de leurs ingrédients et les recettes des produits transformés. C’est ce qui explique sans doute le moindre intérêt récent des consommateurs pour les labels. »
Autres raisons des difficultés actuelles dans les rayons selon Charles Pernin (Synabio) : la déclinaison bio de produits à l’image industrielle, comme le Saint Morêt (Savencia), la Danette (Danone), le Cote d’or (Mondelez) ou encore les Chocapics (Nestle), « qui ont flouté le message ». Mais le ralentissement ne devrait pas selon lui freiner l’innovation et la création d’entreprises. À l’occasion de Natexpo, salon spécialisé dans la transformation bio qui s’est tenu à Lyon en septembre, le Synabio aurait ainsi recruté une vingtaine de « jeunes pousses », en doublant son vivier actuel. À l’Agence bio, Laure Verdeau souligne de même que le fonds avenir Bio a reçu en 2022 plus de vingt candidatures, contre une douzaine habituellement.
Conséquence de la conjoncture, les cours sont décevants dans plusieurs filières depuis plusieurs mois. En tomate ronde, par exemple, la baisse de la demande et une production record due aux conditions estivales ont tiré les prix vers le bas sur un an. En lait, en bovin de réforme ou encore en porc, la guerre en Ukraine et des manques de volumes ont aussi soutenu les prix du conventionnel à tel point que ceux-ci ont rejoint voire dépassé les cours du bio. Localement, certains opérateurs font cependant l’effort de s’aligner sur les hausses du conventionnel, et le croisement des courbes devrait donc n’être que temporaire, à en croire les coopératives.
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Dans un contexte d’inflation, cette réduction du différentiel entre bio et conventionnel aurait même pu être une opportunité pour le bio. Mais la distribution, loin de répercuter les baisses, a plutôt maintenu un écart significatif et stable avec le conventionnel selon les professionnels interrogés. « Nous considérons qu’il s’agit de l’une des principales raisons de la crise de consommation que nous observons depuis un an, avec des prix qui ont fait fuir les consommateurs », dénonce Étienne Gangneron, élu de la FNSEA majoritaire en charge du bio. Seule solution désormais pour son syndicat : une application « très stricte » d’Egalim dans le bio.
En attendant un éventuel sursaut politique, les opérateurs régulent le marché comme ils le peuvent. Dans le secteur des poules pondeuses, près d’un million de poulettes bio ont été rétrogradées en plein air à la demande des coopératives en 2021, sur les 9,6 millions de pondeuses que comptait la France. En lait, près de 30 % des volumes bio auraient aussi été vendus en conventionnel en 2022 d’après le Cniel. Et en pommes, pour certaines variétés, le déclassement atteindrait même 40 %. La coopérative Biobreizh, spécialiste du légume bio, déplore de son côté la destruction de 66 t de tomates cette année sur une production annuelle de 965 t, « une triste première ».
Dans un contexte incertain tant en termes de volume d’affaires que de prix, certains opérateurs ont déjà fait évoluer leur politique. En lait par exemple, « toutes les coopératives ont stoppé les conversions », résume le président de la Coopération laitière, Pascal Le Brun. Sodiaal a notamment freiné les conversions dès 2019, imitée par Terrena qui a arrêté les conversions en 2021, ou encore Agrial qui a suspendu son programme d’aides à la conversion en 2022.
En œuf aussi, « la plupart des opérateurs semblent avoir arrêté le développement de bâtiments », croit savoir Jean-Christophe Rodallec, président de la commission œuf du Synalaf. De même en légumes et en viande bovine, les coopératives spécialisées Biobreizh et Bretagne Viande bio ont, elles aussi, arrêté d’accueillir de nouveaux adhérents. « La pause des conversions est appelée par les coopératives : c’est à nous de mettre en adéquation offre et demande », appuie Benjamin Fitoussi, responsable filières biologiques à la Coopération agricole.
Les résultats de ce virage se voient déjà sur le terrain, au travers d’une diminution des conversions de 37 % sur un an, avec 4 071 nouvelles exploitations entre janvier et juillet 2022, contre 6 411 en 2021 sur la même période (chiffres agence bio). Parallèlement, les arrêts de certifications seraient en hausse de 42 %, avec près de 2 174 producteurs bio qui n’auraient pas renouvelé leur certification, contre 1 533 un an plus tôt. Des départs dont les causes restent inconnues, puisque « les déclarations ne permettent pas de savoir s’il s’agit de retour au conventionnel, de départ à la retraite ou de liquidation », comme le rappelle Dorian Fléchet, à l’Agence bio. Au final, d’après les projections de l’agence, la France devrait malgré tout gagner 1 000 nouveaux agriculteurs bio sur un an.
La même peur est désormais dans toutes les têtes, résumée par le président de Biocoop Pierrick de Ronne : « Une désorganisation des filières », à court comme à long terme. Forébio, organisation regroupant une vingtaine d’opérateurs spécialisés, fait ainsi état de « de fortes inquiétudes sur la pérennité des coopératives ». « On va plus vite en disant que seules les céréales vont bien », grince, de son côté, Jérôme Caillé, président de la commission bio de La Coopération agricole.
Autre crainte exprimée par plusieurs acteurs : que la crise aggrave la crise, avec des articles et reportages chroniquant cette nouvelle donne, qui pourraient accélérer la baisse de consommation, et diminuer l’intérêt des pouvoirs publics. « À force de se concentrer sur la baisse de la demande, nous risquons d’hypothéquer notre futur et les objectifs nationaux sur le bio, pour lesquels l’État a déjà pourtant beaucoup investi », prévient Laure Verdeau, directrice de l’Agence bio.
Pour relancer la chaîne, la plupart des acteurs interrogés misent sur la consommation, incarnée par la campagne Bioréflexe lancée au printemps dernier. Domicile, restauration scolaire, restauration commerciale, exports : tous les débouchés seront bons, qu’ils soient ou non encouragés par la réglementation. Mais rares sont ceux qui envisagent des mécanismes nationaux de régulation de marché. « Nos moyens ne sont déjà pas assez conséquents pour organiser des campagnes sur la consommation », rappelle Laure Verdeau. Du côté des coopératives, on rappelle une proposition partagée avec le syndicat majoritaire, et dont la Fnab ne veut pas entendre parler : conditionner les aides à l’installation à la garantie de débouchés.
Les facteurs économiques, inflation et déréférencement en tête, ne sont pas les seuls facteurs qui peuvent expliquer le ralentissement des conversions, estime Jérôme Caillé à la Coopération agricole. Le calendrier et les changements d’orientations politiques y participent aussi. « En mai dernier, au moment où les agriculteurs doivent déclarer leur conversion, il y avait encore peu de visibilité sur l’évolution des aides publiques avec la nouvelle Pac », rappelle-t-il. Après la suppression des aides au maintien, alors que le gouvernement envisageait de rémunérer au même niveau HVE et bio dans les écorégimes, « de nombreux projets ont été ajournés », abonde Philippe Camburet, à la Fnab. À l’Agence bio, on rappelle aussi que les arrêts de certification subissent une évolution cyclique liée à celles des aides à la conversion. Alors que les producteurs ne sont plus obligés de rembourser ces aides après cinq ans, les départs ont tendance à augmenter entre deux programmations du cadre européen.
Lors d’un rendez-vous avec Marc Fesneau le 3 mars, les représentants de l’Agence bio se sont inquiétés d’une éventuelle réduction de l’enveloppe du fonds Avenir bio, visant à accompagner la structuration des filières. Passé de 8 M€ en 2020 à 13 M€ en 2021 grâce à France Relance, le financement pourrait revenir à son niveau initial dans le cadre du projet de loi de finances (PLF) pour 2023. « La surface bio a continué d’augmenter pour atteindre 2,8 Mha, et nous avons besoin des outils pour transformer les produits de ces nouvelles surfaces », défend Laure Verdeau, directrice de l’Agence bio. Et malgré la poursuite de la réduction des ventes de produits bio en 2022, le nombre de candidatures déposées auprès du fonds aurait doublé cette année, pour atteindre 24 dossiers. Lors de leur rendez-vous avec le ministre, les représentants de l’agence ont par ailleurs à nouveau plaidé en faveur d’une augmentation de leur budget de promotion, afin d’amplifier la campagne #BioRéflexe lancée au printemps pour un budget total de 1,2 M€. « Nous avons besoin de stimuler la demande », appuie Laure Verdeau. « Si demain nous atteignons les objectifs de 20 % imposés par Egalim, voire la même cible dans la restauration commerciale, le marché sera assuré. »
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