Le pluralisme syndical dans le département du Lot-et-Garonne a la vie dure. La prise par la Coordination rurale de la chambre d’agriculture en 2001, avec 41 % des voix, a laissé des traces. La FDSEA (34 %) et l’union Confédération paysanne-Modef (26 %) ont, à l’époque, laissé faire l’élection de Michel de Lapeyrière, tête de liste CR, à la présidence de la chambre d’agriculture. Aujourd’hui, ces syndicats minoritaires, pourtant très critiques les uns avec les autres, assurent que la stratégie serait tout autre. Un front « Tout sauf la CR à la présidence de la chambre » semble s’organiser ou du moins se dessiner dans la tête de quelques-uns. L’idée est de barrer la route à Michel de Lapeyrière en lui opposant une candidature consensuelle pour le poste de président de la chambre d’agriculture. Cette élection à « double détente » promet d’être mouvementée dans un département où les figures emblématiques du syndicalisme agricole sont légion.
Le « second tour » des élections à la chambre d’agriculture du Lot-et-Garonne pourrait être plus difficile que le premier. « Le président de la chambre ne sera pas forcément élu sur la liste arrivée en tête, ni issu du collège exploitants », prévient d’emblée Raymond Girardi, secrétaire général du Modef. Figure emblématique de l’agriculture départementale, Raymond Girardi s’est rendu célèbre pour avoir mené de nombreuses luttes paysannes, notamment des actions concernant les prix des fruits et légumes. Militant du syndicat Modef Lot-et-Garonne depuis 1985, il a participé en 1991 à la création de la Coordination rurale, « qui n’était pas encore un syndicat mais un mouvement d’union d’agriculteurs contre la Pac de 92 », souligne-t-il. Pour les prochaines élections, Raymond Girardi veut faire du Lot-et-Garonne « un laboratoire au niveau national », explique-t-il au café de la gare d’Agen. « Nous voulons mettre fin aux chambres dirigées par un seul syndicat. Ce n’est pas normal qu’un syndicat qui ne représente qu’un tiers des électeurs soit seul à prendre les décisions pour les 45 membres de l’assemblée plénière», ajoute-t-il.
Une direction collégiale
Le but de Raymond Girardi pour la nouvelle mandature : « Etablir une direction collégiale à la chambre d’agriculture ». Pour lui, son raisonnement se justifie d’autant plus que les scores de 2001, très serrés, n’avaient pas permis à une liste de prendre la majorité absolue. La Coordination rurale récoltait 41 % des suffrages, la FDSEA 34 % et la liste d’union Confédération paysanne-Modef 26 %. Les résultats pourraient rester sensiblement les mêmes à la fin du mois, sans qu’aucune liste ne dépasse les 50 %. Le Lot-et-Garonne est aussi le lieu d’une bataille entre différentes figures charismatiques. Le leader départemental du Modef veut « faire barrage à une éventuelle réélection de l’actuel président, Michel de Lapeyrière ». « Le mandat de la Coordination n’a pas du tout répondu aux attentes des électeurs. Les agriculteurs ont été trompés. Il y a une immense déception aujourd’hui », souligne Raymond Girardi. Son souhait : pouvoir mettre en place une politique fédératrice qui se baserait sur les points communs défendus des 4 listes, selon lui : « Les prix rémunérateurs, les installations et l’utilisation de la chambre comme un vecteur de soutien des revendications syndicales ».
Pas de liste d’Union Confédération paysanne-Modef
Même avec sa stratégie, la liste du Modef pourrait ressortir affaiblie à la fin du mois. La faute à l’absence d’union avec la Confédération paysanne comme en 2001. L’émergence d’une nouvelle liste, dépourvue de leaders historiques agricoles à la différence des trois autres, pourrait diviser fortement les suffrages. Pourquoi la Conf’n’a-t-elle pas souhaité renouveler son alliance avec le Modef ? « Cela correspond à une stratégie nationale, mais aussi parce que la tête de liste du Modef nuit à la présence d’un projet commun. La pollution politique est très forte dans le département », expliquent Christian Crouzet, producteur multiplicateur de semences (porte-parole et tête de liste) et Philippe Guichard, céréalier et éleveur (3e sur la liste), qui estiment que Raymond Girardi et Michel de Lapeyrière « sont trop marqués politiquement ». Ils occupent tous les deux des postes de conseillers généraux, aux couleurs respectives du PCF et de l’UMP. « Mais il est tout-à-fait possible que l’on se retrouve autour d’un candidat commun à la présidence de la chambre soutenu par les syndicats opposés à la Coordination », imagine Philippe Guichard.
Problème d’arbitrage
Là aussi, le souhait de battre la Coordination rurale est fort. « Ils ont des attitudes inadmissibles en CDOA (ndlr : Commission départementale d’orientation agricole). Ils refusent systématiquement d’arbitrer », insiste Philippe Guichard. Un sentiment que semble partager la FDSEA 47. « La CR et la Chambre assurent à tous les candidats (en CDOA) qu’ils ont leur soutien et votent pour eux. En même temps, ils dénaturent complètement les positions des autres syndicats», clamait, le 15 décembre, Jean-Michel Delmas, président de la FDSEA 47, lors du congrès de son syndicat. « À cause de leur politique, nous avons perdu 50 installations par an depuis que la CR a la chambre », regrette Philippe Guichard.
Du côté des idées, la Conf’ du Lot-et-Garonne reste sur la ligne nationale du syndicat. « Nous voulons une remise à plat des aides pour sortir les paysans de la crise. La chambre doit être un outil de développement et de formation. Nous faisons le pari de l’intelligence des paysans », déclare Christian Crouzet. Selon lui, la liste devrait faire « un bon score », dit-il, sans s’avancer plus précisément. Elle pourrait prendre des voix au Modef mais aussi, selon lui, à la FDSEA. « La direction de la Fédé a été désavouée par ses membres. Ils se sont discrédités tout seul. Ce qui passe très mal, c’est leur opposition au pluralisme syndical. Ils se retrouvent les victimes d’eux-mêmes », conclut-t-il. A ce sujet, le leader local de la Conf’reconnaît que grâce à l’arrivée de la Coordination rurale à la chambre, « le pluralisme syndical, c’est moins pire qu’avant».
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La Coordination en ligne de mire
Un point du vue qui n’est pas partagé par la FDSEA, privée de la chambre d’agriculture par l’élection de 2001. « La Coordination rurale (CR) n’existe que contre les autres », résume Jean-Michel Delmas, président de la FDSEA depuis plusieurs décennies et personnalité incontournable du département. Excédé après « 6 années de pilonnage de la CR» à la tête de la chambre d’agriculture, il ne mâche pas ses mots. « Ici, dans le département, on a appris ce qu’est le populisme». Ses acolytes, à savoir, le président des JA et la tête de liste FNSEA, sont sur la même ligne : « La Coordination rurale a la culture de la polémique et de la dissolution». Les anecdotes fusent du petit bureau du président Delmas à Agen sur les attaques personnelles dont ont fait l’objet les responsables de la fédé depuis 2001 lors des sessions à la chambre d’agriculture.
Une fédé traumatisée
Sous le choc de l’élection de 2001, la fédé a « laissé faire » la Coordination rurale, explique Jean-Michel Delmas. En clair, avec « seulement » 41 % des voix, l’élection du président Coordination rurale Michel de Lapeyrière à la tête de la chambre d’agriculture n’a pu se faire qu’avec l’assentiment des autres syndicats qui n’ont pas voté contre à l’époque. C’était un pari risqué de la part de la FDSEA qui est logiquement passée dans l’oubli pendant près de quatre années. C’est seulement depuis deux ans, de l’aveu même des intéressés, qu’ils sentent un vent nouveau dans le département. Le dossier DPU n’est pas étranger à ce phénomène, expliquent-ils. En effet, la chambre d’agriculture a fait le choix pour des raisons politiques de ne pas jouer le jeu de l’explication de la nouvelle réforme de la Pac aux agriculteurs, en collaboration avec la DDAF. La chambre d’agriculture du Lot-et-Garonne avait déclaré à l’époque qu’elle n’avait rien à faire de cette « usine à gaz » et que l’administration n’avait qu’à se débrouiller. Rappelons qu’au niveau national, Dominique Bussereau, le ministre de l’Agriculture, avait demandé aux chambres d’agriculture d’assurer avec les DDAF des réunions d’information sur la mise en place des DPU. « Nous, à la FDSEA, on a pris le relais de la chambre d’agriculture qui a failli à sa mission », explique Jean-Michel Delmas.
Le ton monte
Le positionnement de la FDSEA à quelques semaines des élections se durcit. Dans son intervention au 60e congrès de la FDSEA le 15 décembre, Jean-Michel Delmas a dressé un réquisitoire sévère à l’encontre de la Coordination rurale. « Le moment est venu de faire tomber les masques », a-t-il déclaré. Dénonçant les « manipulations», les « mensonges», le « clientélisme», la « délation», les « menaces» dans un long discours, sans oublier le fait que le président de la chambre d’agriculture fait de la politique au conseil général. La FDSEA se place dans un rôle qu’on lui connaît peu : celui de victime du syndicalisme majoritaire CR qui ne respecte pas le pluralisme ! C’est donc à couteau tiré que vont se dérouler les élections prochaines. Jean-Michel Delmas, président de la FDSEA, et le président de JA se présentent tous deux sur le collège syndical à l’élection, ce qui les assure de leur siège à la chambre d’agriculture quelle que soit l’issue de l’élection pour la FDSEA. Une manière de reprendre la main sans s’exposer au vote direct des agriculteurs.
Une obligation de résultats
Ce climat délétère tranche avec la visible décontraction « bon chic bon genre » de Michel de Lapeyrière. Ce n’est pas un président aux abois qui entame la dernière ligne droite de l’élection prochaine en étant, lui, tête de liste pour la CR, prêt aussi à remettre en jeu son mandat de président de chambre d’agriculture. Ceux qui ont pris la chambre en 2001, « une bande d’amis », repartent au combat. Insistant sur l’obligation d’excellence et de résultats pour l’équipe Coordination rurale, il se souvient, amusé, de tout ce qui a été dit par leurs concurrents, notamment aux salariés de la chambre, auxquels on prédisait des années noires. Manifestement, le directeur de la chambre d’agriculture, Denis Barrault, issu d’une promotion interne et « non pas du copinage », n’est pas traumatisé par ces quatre années à la direction d’une chambre d’agriculture CR. Tout au plus, admet-il être regardé par ses autres collègues directeurs comme une bête curieuse. « Le budget de la chambre d’agriculture qui n’est pas en déficit par une maîtrise des charges serrée est le plus mal voté », se désole Michel de Lapeyrière qui est fier d’avoir augmenté les prélèvements des contributeurs en respectant le plafond défini par la loi. Beaucoup de chambres d’agriculture FNSEA demandent des dérogations pour augmenter les niveaux de prélèvement aux agriculteurs, explique-t-il.
Une mission de proximité
Son credo à la tête de la chambre d’agriculture : « une mission humaine et de proximité » sur différents domaines : l’emploi salarié agricole et le problème des saisonniers, les aléas qu’ils soient de la vie, climatiques et économiques, la promotion des produits et de la défense de l’agriculture départementale. Cette « marque de fabrique » se traduit notamment par des visites sur le terrain d’agriculteurs en difficultés. « Nous sommes extrêmement chatouilleux sur la dignité des agriculteurs », résume le président qui évoque notamment la signature d’une charte avec le préfet de « bon contrôle ». Il n’empêche, malgré un bilan qu’il juge bon, Michel de Lapeyrière est conscient que cette élection sera à « double détente ». Même si la CR arrive en tête, il ne sera pas assuré d’être le président de la chambre d’agriculture Le deuxième tour risque manifestement d’être plus périlleux qu’en 2001. « On ne s’ennuie pas chez nous ! », reconnaît le président de la chambre d’agriculture. Et ça lui plaît…
Carte d’identité agricole du département SAU : 300 000 hectares 10 000 exploitations dont 6 000 exploitations professionnelles Répartition des productions : fruits et légumes (38 %), céréales et oléagineux (24 %), gros bovins/veaux (7%), autres produits animaux (7%), laits et produits laitiers (6%), vins de qualité (4%), autres produits végétaux (14%). Chambre d’agriculture : Résultats élections 2001 : Coordination rurale : 41 % (15 élus), FDSEA : 34 % (3 élus) et Union Modef-Confédération paysanne : 26 % (3 élus) Nombre de salariés : 80