Alors que la Cop26 s’achèvera mi-novembre, journalistes et chercheurs attirent l’attention sur de multiples erreurs dans les émissions rapportées par les États. Le problème porterait principalement sur deux phénomènes concernant l’agriculture, le méthane, le stockage de carbone. Des anomalies qui ne pourront être réglées selon les experts que par une comparaison systématique entre des mesures atmosphériques et les bilans déclarés par les pays signataires de l’accord de Paris.
À la Cop26, les chiffres sont cruciaux. Comment espérer définir des politiques de réductions d’émissions si les niveaux de départ ne sont pas connus ? Les 43 États de l’annexe 1, dont les pays de l’OCDE, soumettent donc annuellement leurs émissions de gaz à effet de serre aux Nations-Unies sous un format standardisé. Et si les exigences sont moindres vis-à-vis des 154 pays en développement dit « non-annexe 1 », ceux-ci doivent tout de même, eux aussi, présenter régulièrement des bilans précis.
Autant de chiffres qui fondent les négociations climatiques internationales, mais qui seraient largement erronés, selon des journalistes du Washington Post. Selon une enquête publiée le 8 novembre par le journal américain, la communauté internationale oublierait ainsi de comptabiliser 8,5 à 13,3 milliards de tonnes de CO2-équivalent sur un bilan mondial estimé à 44,2 milliards de tonnes. « Au plus bas, cette différence représente l’équivalent des émissions annuelles des États-Unis », précisent les journalistes américains.
Près de 59 % du fossé identifié provient, selon l’article, « de la manière dont les pays évaluent les émissions du secteur des terres », avec un stockage de carbone qui n’atteindrait pas « l’ampleur déclarée par les pays ». Malgré une surface de forêt cinq fois inférieure à l’Indonésie, illustrent les auteurs, la Malaisie revendique par exemple un stockage de carbone identique à sa voisine. Et plusieurs pays, dont la Russie ou les pays du Golfe, sous-estimeraient par ailleurs largement les émissions de méthane issues de leurs industries pétrolières et gazières.
Sous-évaluation du méthane indien
Pour établir ces chiffres, les journalistes précisent avoir comparé les chiffres des Nations unies avec plusieurs études indépendantes, en établissant des régressions linéaires pour les États n’ayant pas soumis d’évaluations récentes de leurs émissions. Mais ils se reposent également sur un article en cours de révision publié par une équipe internationale, qui compare les concentrations de gaz à effet de serre calculées grâce aux données satellite dans l’atmosphère, et les émissions rapportées par les pays. « À la fin, tout devient une sorte de fiction », résume Philippe Ciais, l’un des auteurs de l’article interrogé par le Washington Post.
Se concentrant sur douze pays ou région parmi les plus grands émetteurs, Ciais et ses collègues montrent par exemple que le Brésil surestime probablement son puits de carbone, notamment en raison des effets des phénomènes climatiques extrêmes dans les forêts. Plus préoccupant encore, la République démocratique du Congo prétendrait, de son côté, que le stockage de carbone de sa forêt augmente depuis 2010, alors que les données satellitaires montrent que sa forêt est devenue une source nette de CO2. Et à l’inverse, les USA, la Chine ou l’Union européenne pourraient sous-estimer leur puits de carbone. « Mais la correction des relevés atmosphérique en incluant les flux de CO2 issus du transport de carbone des rivières et du commerce des matières premières agricoles tend à diminuer le stockage », nuancent les scientifiques.
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Brésil, Russie, Australie, Argentine : de nombreuses puissances agricoles sous-estimeraient par ailleurs de deux à quatre fois leurs émissions de méthane selon l’article. Les chercheurs soulignent que les émissions naturelles, issues des zones humides par exemple, peuvent être difficiles à distinguer des émissions liées aux activités humaines, comme l’exploitation du gaz. Mais dans le cas de l’Inde, illustrent-ils, les émissions naturelles sont proportionnellement plus faibles. Et les données de terrain comme les données satellitaires montrent des émissions jusqu’à deux fois supérieures aux émissions déclarées, « suggérant une sous-évaluation » par le pays.
Selon l’article, les anomalies détectées seraient encore plus frappantes en recourant à des modèles plus fins. Aux États-Unis et en Union Européenne, des études régionales récentes montreraient notamment des concentrations en méthane plus élevées que celles obtenues par les modèles mondiaux, même en considérant uniquement les émissions d’origine humaine. Un signe, pour les chercheurs, que « les modèles globaux pourraient sous-estimer les gaz à effet de serre de ces deux grands émetteurs ».
Que les erreurs de rapportage soient délibérées ou non, les chercheurs estiment que les États signataires de l’accord de Paris « devraient suivre les recommandations du Giec de 2006 en utilisant les données atmosphériques comme une vérification indépendante de leurs rapports nationaux ». De même, pour éviter les problèmes de comptabilité entre effets naturels ou anthropiques, « les pays devraient rapporter explicitement l’utilisation de leurs sols ».
Interrogées sur le fossé d’émission identifiée par les journalistes du Washington Post, les Nations Unies comme les chercheurs, les Nations Unies l’attribuent « à l’application de différents formats d’évaluation et aux incohérences entre le périmètre et le calendrier de rapportage ». Mais l’organisation internationale en a bien conscience : « Nous devons en faire plus, notamment en trouvant des manières d’aider les pays en développement à améliorer leurs capacités techniques et institutionnelles ».